Actualité 2016… Suicide Squad

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2016, de David Ayer – USA

Scénario : David Ayer

Avec Will Smith, Jared Leto, Margot Robbie, Viola Davis, Cara Delevingne, Joel Kinnaman, Jay Hernandez, Jai Courtney, Adewale Akinnuoye-Agbaje, Karen Fukuhara, Common, Ezra Miller, Ike Barinholtz, Scott Eastwood, Adam Beach, Kenneth Choi et Ben Affleck

Directeur de la photographie : Roman Vasyanov

Musique : Steven Price

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Bidasses s’en vont en Guerre

 

En mars dernier, le mastodonte Batman V. Superman : Dawn of Justice était censé lancer pour de bon l’univers cinématographique DC, trois ans après la sortie sans grand éclat de Man of Steel. Réunissant pour la première fois à l’écran les superhéros vedettes du catalogue (Batman, Superman et Wonder Woman) et officiant en tant que rampe de lancement pour une interminable série de films dérivés, dans le but avoué de singer le modèle cinématographique du rival Marvel, le film de Zack Snyder a néanmoins déçu à peu près tout le monde. Les critiques ont fait la fine bouche devant ce film ennuyeux se prenant beaucoup trop au sérieux et le public, en dépit de recettes impressionnantes, ne s’est pas déplacé autant que les responsables de DC et de Warner Bros. l’espéraient. Sur internet, la tristesse de Ben Affleck face à cet accueil très tiède fut le sujet de nombreux gags… Suicide Squad, le film suivant dans la série, tombait donc à point pour changer tout ça mais n’avait plus droit à l’erreur ! Dorénavant, les grands studios ne peuvent plus se permettre de prendre des risques avec ces blockbusters dont le coût dépasse les 9 chiffres, particulièrement lorsqu’il s’agit de fidéliser le public et de le garder dans les salles pour les épisodes suivants. La tâche de Suicide Squad s’avérait herculéenne : non seulement le film de David Ayer devait-il s’avérer rentable, mais il devait également effacer des mémoires la mauvaise réputation de Batman V. Superman et enfin, persuader les fans de remettre la main au porte-monnaie pour Wonder Woman, Justice League 1 et 2, Aquaman, The Flash et tous les autres ! Pas une mince affaire !

 

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Avec son imagerie rock’n roll criarde, sa campagne promotionnelle envahissante, son réalisateur badass et son casting en béton, le film de David Ayer, petit frère malpoli de ceux de Zack Snyder allait, c’est évident, proposer LE spectacle ultime en matière de fureur superhéroïque ! D’autant plus que la note d’intention du réalisateur mettait sacrément l’eau à la bouche puisqu’il évoquait une version moderne des « Douze Salopards » ou de la « Horde Sauvage » au pays des comic books ! Nous espérions enfin trouver, au sein d’un genre gangréné par des formules répétées jusqu’à saturation et un mode de décisions dépendant surtout de la bonne santé des portefeuilles d’actionnaires tout-puissants, un petit film punk susceptible de secouer le genre et d’exploser le système de l’intérieur. Il était permis d’y croire tant la personnalité forte de David Ayer s’avérait une alternative excitante aux cinéastes plus malléables ayant récemment œuvré dans le genre, comme Snyder, Kenneth Branagh, Peyton Reed ou Jon Favreau. Le CV de David Ayer, ancien Marine, scénariste de l’excellent Training Day et réalisateur des excellents Harsh Times, Street Kings, End of Watch et Fury laissait augurer d’une vision qui ne supporterait pas les compromis.

 

Nous avions tort. A l’arrivée, toutes ces belles promesses n’étaient que de la poudre aux yeux puisqu’en fin de compte, Suicide Squad s’est avéré davantage une opération commerciale machiavélique qu’un vrai film de cinéma, la triste confirmation que même les artistes les plus intègres peuvent, de temps à autres, passer du côté obscur de la Force, renoncer à leurs belles ambitions et se faire récupérer (ou broyer) par le système. La découverte de Suicide Squad est par conséquent douloureuse à plus d’un titre puisque Ayer est réduit au statut de simple exécutant anonyme, l’objectif affiché n’étant pas de produire le meilleur film possible, mais bien de servir la soupe au « multiverse » de DC (une apparition éclair de Flash, qui aura droit à son propre film en 2018 ne sert absolument à rien !) tout en protégeant les intérêts économiques de leurs employeurs au détriment de toute vision artistique.

