Actualité 2016… Room

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2015, de Lenny Abrahamson – Irlande / CANADA / USA

Scénario : Emma Donoghue, d’après son propre roman.

Avec : Brie Larson, Jacob Tremblay, Joan Allen, William H. Macy, Tom McManus et Sean Bridgers

Directeur de la photographie : Danny Cohen

Musique : Stephen Rennicks

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le gamin au Velux

 

Il existe deux mondes différents : d’abord « Room », c’est là où vivent Jack (Jacob Tremblay), bientôt 5 ans, et sa Maman Joy (Brie Larson). Dans « Room », il y a un grand lit, une armoire pour se cacher, une baignoire et un petit coin cuisine. Ensuite, il y a le monde de l’imaginaire : le ciel, qui change parfois de couleur et que l’on peut voir par un petit carré de fenêtre au plafond et beaucoup plus loin, l’espace avec toutes les planètes vues à la télévision mais qui n’existent pas en vrai. Les araignées dégoûtantes, les vilains moustiques et les petites souris existent. Mais les écureuils et les chiens vivent uniquement dans la télévision. La nourriture vient elle aussi de la télévision, par magie ! Les objets, de la lampe au lavabo en passant par la mauvaise dent de Maman, font partie de la famille.

 

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Cette vision enchanteresse et naïve de l’univers, c’est celle de Jack. Pour lui, la vie est merveilleuse, un vrai conte de fée où le moindre objet est propice à son émerveillement. « Lampe », « Cuisinière », « Baignoire » et « Lit » sont ses meilleurs amis, ses compagnons de jeu et ses confidents. Ses jouets sont une vieille cuiller fondue, un collier en coquilles d’œufs et un labyrinthe construit avec des rouleaux de papier-toilette. Avec sa Maman, l’enfant apprend à faire des gâteaux, dessine tout ce qu’il voit à la télévision, fait de l’exercice physique et lit « Alice au Pays des Merveilles ». Des journées bien remplies !

 

Pour Maman, la vie dans « Room » est un cauchemar. A l’âge de 17 ans, Joy fut kidnappée par un détraqué (Sean Bridgers) et enfermée dans cet endroit secret, clos et totalement insonorisé de 3 mètres sur 3. Elle n’a pas revu la lumière du jour depuis sept longues années. Son kidnappeur, dont elle ignore le nom, elle le surnomme « Old Nick », un homme violent d’une quarantaine d’années qui lui procure le minimum vital et la viole autant de fois qu’il le désire. Le résultat de ces abus, c’est le petit Jack, seule raison de vivre de la jeune femme. Depuis l’arrivée du bébé, elle interdit formellement à « Nick » de poser le regard sur l’enfant, qu’elle enferme dans le placard avec les mains sur les oreilles pour qu’il n’entende pas ce qu’elle subit ! Jack n’a jamais mis les pieds hors de « Room », autrement dit « l’endroit » ou « la chambre », un terme qui, pour le garçonnet, désigne l’intégralité du monde. Il ignore qu’il y a tout un univers qui l’attend à l’extérieur, il pense qu’il n’y a rien derrière les murs et que tout se résume à ce qu’il voit. C’est en racontant ces gentilles sornettes que Joy est arrivée à rendre la vie supportable pour son fils. Jack ne s’ennuie jamais car il ne connaît rien d’autre que cet espace de 3 mètres sur 3, véritable cour de récréation et d’apprentissage pour lui. Pour le gamin, il est plus utile de penser qu’il n’y a que « Room » plutôt que d’être conscient de tout ce qu’il va rater ! Et malgré quelques sérieux inconvénients (le manque de bougie sur les gâteaux d’anniversaire, une vieille télévision à l’image instable) et autres moments très difficiles (les visites de « Old Nick »), Jack est un petit garçon heureux qui a la chance d’avoir une Maman qui l’adore et qui le couve du mieux qu’elle peut.

