Actualité 2016… Morgan

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(MORGANE)

 

2016, de Luke Scott – USA

Scénario : Seth W. Owen

Avec Kate Mara, Anya Taylor-Joy, Toby Jones, Rose Leslie, Paul Giamatti, Jennifer Jason Leigh, Michelle Yeoh, Boyd Holbrook, Michael Yare, Vinette Robinson et Brian Cox

Directeur de la photographie : Mark Patten

Musique : Max Richter

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Artificielle intelligence

 

En 1999, le fils de Ridley Scott réalisait Plunkett & MacLeane (connu sous le titre de « Guns 1748 » dans les territoires francophones), excellent petit film d’aventures aujourd’hui un peu oublié mais de plus en plus apprécié par les rares spectateurs ayant eu la chance de le voir. Aujourd’hui, le fils de Ridley Scott se lance sur les traces sciences-fictionnelles de son illustre papa avec un sujet dans l’air du temps : la création d’une intelligence artificielle et son adaptation impossible au monde extérieur. Seulement voilà, en 1999 c’était l’excellent Jake Scott qui faisait honneur à son père (et son non moins illustre tonton, feu Tony Scott), alors qu’aujourd’hui c’est le cadet, Luke, le vilain petit canard de la famille, à qui nous devons décerner le bonnet d’âne !

 

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Lee Weathers (Kate Mara), jeune consultante en gestion de risques pour une grosse compagnie de recherches scientifiques, est envoyée dans un laboratoire isolé et secret pour évaluer les conséquences d’un accident violent : l’agression d’un docteur (Jennifer Jason Leigh), qui a perdu un œil après la terrible crise de rage de Morgan (Anya Taylor-Joy), une créature humanoïde à l’apparence de jeune femme, dernier prototype d’intelligence artificielle et miracle de la nanotechnologie. Lee rencontre les savants (Toby Jones et Michelle Yeoh)  qui l’ont mise au monde et qui, dans un premier temps, l’ont considérée comme une véritable petite fille. Des flashbacks révèlent une enfance et une éducation heureuses, avec des figures parentales en blouses blanches lui ayant prodigué beaucoup d’affection, applaudi ses grandes capacités intellectuelles et son développement accéléré (Morgan n’a que 5 ans mais semble en avoir 18). Après l’incident, Morgan, autrefois relativement libre de ses mouvements dans l’enceinte du laboratoire, s’est retrouvée prisonnière d’une cellule capitonnée en plexiglass. Elle semble regretter son geste inopiné mais un psychologue (Paul Giamatti) est également invité sur les lieux afin d’évaluer son comportement et le danger potentiel qu’elle représente pour la société. Capable de compassion (tout du moins d’une certaine forme de tolérance) envers ceux qui l’aiment et le lui montrent (en particulier envers une comportementaliste au comportement maternel incarnée par Rose Leslie), Morgan n’a par contre, de par sa nature aberrante, aucune sorte d’empathie naturelle envers le reste de l’espèce humaine. Roublarde et émotive, la créature sait cependant se montrer polie et bien élevée. Précieuse d’un point de vue scientifique mais également financier (pour le mécène incarné très brièvement par Brian Cox), Morgan va s’avérer aussi imprévisible que dangereuse quand débarquent dans son univers ces personnes chargées de déterminer son sort sur un coup de tête !

 

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Il n’y a rien de honteux à vouloir raconter une histoire qui a déjà été racontée maintes fois si le conteur en propose une vision originale, emmenant son sujet dans des directions inattendues, approfondissant intelligemment des vieilles thématiques, qui justifieraient que le spectateur se déplace ! Malheureusement, c’est là où le bât blesse puisque tout dans Morgan, au-delà de la familiarité, va s’avérer d’une banalité confondante. La fable du « Prométhée post-moderne » est un air connu déjà fredonné en son temps par Mary Shelley et exploré maintes fois au cinéma depuis que Boris Karloff fut maquillé par Jack Pierce : « L’Homme crée un monstre. Le monstre s’échappe et sème la panique. L’Homme regrette d’avoir tenté de remplacer Dieu »… Au vu du résultat, il nous est impossible d’imaginer pourquoi Luke Scott et son scénariste Seth W. Owen ont décidé de nous proposer une énième variation sur le même thème tant celle-ci repousse les limites du déjà vu, ne propose jamais la moindre surprise, idée originale ou le moindre discours intéressant sur la thématique, pourtant passionnante, qu’ils abordent. Ils se contentent bêtement de signer une série B poussive, tellement insignifiante et ordinaire qu’on s’attendrait à la retrouver dans les bacs des films « direct-to-dvd » plutôt que sur un écran de cinéma ! Un sort qui lui est épargné par la prestigieuse identité de son producteur, un certain… Ridley Scott, qui aura droit, nous le lui souhaitons vivement, à un beau cendrier en rotin ou à un collier de nouilles à la prochaine fête des pères !