 

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A cet égard, la présence de Will Smith dans le rôle principal (alors que le film est censé être un film choral) est parlante. L’ancien Prince de Bel-Air incarne Deadshot, un tueur implacable qui, à l’écran, après maintes négociations contractuelles destinées à ne pas égratigner l’image de héros familial de l’acteur et à redorer son blason terni par une série d’échecs (After Earth, Focus, Concussion), devient un gentil père de famille héroïque « à la Will Smith » ! Nous aurions voulu applaudir la volonté de cet acteur solide (du moins lorsqu’il est bien dirigé), mais qui a trop souvent laissé son égo démesuré dicter ses choix artistiques, d’apparaître dans un film où il partage la vedette. Will Smith n’est pas à proprement parler mauvais mais les tentatives d’humaniser son personnage sonnent terriblement faux. Deadshot est un sniper sans remords dont le palmarès va chercher dans la centaine de victimes. Mais le film, dans ses tentatives exaspérantes de ne pas choquer les fans de l’acteur, le transforme en un gentil anti-héros en quête de rédemption, cherchant à gagner le droit de revoir son adorable petite fille. Trop mignon ! Est-ce un hasard si Will Smith se retrouve systématiquement au centre du cadre et bénéficie de gros plans, même dans les scènes de groupe où il n’a rien à dire ?

 

On nous promettait depuis des mois « un film de superhéros à l’envers », un hommage au cinéma de Sam Peckinpah avec des tarés psychopathes et malsains en vedettes. Nous nous retrouvons en fin de compte avec une œuvre malade et aseptisée qui tente de reproduire le coup d’éclat commercial et la formule du premier Avengers et des Gardiens de la Galaxie. Objectif atteint puisque, malgré les critiques assassines, Suicide Squad a pulvérisé le box-office à la joie de Warner et DC. En dépit de dialogues insistant lourdement sur la folie des protagonistes, ceux-ci se sont fait limer les griffes par ce besoin impérieux de ne pas choquer les adolescents et les ménagères. Capitaine Boomerang, imprévisible et terriblement raciste dans le comic book, n’est plus ici que le gros rigolo de service. Slipknot, personnage 100% irrécupérable (un violeur notoire) à l’origine, est éliminé dès sa première apparition. Malgré sa présence dans le matériel promotionnel, notamment sur le poster, son temps de présence à l’écran ne dépasse pas les trois minutes ! Les méchants de Suicide Squad n’aspirent finalement qu’à un bonheur tout ce qu’il y a de plus conventionnel, ce qui les rend tristement terre-à-terre. Ils ne sont donc en fin de compte que des héros déguisés en méchants qui auront droit à leur happy end et reviendront dans de nouvelles aventures !

 

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Suicide Squad n’est pas le premier blockbuster à ne pas tenir ses promesses. La déception quant au contenu aurait néanmoins pu être éclipsée par un spectacle solide. Et c’est là que le bât blesse car, avec ses allures de série Z à gros budget, le rejeton de David Ayer est criblé de béances narratives s’expliquant par la disparition au montage d’une quarantaine de minutes suite à l’intervention des pontes du studio, dans l’objectif de sortir un produit calibré dont rien ne dépasse. Ces nombreuses scènes coupées ont, après la sortie du film, causé la colère noire de l’acteur Jared Leto. Annoncé comme l’un des personnages principaux dans le rôle du mythique Joker, principal argument commercial du film, l’acteur oscarisé pour Dallas Buyers Club se retrouve réduit à quelques minables apparitions. Dans l’ensemble, les coupes effectuées rendent le film incompréhensible et le montage aléatoire de certaines séquences n’a vraiment aucun sens. Le scénario, lui, tente vainement de justifier une telle réunion de psychopathes mais n’y arrive jamais vraiment. Jugez plutôt :