 

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Joy quant à elle, s’est progressivement résignée à ne jamais pouvoir sortir. Une tentative d’évasion datant d’avant la naissance de Jack s’est soldée par un échec et l’a laissée avec un poignet cassé qui n’a jamais été soigné. A l’instar de Roberto Benigni dans La Vie est Belle, Joy cache la vérité à son fils afin de lui épargner l’horreur qu’elle vit au quotidien et de préserver son innocence. Avec un courage et un dévouement maternel extraordinaires, la jeune femme a créé par amour et par instinct de survie un foyer ludique et douillet. Mais ces derniers temps, l’humeur et la santé mentale de Joy s’étiolent, la faute à une terrible rage de dents. Ayant décidé que Jack, à 5 ans, était assez âgé pour connaître enfin toute la vérité, elle lui explique petit à petit qu’elle a tout inventé et qu’ils sont prisonniers. Dans un premier temps, Jack refuse en bloc cette nouvelle réalité qu’il ne comprend pas. Toutes ces révélations en une fois, c’est beaucoup trop pour lui ! Tout son univers s’écroule, emportant avec lui ce précieux sentiment de sécurité et faisant naître la notion de « danger ». « Je veux avoir 4 ans à nouveau ! Je n’y crois pas à ton monde qui pue ! » répond Jack, désemparé, à sa Maman!

 

Illustrer l’innocence et la cruauté de l’enfance à l’écran est un exercice ô combien périlleux que seule une poignée de réalisateurs a su surmonter avec succès. On pense évidemment à François Truffaut et ses 400 Coups ou à Steven Spielberg, papa d’un certain E.T. L’irlandais Lenny Abrahamson vient s’ajouter à ce club très fermé grâce à la performance exceptionnelle de l’adorable Jacob Tremblay, sans doute l’une des meilleures performances enfantines de l’histoire du cinéma. A 8 ans, Tremblay incarne un garçon de 5 ans mais n’en reste pas moins authentique et bouleversant de bout en bout, alors que la réalité vient violemment frapper Jack au risque de lui faire perdre une innocence que sa mère s’était pourtant acharnée à préserver. Impossible de rester de marbre dans cette scène où Joy, de mauvaise humeur, lui explique que « Lucky », le chien imaginaire que Jack espère voir se matérialiser un jour, « n’existera jamais ». Pour le petit garçon, qui fond en larmes, c’est une part importante de son imaginaire qui s’évapore en quelques secondes. Sa peine est terrassante et l’on se souviendra longtemps de ces grosses larmes qui viennent recouvrir ses joues !

 

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Cinéaste n’ayant pas peur de s’attaquer à des projets farouchement originaux, Abrahamson, qui signe ici son cinquième long-métrage, nous avait déjà épatés en 2014 avec Frank, une comédie douce-amère dans laquelle Michael Fassbender était le leader énigmatique d’un groupe de rock, dissimulé durant tout le film sous une énorme fausse tête en papier mâché. Dans Room, adapté par Emma Donoghue d’après son propre roman, lui même inspiré du calvaire vécu par Elizabeth Fritzl, une autrichienne séquestrée par son père pendant près de 25 ans, le réalisateur fait montre de brillantes capacités à faire co-exister deux réalités aux antipodes : celle, innocente et magique de Jack et l’enfer vécu par sa mère. C’est cet équilibre précaire qui permet à Joy de survivre, ainsi que l’amour indéfectible qui la lie à son fils malgré le lien biologique entre le gamin et son bourreau. Sans Jack, Joy en aurait fini avec la vie depuis belle lurette. La réalisation regorge d’inventivité et déploie des efforts considérables pour conférer à un sujet à priori peu cinématographique une ampleur étonnante. Avec l’aide de son production designer Ethan Tobman, Abrahamson trouve des angles différents afin de filmer la petite pièce sans que son film ne devienne monotone. Des dizaines de petites trouvailles visuelles transforment le décor en une entité vivante, un personnage à part entière, une prison devenue confortable et attachante au fil du temps, le tout vu uniquement du point de vue de Jack. On n’avait pas vu un décor unique filmé de manière aussi inventive depuis Buried (2010), de Rodrigo Cortès, dans lequel toute l’action se déroulait dans le cercueil où Ryan Reynolds était enterré vivant.