 

Sans scrupules, les auteurs de Morgan mangent à tous les râteliers, copiant ci et là les meilleures idées d’une poignée de films de science-fiction éminemment supérieurs, certains d’entre eux sortis très récemment. De Blade Runner (réalisé par Papa), on retient le concept d’un être synthétique qui se lamente sur la courte durée de son existence, se rebelle puis se venge de ceux qui l’ont créé… Oui, mais sans le génie ni les innovations visuelles du chef d’œuvre de 1982 !… De Splice (2009), on conserve un personnage de jeune femme à la croissance accélérée, créée artificiellement par des scientifiques isolés et soumis à de terribles pressions financières. Ses créateurs font l’erreur de s’attacher à elle au point de la prendre pour un membre de leur famille, avant qu’elle ne prenne progressivement conscience de ses pouvoirs extraordinaires… Oui, mais Morgan fait totalement l’impasse sur l’ambiguïté érotique et le « creature design » poétique qui faisait le sel de l’excellent film de Vincenzo Natali… La ressemblance avec le formidable Ex-Machina (2015) est également frappante puisqu’il s’agit de l’histoire d’une belle humanoïde dont le savoir et les capacités arrivent à leur maturité et qui va tenter de s’échapper d’un vase clos dont elle est prisonnière… Oui, mais sans la personnalité unique et le caractère envoûtant du personnage d’Ava dans le film d’Alex Garland ! De Transcendence (2014, de Wally Pfister), on reprend l’idée de Kate Mara combattant une entité omnisciente aux pouvoirs démesurés… Certes, mais ce dernier exemple étant lui-même un ennuyeux navet, la comparaison ne tourne pas à l’avantage de Morgan ! D’autres titres comme Species (La Mutante) et d’innombrables versions du mythe de Frankenstein viennent également à l’esprit, mais pas un seul instant Luke Scott ne cherche à transcender son sujet et à faire oublier la compétition.

 

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En se concentrant sur le suspense (mou) et l’action (routinière), délaissant entièrement la dimension science-fictionnelle, le réalisateur (qui signe son premier film) tue dans l’œuf toute notion de mystère. Les raisons de la création de Morgan restent floues et personne ne semble vouloir répondre aux questions que tout spectateur un minimum curieux est en droit de se poser ! Pourquoi l’humanité nécessite-t-elle la création de Morgan ? Quelles sont les conséquences (scientifiques, pratiques) de sa création pour notre espèce ? Quelles sont les implications morales d’un tel évènement historique ? Pourquoi Morgan est-elle soudainement déclarée obsolète ? Qui qui qui sont les Snorkies ?… Les auteurs semblent se moquer comme d’une guigne de ces questions essentielles. Il n’y a sans doute rien de plus frustrant au cinéma qu’un film au concept prometteur, qui pose les bases d’un évènement passionnant et soulève d’innombrables questions mais ne répond à aucune d’entre elles !

 

Illustration de ces occasions manquées, le dernier acte, à la mise en image laborieuse et aux actions répétitives, consiste en une série de mises à morts (très PG-13) monotones, suivies d’une simple course-poursuite dans la forêt, vite réglée à grands coups de mandales dans la figure entre les personnages survivants. Pourquoi ? Parce que chaque film de science-fiction moderne semble désormais devoir se conclure par des scènes de combats, comme dans les films d’action des années 80, la force brute représentant l’unique idée que se font certains cinéastes lorsqu’ils évoquent les « capacités extraordinaires » d’un être supérieur ! Avec un tel raisonnement, Jean-Claude Van Damme ne serait pas loin d’être un véritable Dieu vivant !