 

Suite à la mort (provisoire) de Superman à la fin de Batman V. Superman, Amanda Waller (Viola Davis), agent de l’ombre à la tête des opérations secrètes du gouvernement, craint l’apparition du prochain méta-humain qui pourrait menacer l’existence de l’humanité. Pour prévenir cette possibilité, elle fait adopter de façon non officielle le projet ultra-secret Task Force X, consistant à envoyer des criminels aux capacités hors-normes pour répondre aux menaces. En tête de sa liste figurent le tireur d’élite Deadshot et la psychopathe schizophrène Harley Quinn (Margot Robbie), ancienne psychologue devenue la fiancée du Joker. Deadshot et Harley ont été capturés par Batman (Ben Affleck)… Ils sont rejoints par Killer Croc (Adewale Akinnuoye Agbaje), un monstrueux freak au faciès de crocodile et aux tendances cannibales, Captain Boomerang (Jai Courtney), un braqueur australien spécialisé dans le vol de diamants, Slipknot (Adam Beach), un maître de l’escalade et, le plus dangereux d’entre eux, El Diablo (Jay Hernandez), un gangster mexicain doué de pyrotechnie qui s’est rendu lui-même aux forces de l’ordre après avoir brûlé et tué accidentellement sa femme et ses enfants. L’équipe est dirigée par Rick Flagg (Joel Kinnaman), soldat d’élite spécialisé dans les missions à hauts risques, secondé par Katana (Karen Fukuhara), une mystérieuse japonaise maniant un sabre magique. Ces deux-là se retrouvent à jouer les babysitters pour l’improbable cour des miracles. Ne reste plus qu’à attendre un drame et, ça tombe assez bien, il se produit assez vite lorsque l’Enchanteresse (Cara Delevingne avec une perruque), une dangereuse sorcière ancestrale, prend possession du corps de l’archéologue June Moon (Cara Delevingne au naturel), la compagne de Flagg, dans le but de récupérer son propre cœur, qu’Amanda Waller tient en « otage » dans un récipient qu’elle seule peut ouvrir. La sorcière découvre que son frère Incubus, un grand zazou des temps anciens, est prisonnier dans un vase. Elle le libère et pour la remercier, le frérot lui transmet ses pouvoirs magiques afin qu’elle puisse être immunisée contre les coups qu’Amanda inflige à son cœur. Les deux farceurs créent une armée de zombies assez moches, aux visages recouverts de centaines d’yeux, afin de… quoi d’autre ?… détruire la Terre et punir les humains qui, au lieu de les vénérer, vénèrent les machines depuis trop longtemps ! Devant l’ampleur et le sérieux (si l’on peut dire) de la menace (et pendant que Batman se tourne les pouces sur une plage de Torremolinos), Amanda Waller obtient le feu vert pour déployer les membres récalcitrants de sa Task Force X, à qui on injecte des puces munies de charges explosives pour les dissuader de s’échapper. Entre temps, le Joker décide de libérer Harley…

 