 

Brie Larson, déjà magnifique dans Short Term 12 a bien mérité l’Oscar de la Meilleure Actrice qu’elle a reçu en février dernier. Avec sa peau négligée et son teint maladif, son poignet cassé depuis des années, sa fatigue et sa lassitude extrêmes, elle incarne une femme à fleur de peau en permanence, entre l’attente d’un énième viol et une rage de dents qui la rend folle. Joy est un personnage complexe et fascinant, amas de douleurs diverses qui doit composer avec sa rage enfouie et son impuissance face à un geôlier schizophrène qui, comble de l’injustice, lui reproche sans cesse de ne pas lui montrer davantage de gratitude. Son visage, que l’on devine autrefois très beau, est aujourd’hui terriblement marqué par sept ans de captivité. A la fois victime et roc, adolescente en crise et mère courage, parfois les deux dans la même scène, toutes ses forces semblent l’avoir abandonnée.

 

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Efficace et anxiogène dans sa première heure, située intégralement entre 4 murs, Room est néanmoins bien plus qu’un simple exercice de style. Divisé en deux parties bien distinctes, le film de Lenny Abrahamson relate également le retour à la vie de Joy et Jack après une scène d’évasion au suspense exceptionnel. La plupart des photos publicitaires du film montrant Jack et Joy à l’air libre, ce n’est pas un spoiler que de dire qu’ils s’en sortent miraculeusement. Nous ne dévoilerons pas ici la manière dont ils s’évadent. Disons juste que le pauvre Jack devra, pour la première fois de sa vie, risquer sa peau et se confronter à l’extérieur, à ses bruits, ses dangers, ses milliers de sensations nouvelles, ses créatures inédites… Après sept ans de séquestration, Joy retrouve sa famille et Jack va devoir apprendre à vivre dans un endroit mystérieux, effrayant… et gigantesque !

 

« Je suis dans le dehors depuis 37 heures. J’ai vu des voitures et des pancakes, des fenêtres, des escaliers et des oiseaux. J’ai vu des personnes avec plein de visages, de grandeurs et d’odeurs différentes, qui parlaient toutes en même temps. Le dehors, c’est comme les planètes de la télé allumées toutes ensemble. Je ne sais pas quoi regarder ou écouter. Il y a des portes partout et derrière chaque porte, il y a un autre dedans ou un autre dehors. Et des choses se passent et se passent et se passent. Ça ne s’arrête jamais ! »

 

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Pour Jack et Joy, le retour à la vie va être vécu de façons diamétralement opposées. Tous les sens du petit garçon sont sollicités et il se retrouve projeté violemment dans un monde qu’il ne comprend pas. Dans « Room », univers confiné et rassurant, Jack était joyeux et exubérant. La routine était son amie. Mais une fois confronté aux milliers de surprises qui l’attendaient dehors, Jack se retrouve paradoxalement « prisonnier » et perd sa jovialité naturelle, un peu comme un passage à l’âge adulte en mode accéléré. Lenny Abrahamson illustre très bien ce sentiment dans la chambre d’hôpital aux murs blancs où le duo est emmené après leur libération : terriblement froide et vide, cette chambre a des allures de prison et sa lumière fait mal aux yeux ! Pour Jack, rien n’est plus familier et tout fait peur !

 