 

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Malgré un budget convenable et une collection abusive de talents devant la caméra, Morgan s’avère très vite n’être qu’un ramassis de clichés de série B, un récit simpliste de monstre en liberté créant le chaos sur son passage, comme en propose par douzaines la chaîne SyFy.  Ne faisant preuve d’aucune personnalité, Luke Scott se repose entièrement sur son casting ô combien prestigieux, des stars sans doute davantage attirées par le pédigrée du producteur que par la qualité du scénario ! Dire que la plupart d’entre eux méritent mieux que de cachetonner bêtement dans un produit aussi bas du front et mou du genou, est un pléonasme, d’autant plus que la plupart d’entre eux (Michelle Yeoh, Jennifer Jason Leigh, Paul Giamatti, Brian Cox) ne font que passer, leurs rôles mal écrits et souvent superflus ne dépassant jamais le statut d’archétypes ! Pire, de gênantes maladresses d’écriture, propres aux premiers films, crééent des personnages « doublons » : les deux médecins incarnés par Michelle Yeoh et Jennifer Jason Leigh ont peu ou prou la même fonction et auraient très bien pu être combinés en un seul personnage !

 

Soyons honnêtes, une séquence plus inspirée que la moyenne vient dissiper la torpeur ambiante et élève Morgan pendant cinq trop brèves minutes. Celle-ci met en scène le psychologue incarné par l’exceptionnel Paul Giamatti (à notre avis l’un des meilleurs acteurs en activité !) dont la méthode consiste à provoquer à tout prix la colère de Morgan, consciente des conséquences de ce test qui va déterminer son avenir. Tendue, la séquence bénéficie grandement de l’intensité de l’acteur, capable de passer de la compassion sincère à la provocation la plus vile en l’espace d’une seconde. On remercie donc Paul Giamatti de sa présence puisqu’il démontre qu’avec seulement 5 minutes de présence à l’écran, un grand acteur est capable d’accomplir des miracles, notamment celui de rendre vivant un script léthargique. Toby Jones, Michelle Yeoh, Jennifer Jason Leigh et Brian Cox, pourtant pas des débutants du Cours Florent, n’auront jamais la chance d’en faire de même… Alors, peu importe que cette séquence se termine d’une manière prévisible, ou encore qu’elle n’est en fin de compte qu’une variation sur des séquences similaires vues dans Blade Runner ET dans Ex-Machina, elle sauve de justesse le film de Luke Scott d’un zéro pointé !

 

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Drôle de décision que d’avoir confié à Kate Mara le rôle d’une femme d’action, une exterminatrice froide, sans humour et sans peur (elle réprimande tous ceux qui désignent Morgan par un « she » au lieu d’un « it ») ! La frêle et mignonnette sœur de Rooney n’a décidément pas de chance avec la science-fiction après les bides retentissants de Transcendence et de Fantastic Four ! Certes, son personnage réserve quelques surprises mais les quelques spectateurs encore éveillés verront venir de loin l’inévitable retournement de situation final.

 

L’héroïne en titre, elle non plus, ne provoque jamais la moindre empathie. Morgan passe tellement de temps avec son visage dissimulé sous sa capuche que l’on ne ressent jamais réellement sa présence avant son évasion. Pourtant interprétée par Anya Taylor-Joy, la révélation exceptionnelle du récent The Witch, Morgan est dépeinte à l’écran comme une ado boudeuse en cagoule et aux yeux bizarres, un chouïa plus rapide que le commun des mortels, colérique quand on la pousse à bout, qui touche sa bosse en karaté et qui possède le pouvoir extraordinaire de sauter très rapidement sur les tables ! Pour l’icône science-fictionnelle, on repassera ! D’autant plus que, comble du gâchis, ses pouvoirs exceptionnels et son intelligence supérieure dont les dialogues nous vantent sans cesse l’ampleur, ne sont absolument jamais illustrés à l’écran ! Cas rare, Morgan est un film de science-fiction sans la moindre touche de science-fiction ou de fantastique ! Le monstre pourrait tout aussi bien n’être qu’une ado gothique ayant abusé des stéroïdes !

 

Rien, si l’on excepte un flagrant népotisme, ne justifie la paresse générale du projet ni le honteux gâchis de talents réunis et sacrifiés à l’écran. Dans le même style, mieux vaut donc revoir l’amusant Species (La Mutante, 1995, de Roger Donaldson), une série B qui ne cassait pas trois pattes à un canard, mais qui par son côté généreux, sexy et qui assumait pleinement son statut de simple divertissement, avait au moins le mérite de divertir ! Tout le contraire de ce Morgan qui, par-dessus le marché, se prend terriblement au sérieux. Si Morgan n’est pas le pire film de l’année, par son absence totale d’idées originales, son exploitation opportuniste de vieux clichés, son incapacité à créer des personnages mémorables et son refus catégorique d’exploiter ses thématiques, il est sans le moindre doute le plus frustrant et le plus vulgairement banal ! Tu sais ma môme, je ne suis PAS Morgan de toi…

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’UPCB (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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