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On le voit, l’influence du cinéma de John Carpenter est évident, Ayer puisant sans vergogne dans Assaut et Escape From New York, Prince des Ténèbres et même l’épatant Big Trouble in Little China. Le plus étonnant c’est que, malgré la simplicité apparente de son synopsis résumé, Suicide Squad est rempli d’éléments qui n’ont aucun sens. Les motivations des personnages et les retournements de situations sont jetés au hasard au beau milieu du scénario dans l’espoir que tout ça finira bien par raconter quelque chose. Mais le film n’est qu’un capharnaüm d’idées originales (pour le meilleur) et de directives du studio (pour le pire), sans conscience de la nature exacte son univers : les règles de la narration traditionnelle sont régulièrement brisées et les incohérences sont légion. Comment expliquer qu’une entité magique et toute-puissante de 6000 ans, ayant la capacité de se téléporter à volonté, est (SPOILER) bêtement tuée à l’aide d’une simple bombe ? (FIN DU SPOILER). Il n’y a absolument aucune raison pour que la Task Force X soit en mesure de sauver la Terre, leurs aptitudes conjuguées n’étant jamais à la hauteur des pouvoirs infinis des deux monstres. On peut éventuellement comprendre la nécessité de leur envoyer le Dieu du feu (El Diablo). Mais où est la logique dans le fait d’envoyer au casse-pipe, comme ultimes défenseurs de l’humanité, un gars doué pour lancer un boomerang, une femme déguisée en clown maniant une batte de baseball, un alpiniste pervers, un cannibale, une karatéka et un sniper, pour combattre des magiciens absolument invulnérables ? On tente, à l’aide d’interminables scènes d’exposition, de nous intéresser à une poignée de personnages (soit disant) hors-normes, au potentiel iconique fascinant… pour ensuite les projeter dans une bataille contre une armée de sbires informes, leur ôtant tout ce qui faisait leur intérêt. A la place de soigner ses personnages, le film se concentre sur une tornade d’effets spéciaux ébouriffants qui les éclipsent totalement, et multiplie les explosions dans tous les coins du cadre pour justifier son budget de 175 millions de dollars (dont 20 millions dans les poches de Will Smith !…)

 

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Le problème, c’est que contrairement aux films de Carpenter, qui accomplissait toujours des merveilles avec des budgets raisonnables et qui a su affronter avec un talent fou le système des grands studios, Suicide Squad consterne par une maladresse visuelle de tous les instants, culminant avec les apparitions très Z du mutant Killer Croc ou avec un climax si peu original qu’il ne provoque que l’ennui. Les vingt premières minutes, introduisant les personnages un à un, semblent toutes tirées de films différents et s’avèrent si bordéliques qu’un chat n’y retrouverait pas ses petits. De toute évidence, Suicide Squad est un film trop foisonnant qui ne sait pas par où commencer, accumulant les « origin stories » inutiles pour masquer la vacuité d’un récit qui tourne en rond. Le film ne sort de ce cul-de-sac narratif qu’après 30 minutes mais l’ampleur du désastre ne fera que s’intensifier. La majorité des morceaux de bravoure, filmés en plans américains à la shaky cam, montés aléatoirement, traversés par des zombies au look improbable, donnent l’impression de se retrouver dans une de ces série Z post-apocalyptiques italiennes des années 80, Virus Cannibale, de Bruno Mattei en tête ! Tout le second acte consiste en une longue scène de bataille inutilement allongée, répétitive et monotone, filmée sans la moindre notion de l’espace et totalement dénuée de ces petits moments spéciaux censés rendre une telle scène mémorable. Même les pouvoirs des membres de l’escouade sont mal exploités puisque Deadshot, Boomerang, Flagg et Harley se contentent de tirer inlassablement dans le tas ou d’éclater le crâne de leurs cibles. Fallait-il vraiment faire appel à eux alors que Chuck Norris aurait réglé le problème à lui-seul et sans effets spéciaux ? Suicide Squad s’avère, dans ses scènes d’action, totalement indissociable du tout-venant des blockbusters actuels. Une sacrée déception de la part du réalisateur de l’excellent Fury !

 

A noter que la cinématographie, criarde et aussi rococo que celle de Batman & Robin, est elle aussi le résultat de l’intervention du studio à la dernière minute, afin d’éviter la grisaille de Batman V. Superman… Pour couronner le tout, le film est noyé dans une compilation de vieux tubes, dans l’espoir de retrouver la formule gagnante des Gardiens de la Galaxie. Le problème c’est que, à l’instar des chansons du très mauvais Blood Ties de Guillaume Canet, ces chansons ou mauvaises reprises (Sympathy For the Devil par les Rolling Stones, Paranoid par Black Sabbath, You Don’t Own Me par Grace et G-Easy, Without Me par Eminem, Slippin’ Into Darkness par War, Bohemian Rhapsody par Panic at the Disco, I Started a Joke par ConfidentialMX, l’inévitable Fortunate Son par Creedence Clearwater Revival, Spirit in the Sky par Norman Greenbaum, déjà présent dans Les Gardiens de la Galaxie) ont si souvent été entendues dans d’autres films que leur inclusion finit par lasser.

