Actualité 2016… Les Visiteurs : La Révolution

124820LES VISITEURS : LA RÉVOLUTION

 

2016, de Jean-Marie Poiré – France / Belgique / République tchèque

Scénario : Christian Clavier et Jean-Marie Poiré

Avec : Christian Clavier, Jean Reno, Karin Viard, Franck Dubosc, Sylvie Testud, Marie-Anne Chazel, Alex Lutz, Stéphanie Crayencour, Véronique Boulanger, Pascal N’Zonzi, Lorant Deutsch, Nicolas Vaude, Frédérique Bel, Eric De Staercke, Jean-Luc Couchard, Urbain Cancelier, Julie-Marie Parmentier, Götz Otto et Christelle Cornil

Directeur de la photographie : Stéphane Le Parc

Musique : Eric Levi

 

 

 

 

 

 

 

 

Jacquouille dans le potage

 

S’acharner sur une cause perdue comme Les Visiteurs 3 ne revient-il pas à tirer sur l’ambulance ? Reçu par un torrent de critiques unanimement dévastatrices, lourd échec en salles (un peu plus de 2 millions d’entrées en fin d’exploitation contre les 5 millions attendus pour rentabiliser le film), cette catastrophe industrielle vient confirmer que l’on a définitivement perdu Jean-Marie Poiré, un réalisateur autrefois populaire au destin finalement assez triste.

 

Vers la fin des années 80, fort des succès extraordinaires du Père Noël est une Ordure (1982) et de Papy Fait de la Résistance (1983), deux comédies « cultes » de qualité dont le public connaît encore aujourd’hui les répliques par cœur (et qui ont plutôt bien supporté le passage du temps), Poiré, ancien scénariste pour Michel Audiard et Georges Lautner, pouvait faire à peu près tout ce qu’il voulait. Les bides successifs de Twist Again à Moscou (1986) et surtout de Mes Meilleurs Copains (1988) le poussent à changer son fusil d’épaule en signant dès le début des années 90 une série de comédies frénétiques à grand spectacle, comme on n’en produisait pas à l’époque en France, à savoir en adoptant un montage ultra-rapide (malheureusement bien trop brouillon, voire illisible), des cadrages biscornus, des gros plans déformant les visages pour provoquer un effet grotesque et une caméra en perpétuel mouvement ! Possédé par le chinois Tsui Hark sans avoir hérité de son génie, Poiré semblait vouloir singer les films d’action de Hong Kong en transposant leurs effets de style à des scénarios pourtant bien ancrés dans le pays du camembert. Le résultat ? Deux cartons populaires : L’Opération Corned Beed en 1991 (qui marquait les débuts du duo Christian Clavier / Jean Reno), suivi par Les Visiteurs en 1993… deux films certes amusants mais qui, avec le recul, ont pris un méchant coup de vieux !

 

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La suite s’avère moins joyeuse : dans Les Anges Gardiens (1995), Poiré accélère le rythme des gags mais accumule les grossières erreurs de montage qui rendent le film particulièrement pénible à visionner. Pire encore, Les Visiteurs 2 : Les Couloirs du Temps (1998) est une vraie purge qui réussit l’exploit de ne jamais faire rire et d’affadir de nombreux gags pourtant repris du premier épisode ! Moins on parle des Visiteurs en Amérique (2001), navrant remake américain qu’il signe du pseudo de « Jean-Marie Gaubert » et de Ma Femme s’appelle Maurice (2002), retour raté à la comédie de boulevard, mieux c’est. Dès la fin des années 90, le « style Poiré » exaspère déjà.

 

Prématurément retraité après le lourd échec de Ma Femme s’appelle Maurice et exilé à Bruxelles, Poiré, suite aux vétos des financiers, disparait en dernière minute des génériques de On ne Choisit pas sa Famille (2011) au profit de son éternel complice Christian Clavier, qui signait donc, un peu forcé, son premier film de réalisateur, mais également du Grimoire d’Arkandias (2014), remplacé par Alexandre Castagnetti et Julien Simonet (toujours avec Clavier au générique)… Désormais has-been, honni par les professionnels et rejeté par le public, Jean-Marie Poiré a appris qu’à force de tenter d’être à la mode et de vouloir se différencier des autres sans faire preuve de la rigueur nécessaire, on devient vite ringard !

