Actualité 2016… Saint Amour

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2016, de Benoît Delépine et Gustave Kervern

Scénario : Benoît Delépine et Gustave Kervern

Avec Gérard Depardieu, Benoît Poelvoorde, Vincent Lacoste, Céline Sallette, Gustave Kervern, Andréa Ferréol, Ovidie, Izia Higelin, Ana Girardot, Chiara Mastroianni, Solène Rigot et Michel Houellebecq.

Directeur de la Photographie : Hugues Poulain

Musique : Sébastien Tellier

 

Cet article est paru en exclusivité sur le site Cinergie.be

 

 

 

 

 

 

 

 

Ivres morts pour la patrie !

 

Dans une récente interview accordée au magazine Studio / Ciné Live, Gérard Depardieu, qui faisait la couverture du mensuel, déclarait « ne plus apprécier l’esprit Groland », l’émission de Canal + dont sont issus les réalisateurs Benoît Delépine et Gustave Kervern. « Ils se moquent de tout et de tout le monde. Je comprends ce qu’ils font. Mais à partir un moment, ça me gonfle… » Déjà à l’affiche de l’excellent Mammuth (2010) et (très brièvement) du Grand Soir (2012), précédents films du duo, l’acteur franco-belgo-russe résume bien notre sentiment vis à vis de l’orientation de la carrière des deux joyeux lurons, dont les derniers films, le cynique Le Grand Soir et le raté Near Death Experience (2014), étaient plombés par un esprit « anar » un peu pénible, proposant pour héros des personnages d’idiots irrécupérables pas attachants pour un sou. Trop féroce, trop de surréalisme à tout prix, trop de « punk attitude », pas assez de cœur… la machine Kervern / Delépine commençait sérieusement à s’enrayer et à nous lasser.

 

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On retrouve pourtant ce bon Gégé en tête d’affiche de Saint Amour, dont le titre est inspiré d’une des (très nombreuses) bouteilles de vin consommées par nos héros. Heureuse surprise, ce septième film, plus proche dans l’esprit de leur émouvant Mammuth, ramène un peu d’émotion et d’humanité dans l’univers des deux compères.

 

Tous les ans, Bruno (Benoît Poelvoorde), un paysan alcoolique cabossé par la vie, fait la route des vins… sans quitter le Salon de l’Agriculture, titubant de stand en stand pour « déguster » les divers crus ! Une excursion annuelle qui se termine immanquablement par une cuite bruyante, par le dédain de femmes lourdement draguées et par l’agacement des commerçants vignerons. Pathétique, dépressif, seul, irrécupérable loser atteint d’une sévère haine de soi, habillé comme un enfant, maladroit avec les femmes et pétri de désillusions, Bruno a le vin triste. Mais cette année, son père, Jean (Depardieu), vieil agriculteur bienveillant très fier de sa vocation, est venu également afin de faire concourir son taureau champion, une superbe bête de compétition du nom de Nabuchodonosor. Suite à une terrible crise de larmes de Bruno, agacé par le métier d’agriculteur, héritage familial dont il se serait bien passé, le duo décide sur un coup de tête de partir faire une vraie « route des vins » à travers la France. Avec pour objectifs de tenter une réconciliation, de relancer l’amour filial et de trinquer à l’amour. Jean, qui ne buvait plus depuis des années, consent à sacrifier sa sobriété pour se rapprocher de ce fils fragile (et, avouons-le, un peu idiot) qu’il adore néanmoins. Il sont accompagnés par Mike (Vincent Lacoste), un jeune chauffeur de taxi prétentieux et affabulateur qui finit pourtant lui aussi par succomber à la folie ambiante de ses compagnons de route. (Une situation parallèle à celle de l’acteur Vincent Lacoste sur le tournage, confronté à cet intimidant duo de monstres sacrés du cinéma !) Ensemble, Bruno, Jean et Mike vont boire pour avancer. Leur quête d’amour, de bon vin et de liberté sera parsemée de conquêtes féminines d’un soir, de digressions joyeuses et inutiles, d’embûches et de grands crus.

 

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Un road movie hexagonal éthylique avec Gérard Depardieu, dans lequel l’acteur et son partenaire séduisent la gent féminine ? Oui, Saint Amour (dont le titre original était « La Route des Vins ») rappelle immanquablement la structure des très cultes Valseuses, ainsi que son esprit frondeur et libertaire ! Mais dans Saint Amour, la provoc’ chère au jeune Bernard Blier est remplacée par des gags potaches et absurdes. Par bonheur, la gaudriole n’est jamais un substitut pour l’émotion ni pour ce vibrant éloge de la paysannerie et du terroir que nous proposent ces deux réalisateurs proches de « la France d’en bas ». Saint Amour montre le désespoir des agriculteurs et le mépris dont ils sont encore victimes dans une société où la ruralité disparaît à petit feu, mais surtout, via le personnage de Depardieu, noble et digne, leur fierté et leur amour de la terre dans la France de la campagne et des traditions.