 

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Le site The Wrap, dans une des critiques les plus véhémentes reçues par le film, expliquait pourquoi Suicide Squad « n’est pas un film », un essai amusant et ironique que nous avons retranscrit et traduit ici :

 

« Il existe des films et, d’un autre côté, des images que l’on enregistre et qui, en se succédant, décrivent un évènement en mouvement. Ce qu’enregistrent les caméras de surveillance n’est pas un film. Un match de football que l’on regarde à la télévision n’est pas un film. Une sex tape n’est pas un film. Une bande-annonce n’est pas un film… et Suicide Squad n’est pas un film !… Un film, dans son acception la plus basique, fonctionne d’une certaine façon. Les spectateurs regardent des films depuis si longtemps qu’ils ont acquis instinctivement une compréhension basique des fondamentaux de la grammaire cinématographique, même si ils ne savent pas forcément les expliquer ou les nommer. Cet aspect fondamental du cinéma est un langage. C’est grâce à ce langage que nous comprenons ce qui se passe lorsque que la caméra coupe et effectue un champ – contre-champ entre deux personnages au sein d’une scène. C’est grâce à ce langage que nous comprenons qu’une scène fait la transition vers une autre afin de former un contenu narratif cohérent. Ce langage, au fil des ans, s’est montré admirablement flexible et c’est pour cette raison que le cinéma est un art aussi varié. Mais en fin de compte, Terrence Malick respecte les mêmes règles que Michael Bay. Ils utilisent simplement différents accents, différentes intonations, différents patois afin de raconter leurs histoires. Les différences s’apparentent à la façon dont un américain parle anglais : cela reste le même langage ! Les films de Malick et de Bay ont des conceptions totalement différentes de la manière de raconter un film mais tous deux parlent couramment ce même langage intitulé « cinéma » !…

 

Suicide Squad ne parle pas « cinéma ». Il connaît quelques mots du langage mais n’a aucune maîtrise de sa grammaire et n’arrive même pas à former la moindre phrase complète. Au minimum, un film se doit de posséder une cohésion narrative s’apparentant à une « histoire » ou à une tentative moins concrète d’expression. Il y a un message à communiquer et c’est la raison d’être du film que d’y arriver. Beaucoup de films sont mauvais parce que cette tentative de communication échoue. Mais Suicide Squad n’est pas simplement « un mauvais film », c’est un objet qui ne comprend ni le langage ni la manière basique dont fonctionne un film. Il n’échoue pas dans sa tentative de raconter une histoire cohérente, c’est plutôt qu’il ne SAIT pas ce qu’est une histoire cohérente, un film, des personnages, comment fonctionne une scène, comment les scènes mises bout à bout fonctionnent pour former un tout…  

 

Le premier acte du film consiste en une série de montages et de flashbacks redondants plutôt que de scènes convaincantes. Ces moments sont structurés comme des mini-bandes annonces, chacune consacrée à l’un des membres de l’équipe, sans rythme ni raison dans leur agencement ou de considération pour ce qui viendra après. Différentes scènes semblent se dérouler dans le mauvais ordre. La seule mission de l’équipe consiste à réparer les dégâts causés par la propre création de l’équipe!… Ce genre d’exemples s’accumulent. Comme nous sommes familiers avec le langage, nous reconnaissons inconsciemment ce que nous pouvons attendre d’un film. Le fait que Suicide Squad ignore ce langage rend sa vision particulièrement pénible d’un bout à l’autre.

