Actualité 2016… Snowden

snowden-movie-2016-posterSNOWDEN

 

2016, de Oliver Stone – France / Allemagne / USA

Scénario : Kieran Fitzgerald et Oliver Stone, d’après les ouvrages de Anatoly Kucherena et Luke Harding

Avec : Joseph Gordon-Levitt, Shailene Woodley, Rhys Ifans, Nicolas Cage, Melissa Leo, Zachary Quinto, Tom Wilkinson, Timothy Olyphant, Scott Eastwood, Logan Marshall-Green, Joely Richardson, Ben Chaplin et Nicholas Rowe.

Directeur de la photographie : Anthony Dod Mantle

Musique : Craig Armstrong et Adam Peters

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Étroite Surveillance

 

La vie, le scandale et la fuite d’Edward Snowden représentaient un projet dans la droite logique des œuvres politiques d’Oliver Stone, qui s’est érigé durant toute sa carrière, malgré sa haine des étiquettes, comme le cinéaste engagé et gauchiste par excellence de l’histoire américaine contemporaine. Franc-tireur d’une industrie cinématographique qui n’aime pas trop prendre de risques ou que l’on pose les questions qui fâchent, Oliver Stone, qui aime dire les vérités qui dérangent (J.F.K. et Nixon s’imposent comme références du pamphlet politique provocant sur grand écran), n’est-il pas lui-même une sorte de Snowden œuvrant sous couvert de la licence artistique et en toute légalité ? Est-ce vraiment une coïncidence si Snowden, le film, fut rejeté par Hollywood et finalement coproduit en majeure partie par la France et l’Allemagne ?

 

snowdenfilm

 

« Il m’est très étrange, en tant qu’américain, de ne pas pouvoir produire ce film en Amérique. C’est inquiétant parce que vous ne pouvez pas vous exprimer dans un film de fiction sans un message ouvertement pro-américain. On nous dit que nous bénéficions de la liberté d’expression. Mais la pensée est financée et contrôlée. Les médias aussi. Mon pays est terriblement sévère à ce sujet et à un certain niveau, la critique n’est plus du tout acceptée. Il est encore possible de réaliser des films à propos de leaders du mouvement des droits civiques, surtout si ils sont morts. Mais il est pratiquement impossible de parler d’un homme controversé et bien en vie ! », déclarait le réalisateur lors de la première de Snowden. Un constat inquiétant qui, ces dernières années, avait poussé le cinéaste à se consacrer davantage à la réalisation de documentaires (Mi Amigo Hugo, sur Hugo Chavez, Comandante, sur Fidel Castro), un genre qui lui permettait d’outrepasser ces restrictions proches de la censure et de se rendre sur place (au Venezuela, à Cuba) afin d’interviewer ses sujets en personne. Une approche « sur le terrain » réitérée cette année par le cinéaste, qui a passé beaucoup de temps à Moscou en compagnie d’Edward Snowden afin de préparer son film.

 

A moins d’avoir vécu ces quatre dernières années sur la lune, tout le monde connaît l’histoire d’Edward Snowden, ce lanceur d’alerte ayant révélé en 2013 que le gouvernement américain, via la C.I.A. (Central Intelligence Agency) et la N.S.A. (National Surveillance Agency) avait la capacité d’espionner tout un chacun via les laptops, webcams et autres smartphones et ne se privait pas de surveiller nos moindres faits et gestes en lisant nos messages privés. Accusé d’espionnage ainsi que de vol et d’utilisation frauduleuse de données gouvernementales, le fugitif, sujet du documentaire Citizenfour de Laura Poitras en 2014, est encore aujourd’hui un fugitif en exil, cloîtré dans un hôtel à Moscou, considéré comme un grand héros américain par les uns, comme un traître à sa nation par les autres.

 

snowden5

 

Outre le sujet politique et les accusations sérieuses à l’encontre d’un gouvernement œuvrant dans l’illégalité sous prétexte d’améliorer notre sécurité, Snowden offre différents parallèles avec divers films et personnages ayant émaillé la carrière d’Oliver Stone. Comme James Woods dans Salvador, Edward est confronté à une dangereuse dictature qui veut l’emprisonner. Comme Charlie Sheen dans Platoon, il n’est au début de sa carrière qu’un jeune idéaliste naïf et patriote, qui va pénétrer de plein fouet dans un enfer où l’ennemi n’est pas celui qu’il croyait. Dans Born On the 4th of July (Né un 4 Juillet), Tom Cruise incarnait Ron Kovic, un jeune homme en colère qui rentrait du Vietnam paralysé et dénonçait les exactions de son gouvernement. Snowden, lui, ne peut plus rentrer chez lui mais partage avec Kovic cette aura de martyr, de jeune homme qui a sacrifié sa vie pour faire éclater la vérité au grand jour !