Joy, dans un premier temps, est très heureuse de retrouver ses parents (Joan Allen et William H. Macy), même si ces derniers, persuadés depuis des années que leur fille était morte, se sont séparés et que sa mère s’est remariée avec un voisin, le sympathique Leo (Tom McManus). Joy et Jack s’installent dans la maison familiale avec la mère et le beau-père de Joy qui vont se prendre d’affection pour le garçonnet et l’aider petit à petit, à retrouver son âme d’enfant. Mais pour Joy, la réadaptation est beaucoup plus difficile : « Je ne sais pas ce qui m’arrive. Je suis sensée être heureuse », déclare-t-elle entre deux crises de colère dirigées envers sa mère. La jeune femme dont le retour était inespéré se rend subitement compte des années perdues, de l’absurdité totale de sa situation. Ses amies de 17 ans ont fait leur vie et le monde a continué à tourner sans elle… Atteinte de stress post-traumatique, Joy culpabilise lorsqu’une journaliste laisse supposer qu’elle aurait pu implorer son kidnappeur, après la naissance de Jack, d’abandonner le bébé devant la porte d’un hôpital afin de lui offrir une chance d’avoir une vie normale. Joy réalise qu’elle a peut-être agi de manière égoïste, qu’elle a gardé Jack pour ne pas sombrer… Elle se rend compte également qu’elle n’est pas la seule dont la vie a été détruite. Après sa disparition, ses parents ont refait leur vie tant bien que mal, sa mère avec un autre homme, son père à l’étranger. C’est l’occasion pour le toujours excellent William H. Macy, présent le temps de deux courtes scènes, de camper un inoubliable personnage de père meurtri, incapable de regarder son petit-fils dans les yeux, les origines de ce dernier l’empêchant catégoriquement de l’aimer.

 

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Incapable de profiter du nouveau départ qui s’offre à elle, Joy envisage de mettre fin à ses jours alors que Jack, comme tous les enfants de son âge, fait des progrès rapides et se transforme en petit garçon « normal ». La peur de la nouveauté reste bien ancrée en lui, mais son espoir et sa capacité d’émerveillement demeurent intacts. Le réalisateur l’illustre avec une scène merveilleuse d’anthologie où le gamin fait la connaissance de Sheamus, le vieux chien de son beau-père, une créature mythologique qui se matérialise devant lui comme dans ses rêves les plus fous! C’est ce genre de gestes anodins qui rendent le sourire au garçonnet. Sa joie immense lorsqu’il découvre le chien est absolument bouleversante, un pur moment de magie cinématographique ! Cette nouvelle vie loin de « Room » ne sera pas de tout repos mais pour Jack, elle s’annonce belle. Symboliquement, Jack demande à sa grand-mère de lui couper la longue tignasse qu’il arbore depuis le début du film, afin d’en faire cadeau à sa mère hospitalisée. C’est un moment clé, l’instant précis où nous comprenons que Jack ira bien et que cette fois, juste retour des choses, c’est sa force à lui qui sauvera sa mère.

 

Quelques mois après leur libération, Jack demande à visiter « Room » une dernière fois, afin de faire son deuil. L’endroit, que Jack reconnaît à peine, n’est plus qu’un simple abri de jardin, saccagé par les enquêteurs, beaucoup plus petit que dans ses souvenirs… la réalité s’avérant incapable de lutter avec les miracles de son imagination ! Pour réconforter sa Maman, Jack aime lui répéter le principe de : « Mind over matter » (l’esprit est plus fort que la matière) : « if you don’t mind, it doesn’t matter ! », une phrase qui résume bien tout le message humaniste du film.

 

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Exigeant, parfois terriblement douloureux à regarder (notamment pour les claustrophobes) tant il va loin dans sa visite des ténèbres, Room n’est définitivement pas un film d’exploitation sordide et explicite comme on en voit souvent dans les films d’horreur. Vue par les yeux du petit Jack, l’histoire est racontée de manière tendre et humoristique. Toute la beauté et l’intérêt du film résident dans sa recherche constante de la beauté, de la poésie et de la chaleur au sein de l’horreur pure. Méditation poétique et originale sur les 1001 façons de rendre vivable une situation cauchemardesque, le film de Lenny Abrahamson est l’une des plus inoubliables histoires d’amour maternel jamais illustrée à l’écran. Room a beau être un film sur l’enfermement et sur une dépendance mutuelle en enfer, il est surtout un film sur la libération de deux âmes perdues par la toute-puissance de l’imagination. Lenny Abrahamson arrive à tirer d’un sujet aussi glauque un réjouissant « feel-good movie » dont on sort heureux, au point où il s’avère difficile de dire au revoir à ces deux personnages, que l’on aimerait suivre et protéger un peu plus longtemps. Si Frank signalait l’émergence d’un réalisateur à suivre, Room confirme avec maestria qu’Abrahamson est désormais un réalisateur à chérir.

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge).

 

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