 

On peut supposer que Suicide Squad n’a pas toujours été aussi bizarre et déséquilibré, comme le laissent supposer sa genèse douloureuse, les coulisses turbulentes du projet, ainsi que les interventions du studio. Mais le résultat ne donne pas l’impression d’un simple « sauvetage de dernière minute » comme l’était Fantastic Four en 2015. On a plutôt l’impression qu’un technicien a remonté le film à l’aide d’un algorithme générant du « fun », développé par un ordinateur n’ayant aucun accès à la moindre information concernant le septième art. Le seul cas similaire auquel nous pensons, de récente mémoire, est celui de Meet the Spartans (Spartatouille dans les pays francophones, une comédie parodique pachydermique – n.d.r.) Cette chose n’était qu’une longue série de placements de produits déguisés en film, dans lequel il s’avérait totalement impossible de distinguer une quelconque cohérence d’une scène à l’autre. Suicide Squad n’est pas une publicité géante, mais la manière dont il fonctionne est la même. Les deux films sont chaotiques, apparemment assemblés à l’aveuglette et la suite d’évènements allant de A à Z est impossible à comprendre. Si cette approche était intentionnelle, une sorte de Nouveau Mouvement hollywoodien, il y aurait peut-être de quoi s’exciter. Mais il n’y a aucune idéologie ici. Juste un grand studio qui se moque de savoir si ses films sont bons, davantage préoccupé à l’idée de remplir les poches de ses actionnaires avec des formules préfabriquées. »

 

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Nous rajouterons encore quelques couches ! Les méchants en particulier posent un gros problème ! Avant de nous présenter un à un les membres de son équipe de choc, Ayer aurait sans doute dû prendre le temps d’imaginer une menace un tant soit peu intéressante. A la place, nous nous retrouvons avec un duo de Gilles de Binche maléfiques dont l’objectif est, une fois de plus, l’annihilation totale l’humanité. Leur idée est d’envoyer les humains ad patres à travers un énième portail menant au ciel, à l’aide d’une énième machine infernale faite d’éclairs géants et de fumée en images de synthèse, lançant un énième rayon diabolique vertical qui perce le ciel d’une énième métropole américaine et génère des milliers de débris, exactement comme dans X-Men : Apocalypse, le remake de Ghostbusters, R.I.P.D. et des dizaines d’autres… Mais au fait, pourquoi sont-ils si méchants ces deux-là ? PARCE QUE !… Le scénario ne leur donne pas vraiment d’autre raison que « sinon, il n’y aurait pas de film ! ». Lorsque l’Enchanteresse et Incubus entrent en scène, nous comprenons mieux pourquoi le trailer, à l’instar de celui du nouveau Ghostbusters, négligeait de divulguer l’identité des antagonistes ! Pauvre Cara Delevingne ! L’actrice / mannequin aux gros sourcils se retrouve coincée dans un double rôle qui, dans sa version maléfique, s’apparente à une version féminine du Vigo des Carpathes de Ghostbusters 2 qui aurait pris trop de MDMA et qui passe la moitié du temps à effectuer une danse bizarre tirée d’un clip de Christine and the Queens. Source d’humour involontaire, la jeune actrice dont le jeu ferait passer Hayden Christensen pour Marlon Brando, se ridiculise allègrement et, pour sa peine, devrait bientôt récolter un Razzie Award ! Son frangin est un personnage multiformes entièrement créé en images de synthèse, apparemment copié / collé d’un vieux fichier d’effets spéciaux trouvé sur une disquette du tournage de The Mummy Returns. Censés représenter la menace ultime pour l’Humanité, ils s’avèrent aussi peu menaçants qu’ennuyeux.

 