 

Seulement voilà, si l’affaire Snowden est un passionnant sujet de cinéma, Edward Snowden lui-même (interprété de manière fidèle par l’excellent Joseph Gordon-Levitt, qui réplique à l’identique la voix de son modèle) est un personnage de cinéma improbable, voire médiocre : timide, effacé, fuyant, peu charismatique… un geek certes beaucoup plus courageux que ses confrères mais un geek quand même ! Stone nous propose une version romancée mais pas forcément utile du documentaire Citizenfour et revient longuement sur la vie privée et la carrière au sein des services de renseignement de son héros, de 2004 à 2013. Malheureusement, c’est là que le bât blesse ! Paralysé par son envie de rester fidèle à tout prix à la réalité, Stone se tire une balle dans le pied en tombant dans le piège des lieux communs les plus courants d’un genre devenu terriblement prévisible (le biopic), conférant à son film, bourré de longueurs et de scènes inutiles, un aspect répétitif et déjà vu. Ces maladresses narratives s’avèrent particulièrement surprenantes de la part du réalisateur du brillant J.F.K., modèle de montage et de rythme, dans lequel pas une seconde, sur plus de trois heures de film, n’était de trop ! Ainsi, le personnage de Lindsay (la compagne d’Edward, interprétée par Shailene Woodley) et leur histoire d’amour ont beau être authentiques, à l’écran, Lindsay n’en reste pas moins une de ces énièmes épouses de cinéma qui passe son temps à geindre et à reprocher à son compagnon d’être « marié à son boulot ». Sans elle, le film aurait gagné en efficacité !

 

004-snowden

 

La structure est également problématique. Edward est envoyé en poste à Genève, découvre des avancées considérables dans les moyens technologiques utilisés par la N.S.A., se rend compte que ses collègues utilisent ses recherches afin d’espionner le public, s’indigne silencieusement… CUT. Chapitre suivant : Edward est muté à Hong Kong, découvre des avancées considérables dans les moyens technologiques utilisés par la N.S.A., se rend compte que ses collègues utilisent ses recherches afin d’espionner le public, s’indigne silencieusement… CUT. Scène suivante : Edward se retrouve stationné à Hawaii… et ainsi de suite ! Oliver Stone passe bien trop de temps à illustrer des détails insignifiants de la vie d’Edward (il est épileptique – so what ?) mais oublie totalement de commenter les conséquences de son geste au niveau géo-politique mondial, restant focalisé sur le destin d’un seul homme. Stone a souvent déclaré que la presse n’avait pas fait son boulot sur l’affaire Snowden, restant majoritairement obsédée par l’histoire d’un seul homme qui a crié au loup et créé un croustillant scandale, oubliant complètement de relater son message et de commenter la portée de son action et les raisons de son geste. Selon lui, aucun grand média, après la fuite des informations par Edward, n’a posé les questions qu’il fallait ou osé demander des comptes au gouvernement américain ! Mais le comble, c’est qu’en restant collé aux basques de son personnage principal, Stone se rend lui-même coupable des erreurs qu’il a souvent dénoncées !

 

Plutôt que d’illustrer le service militaire et la bluette amoureuse de son héros, il aurait été infiniment plus pertinent de proposer une histoire inspirée de l’affaire Snowden, une version fictionnelle sur le même sujet qui n’aurait pas à relater le moindre détail ennuyeux de la vie d’un jeune homme à priori peu intéressant. Ou alors, à l’instar de l’excellent faux-biopic Steve Jobs de Danny Boyle, de se servir de Snowden pour raconter tout autre chose… Les thèmes passionnants évoqués dans Snowden nous font rêver à un traitement de thriller d’espionnage seventies, comme en signaient à l’époque Costa-Gavras (Z), Sydney Pollack (Les Trois Jours du Condor) ou Alan J. Pakula (A Cause d’un Assassinat, Les Hommes du Président).