 

Impossible de résumer toutes les péripéties vécues par le trio, tant Saint Amour, avec sa structure de film à sketches, multiplie les genres et les apparitions de seconds rôles marquants. L’écrivain Michel Houellebecq, habitué des films du duo, est le patron demeuré d’un gîte rural, hilarant lorsqu’il fait à Bruno la longue démonstration d’un jouet musical du style Fisher Price « au cas où ils amèneraient des enfants »… Un gag surréaliste absolument hilarant, plus grand fou rire d’un film qui n’en manque pourtant pas ! La star du porno Ovidie s’envoie en l’air avec un Poelvoorde terrifié (mais heureux) dans le seul but de rendre jalouse sa compagne. Irrésistible, la jeune Solène Rigot incarne une serveuse tristounette et particulièrement maladroite, qui sert ses clients en leur souhaitant « bonne continuation ». Andréa Ferréol, elle, n’a rien perdu de son appétit sexuel depuis La Grande Bouffe… Seule une apparition d’Ana Girardot, dans le rôle de jumelles assez disparates, tombe complètement à plat, à cause d’un maquillage spécial complètement raté, qui semble davantage avoir sa place dans une comédie d’Eddie Murphy!… Mais la femme qui occupe le plus l’esprit de Jean et de Bruno, c’est leur épouse et mère, récemment décédée et à laquelle Jean laisse encore de longs messages passionnés sur la messagerie vocale. La tristesse de Depardieu lorsque la voix robotique lui annonce que « la messagerie a atteint sa limite » et qu’il ne peut donc plus parler à sa défunte épouse, est absolument déchirante. Jean vit ce moment comme un nouveau deuil… Puis le film amorce un virage dans son dernier acte lorsque le trio retrouve goût à la vie au contact d’une beauté mystérieuse et suicidaire, Vénus, interprétée par la troublante Céline Sallette, actrice précieuse d’une beauté et d’une grâce rares.

 

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C’est là l’occasion d’un étonnant gag visuel d’une poésie et d’une beauté très touchantes, jouant astucieusement de l’obésité de Depardieu, que nous voyons nu, de dos sur un lit, énorme, son corps gargantuesque occupant pratiquement tout le cadre. Lorsqu’il se retourne, nous découvrons que Vénus était sous lui. Très belle idée de mise en scène jouant sur la différence de gabarit entre Depardieu et Céline Sallette ! La silhouette de l’ogre magnifique du cinéma français cachant totalement le corps de l’actrice… Vous l’aurez compris, Gérard Depardieu, qui effectue un retour en force après The Valley of Love, n’hésitant jamais à afficher pleinement son physique hors-normes dans des scènes dénudées, est absolument bouleversant dans ce rôle « terrien » qui rend à la fois hommage à ses racines (son père était un agriculteur illettré) et à son copain acteur et vigneron, l’inoubliable Jean Carmet. Nul doute que si Saint Amour avait été tourné dans les années 70, Carmet aurait joué le rôle de Depardieu et Depardieu celui de Poelvoorde !…

 

En confrontant sans condescendance ces trois voyageurs bourrus à une collection de femmes très différentes qui leur font vivre les vertiges de l’amour, Delépine et Kervern font ressortir de leurs acteurs une innocence enfantine absolument irrésistible, jusqu’à un final réconciliateur que, selon l’humeur, on trouvera thématiquement culotté ou narrativement un peu plus faible que le reste du film.

 

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Moins féroce et cynique que Le Grand Soir, plus drôle que Mammuth, moins ouvertement surréaliste qu’Aaltra et Avida, Saint-Amour est un film généreux, délirant, tantôt poétique, tantôt potache, toujours tendre, qui rend avec une bonne humeur communicative un hommage vibrant à des gens dont le cinéma parle peu. L’humour est toujours décalé et gentiment transgressif, mais la forme s’avère bien plus classique qu’auparavant. Le duo de cinéastes ressent beaucoup moins ce besoin un peu infantile de briser tous les codes et de brandir à tout bout de champ la carte du « surréalisme à tout prix ». Une approche nouvelle, rafraîchissante, qui leur permet de s’amuser et de nous amuser davantage. Véritable bol d’air frais, ode à la liberté et à l’ivresse (de l’alcool au sens propre et de l’amour au sens figuré), Saint Amour est surtout un comédie épicurienne d’une douceur infinie, au coeur énorme, comme le furent en leurs temps Les Vieux de la Vieille (de Gilles Grangier), Un Singe en Hiver (d’Henri Verneuil) ou l’américain Sideways (d’Alexander Payne)…

 

On en ressort avec l’envie de trinquer avec eux. A la bonne votre, messieurs !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique)

 

 

2 Responses to Actualité 2016… Saint Amour

  1. Matti Jarvinen says:

    C’était , en effet , une très bonne surprise , une franche réussite , il me semble que la critique avait manqué de nerf pour défendre ce film .
    Avait-il fait de bonnes entrées ?

  2. Matti Jarvinen says:

    Pour compléter mon commentaire : je trouve ce film plus réussi que le trop célébré « Singe en hiver » de Verneuil et Audiard qui n’est pas , je crois , à la hauteur du beau roman d’A. Blondin .

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