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Il aurait sans doute mieux valu faire du Joker la menace principale du film, mais là encore, le personnage pâtit d’une caractérisation trop peu originale pour convaincre, d’autant plus que son rôle dans le montage final s’avère tout sauf essentiel, se résumant à quelques flashbacks narrant sa romance avec Harley, ainsi que ses tentatives pour récupérer cette dernière. Hormis Margot Robbie, Jared Leto ne partage aucune scène avec les autres membres de l’équipe. Une grande partie de la promotion reposait pourtant sur la présence excitante de l’ennemi juré de Batman, Leto succédant péniblement au grimaçant Jack Nicholson et au génial Heath Ledger dans ce rôle en or qui valut un Oscar posthume à ce dernier. Malgré sa présence succincte, Leto se retrouve crédité en deuxième place au générique !… Dire que le personnage, ou du moins ce qu’il en reste à l’écran, est décevant est encore gentil. « More a trick than a treat » titrait la presse anglo-saxonne pour gratifier la performance de l’acteur. Le problème a commencé avant la sortie du film, avec un paquet de rumeurs faisant état des méthodes très « Actors Studio » de Jared Leto sur le plateau. Restant 24h/24 dans la peau du personnage et à l’écart de ses partenaires, il a notamment envoyé un rat mort à Margot Robbie et terrifia son réalisateur à plusieurs reprises. Voilà un buzz habile destiné à créer une grosse attente et qui promettait le Joker le plus fou furieux jamais vu à l’écran ! Or, cette nouvelle version du « Clown Prince of Crime » n’est en fin de compte qu’un vulgaire gangster au look « bling bling », sorte de croisement entre Marilyn Manson et Eminem pour la génération MTV. Leto l’incarne en reprenant la voix et les tics de jeu de Johnny Depp dans le rôle du pirate Jack Sparrow, c’est-à-dire en marmonnant ses répliques d’une voix grave et par des gestes maniérés qui laissent à penser qu’il est à moitié saoul. Alors que Jack Nicholson (dans le Batman de Tim Burton) s’adonnait à la défiguration de mannequins à l’acide et que Heath Ledger (dans The Dark Knight de Christopher Nolan) faisait disparaître un crayon dans une orbite, Leto, public familial oblige, se contente de forcer ses ennemis à recevoir une lap dance !… Sans cesse à la recherche d’un bon mot susceptible de rendre son Joker plus mémorable, Leto échoue à faire oublier ses prédécesseurs et accumule des tics de jeu exaspérants. On comprend néanmoins la colère de l’acteur puisque toute une intrigue revenant plus en détail sur sa passion avec Harley est restée sur le banc de la salle de montage. Un beau gâchis, certes, mais ce qui reste ne donne pas forcément envie de découvrir le reste !

 

Dans l’ensemble, Suicide Squad ne montre pas particulièrement ses acteurs à leur avantage. Pour le pire, Adewale Akinnuoye-Agbaje joue un freak mal aimé dont l’histoire d’origine est  très mal exploitée, entre deux reprises de « Tata Yoyo » par la pauvre Cara Delevingne dans une grande leçon de n’importe quoi. Will Smith de son côté, ne prend aucun risque et joue à Will Smith, Joel Kinnaman se contente d’être présent et Ben Affleck, qui fait plusieurs apparitions, compose un Batman toujours aussi antipathique, n’hésitant pas à torturer ses proies, à cogner des femmes dans le visage et à intimider des journalistes. Ça c’est du héros populaire !

 

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Pour le meilleur, Viola Davis compose une version féminine de « Nick Fury » moralement ambigüe, avec un humour à froid menaçant et des actions qui en font peut-être la méchante la plus dangereuse du film ! Jay Hernandez confère un soupçon d’humanité à un personnage tragique en quête de rédemption, tandis que Jai Courtney (Divergente, Die Hard 5, Terminator : Genisys), avec ses rouflaquettes ridicules, ses canettes de bière et sa licorne en peluche, semble beaucoup s’amuser à jouer les grands enfants. Le meilleur compliment à lui faire, c’est que, une fois n’est pas coutume, il n’est pas le pire élément d’un film dans lequel il joue… Une marque de progrès !