 

snowden

 

Las, les redites et les passages obligés de son biopic empêchent le réalisateur d’installer de manière efficace le sentiment de menace et de paranoïa éprouvé par Edward au cours de sa carrière, illustré sans la moindre évolution notable dans l’attitude du jeune homme. Une maladresse que l’on doit également au caractère très passif de cet homme qui ne montre jamais ses sentiments. Quand Edward décide enfin de dérober les fameuses informations top-secrètes en les copiant en douce sur sa clé USB, puis de cacher celle-ci dans son Rubik’s Cube afin de sortir du bâtiment ni vu ni connu (scène à laquelle Stone tente vainement d’apporter un peu de suspense), nous avons l’impression qu’il agit sur un coup de tête, sans y avoir réellement réfléchi. La structure en flashbacks (Snowden raconte sa vie à la réalisatrice Laura Poitras (Melissa Leo) et à deux journalistes incarnés par Zachary Quinto et Tom Wilkinson depuis sa chambre d’hôtel) n’apporte absolument rien au film si ce n’est de compliquer inutilement la chronologie du récit.

 

Stone ne parvient pas non plus réellement à nous faire vibrer par sa description d’un monde quasi-futuriste, 100% informatisé, un univers gris et terriblement monotone, avec des écrans d’ordinateurs partout. Plus ennuyeux encore, le réalisateur ne cherche jamais à ouvrir le débat. Il décrit Snowden comme une figure héroïque, qui se martyrise afin de faire éclater au grand jour la vérité pour une cause qu’il croit juste, comme un homme ordinaire et modeste qui se rend coupable d’un geste exceptionnel : David qui provoque Goliath au risque de tout perdre, mais en prenant soin de protéger ses alliés. Certes, nous sommes d’accord avec ce parti-pris. Mais il n’empêche que, techniquement, d’un point de vue légal, Snowden est effectivement un traître à sa nation puisqu’il a publié des documents précieux volés à son gouvernement. C’est un dilemme passionnant qui n’est jamais abordé de manière frontale dans ce film qui manque cruellement d’un personnage qui viendrait, arguments à l’appui, publiquement accuser Edward d’être un traître. Ce procédé permettrait de montrer Snowden, personnalité beaucoup plus controversée que ce qu’Oliver Stone veut bien en dire, comme un personnage de cinéma plus mythique et plus ambigu… comme l’était Nixon interprété par Anthony Hopkins en 1995. Stone parle beaucoup de libertés individuelles bafouées – à raison – mais sans proposer le point de vue inverse. Or, beaucoup de gens ne comprennent pas le combat de Snowden parce qu’ils sont obsédés par leur sécurité et seraient prêts à renoncer à une petite partie de leur liberté en échange des belles promesses d’un gouvernement manipulateur. Le seul personnage à défendre les exactions du gouvernement américain est celui de Corbin O’Brian, le supérieur de Snowden à la C.I.A. Malheureusement, l’interprétation grandguignolesque et un peu ridicule de Rhys Ifans transforme ce dernier en un méchant caricatural de dessin-animé plutôt qu’en véritable personnage de chair et d’os.

 

a901s1142531474731569

 

Alors, Snowden, une occasion ratée ? Loin de là. Malgré ces nombreux bémols, cette œuvre mineure dans la carrière de son réalisateur, reste néanmoins un film fascinant et révoltant, surtout pour ceux qui n’auraient pas vu Citizenfour et ne connaissent rien du personnage. Un exposé très clair et effrayant sur les mécanismes viciés de la surveillance à grande échelle ! Stone décrit un univers orwellien sorti tout droit du roman 1984. A l’occasion d’un plan très réjouissant, le réalisateur rend d’ailleurs un hommage direct au roman d’Orwell et au film homonyme de Michael Radford adapté de ce dernier : Edward, en conversation sur Skype avec son supérieur, se voit faire la leçon par la tête flottante de Rhys Ifans, en extrême gros-plan sur un écran géant. Big Brother is watching you !

 

Cinéaste de la paranoïa, Stone n’a pas son pareil pour décrire un univers corrompu et faire part de l’ampleur inquiétante des desseins machiavéliques orchestrés par la C.I.A. et la N.S.A. Combattre le terrorisme (leur objectif premier dans l’esprit de tout un chacun) n’est plus qu’un prétexte, un leurre, une partie infime de leur travail. Leur objectif réel est de maintenir la position de première puissance mondiale des Etats-Unis dans le monde entier, en espionnant TOUT et TOUT LE MONDE sans exception ! Même l’Autriche… Malgré les nombreuses maladresses de son approche, trop manichéenne pour convaincre entièrement, Stone fait l’inquiétant portrait d’un état qui, dans le but de rester n°1 à tout prix, dépasse ses prérogatives, devient hors-la-loi et se transforme en état fasciste pour mieux nous contrôler, « pour notre bien à tous ». Que Snowden soit réussi ou non, il faut reconnaître que c’est un document important, qui dérange, qui nous pousse à nous interroger sur nos gestes quotidiens et surtout… qui fait terriblement froid dans le dos !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.P.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>