 

Pendant ce temps, l’excellente Margot Robbie, attraction principale du film, s’en donne à cœur joie dans la folie galopante et les tenues exagérément moulantes de cette adorable schizophrène d’Harley Quinn, le personnage le plus drôle, attachant et ouvertement sexualisé du groupe, même si les féministes de tous poils auront beaucoup de reproches à lui faire ! En effet, Suicide Squad est le genre de film d’un autre temps dans lequel chaque personnage féminin n’est défini qu’à travers la relation qu’elle entretient avec un homme. Katana, personnage complètement sacrifié au montage, monologue en parlant à son mari décédé. Deadshot, meurtrier récidiviste condamné à la prison à perpétuité, a une ex-femme qui est considérée comme moins apte que lui à élever leur fille ! Boomerang accumule les remarques sexistes et les œillades perverses envers Harvey et El Diablo s’est rendu coupable de violences conjugales ayant fini par tuer son épouse. Malgré les apparences, Harley Quinn n’est en fait que l’esclave sexuelle du Joker, victime de ses abus et d’un lavage de cerveau carabiné ! Au point où sa veste contient la mention « Propriété du Joker » au dos…

 

Une des raisons fondamentales ayant transformé ce projet alléchant en l’un des blockbusters les plus honteux et mal foutus de l’histoire des blockbusters est sa date de sortie précipitée et bien trop ambitieuse. David Ayer, un réalisateur souvent brillant, habitué aux petits budgets et aux films résolument noirs et adultes, n’avait jamais travaillé avec un budget de cette ampleur et s’est retrouvé dans l’obligation de bâcler son scénario en seulement six semaines, sans que ce dernier ne bénéficie d’une deuxième version ! Mais on ne soulignera jamais assez les dégâts causés par l’intervention des décisionnaires de la Warner qui ont rejeté le premier montage d’Ayer pour se concentrer sur le leur, d’une teneur à peine professionnelle, allouant un supplément de budget pour (selon la rumeur) les reshoots les plus chers de l’histoire du cinéma, destinés à adoucir le ton et injecter un peu plus de « fun » pour atteindre un plus large public.

 

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Sans la moindre cohésion narrative (vers la fin du film, Captain Boomerang, qui s’est séparé de l’explosif qu’il avait dans le cou, fait ses adieux à tout le monde et s’en va pour de bon… puis revient dans la scène suivante sans explication !), logique interne (la nature exacte des pouvoirs de l’Enchanteresse est tellement vague qu’il est difficile de la considérer comme une réelle menace) ni crainte d’être redondant ou lourdement explicatif (Rick Flagg explique à TROIS reprises les origines de l’Enchanteresse et un flashback tardif dans le troisième acte y revient à nouveau), Suicide Squad, sorte de guide de ce qu’il ne faut pas faire au cinéma, prend les spectateurs pour des cons avec une maxime implacable : « Dans le doute, ajoutons un crash d’hélicoptère lorsque l’inspiration fait défaut ». Il y en a trois dans le film !…

 

Même le concept d’ « équipe » est terriblement mal exploité, les interactions entre ses membres étant réduites au minimum syndical. Avant le climax, El Diablo se lance dans un discours annonçant qu’« il a déjà perdu une famille et qu’il refuse d’en perdre une autre. », avant de se sacrifier pour sauver ses camarades. Le problème c’est que tout ça sonne faux, à moins que sa définition de la famille ne se résume à « une bande de cinglés avec qui j’ai fait une promenade pendant six heures. » Car en effet, après la constitution de l’équipe et de brèves présentations, Deadshot et compagnie sont embarqués dans un avion puis jetés au beau milieu de l’action. L’occasion ne leur est jamais donnée de fonctionner comme une équipe ni d’apprendre à se connaître, si l’on excepte une pause dans un bar interrompue par un énième monologue sur le passé tragique de l’un d’entre eux. Difficile donc, de prendre El Diablo au sérieux quand il commence à radoter sur ses « frères de sang ».

 

Suicide Squad rejoint Batman & Robin, Green Lantern et Jonah Hex (autre exemple d’œuvre complètement ruinée par l’intervention de trop de cuisiniers ayant gâché la sauce…) au sommet de la liste peu envieuse des pires films du genre superhéroïque. Le « non-film » de David Ayer a malgré tout remporté 325 millions de dollars au box-office, soit presque le double de son budget. Bravo donc au service marketing de la Warner pour avoir réussi à créer le buzz autour de ce véritable nanar. Leurs actionnaires sont heureux… Pour le public, c’est une autre histoire…

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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