 

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Conséquence de ces revers de carrière, quand fut annoncé le projet des Visiteurs 3 fin 2013, la réaction générale fut un gros soupir de lassitude, le souvenir désagréable des Visiteurs 2 et des Visiteurs en Amérique, démodés deux minutes après leurs sorties respectives, faisant son effet. Une indifférence qui s’explique peut-être également par le fait que la mode des suites tardives des grosses comédies françaises, qu’il s’agisse des Bronzés 3, des Ripoux 3 ou des Trois Frères : Le Retour n’a jamais réellement pris, ces ersatz mal fichus n’arrivant jamais à retrouver l’étincelle qui avait fait le succès des films originaux ! Or, deux ans après l’annonce du projet, Christian Clavier explose le box-office avec trois énormes succès successifs : Les Profs, Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? et Babysitting 2. Le retour inespéré de Godefroy et Jacquouille devient donc une évidence d’un pur point de vue commercial et marque le retour de Poiré, 71 ans, à la réalisation après un break de 14 ans.

 

De là à l’appeler le Terrence Malick français, il y a un pas que nous ne franchirons pas ! Les échos du tournage des Visiteurs 3, tourné principalement en Belgique et en République tchèque et la sortie repoussée à plusieurs reprises étaient loin d’être rassurants. Le film débarque finalement dans nos salles en avril 2016, sous un nouveau titre (Les Visiteurs : La Révolution, après s’être longtemps appelé Les Visiteurs 3 : La Terreur). Prévu pour être projeté en avant-première au BIFFF (le Festival du Film Fantastique de Bruxelles), le film fut subitement déprogrammé la veille de la date prévue,  alors que le festival battait son plein. Raison invoquée : un différend entre le distributeur belge Paradiso et le producteur français Gaumont ayant décidé à la dernière minute « de ne pas permettre la diffusion dans les festivals avant la date de sortie en France et en Belgique »… La Gaumont, qui menaçait Paradiso de poursuites légales, se pliait en fait à une demande de Clavier et Poiré qui redoutaient – à juste titre – un accueil critique désastreux. Un épisode ridicule et regrettable qui permit néanmoins à notre confrère Christophe Bourdon, de la RTBF, de créer le buzz avec une fausse – mais hilarante – interview d’un responsable marketing imaginaire de la Gaumont.

 

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Il n’y a pas de mystère : lorsqu’un film n’est pas présenté à la presse et que par-dessus le marché, il est retiré d’un festival afin de ne pas être la risée des spectateurs, il semble évident que plus grand monde n’y croit vraiment et qu’il s’agit maintenant de sauver les meubles avant le naufrage ! La rumeur faisant état d’une post-production chaotique et de nombreux remontages s’avérait donc bien fondée car, en l’état, Les Visiteurs 3 s’apparente davantage à un amas de scènes éparses qu’à un véritable film de cinéma. Ainsi, l’épilogue situé en Allemagne nazie en 1944, dont la seule fonction est d’annoncer par une énième pirouette temporelle un éventuel Visiteurs 4, s’étire-t-elle sur plus de 10 minutes alors qu’elle n’aurait dû en toute logique n’en durer qu’une ou deux. En plus d’étirer inutilement une intrigue conclue depuis un bon moment, cette séquence finale inutile ressemble à s’y méprendre à une succession de (mauvaises) scènes coupées !

 

Qu’en est-il du reste du film ? Après vision de la chose, on comprend aisément la gêne de la Gaumont, forcée de sortir en salles et en grande pompe (le film est quand même sensé être un grand évènement !) ce qui s’apparente à une véritable torture pour le spectateur : 1h49 de souffrance ! Seule note d’intention du duo Clavier / Poiré, co-scénaristes : ramasser un peu plus d’argent en ressassant de vieux gags périmés et en accumulant les vaines gesticulations comme au bon vieux temps du théâtre de boulevard, l’entrain en moins, la lassitude flagrante de Jean Reno en plus !

 

Pauvre Jean Reno ! Il nous ferait presque pitié. Le meilleur acteur français avec la pire filmographie imaginable (comptez les navets, c’est prodigieux !) se voit ici, pour la première fois au cours de leurs sept films en duo, relégué au rang de simple faire-valoir de Christian Clavier. Œil torve, regard éteint, l’air las, la bourse molle et la réplique rare, il traverse le film tel un somnambule. Beau joueur, énergique et n’hésitant jamais à se ridiculiser dans les épisodes précédents, l’acteur ne prend cette fois-ci même plus la peine de feindre l’enthousiasme. Au point où l’on en vient à se demander si l’on a affaire à Jean Reno ou à son fantôme ! Voilà une contre-performance qui sent l’obligation contractuelle ! Reno est donc le témoin d’un épuisant « Clavier-show », l’acteur du Splendid ne laissant que des miettes à ses partenaires. Celui qui déclarait vouloir créer une nouvelle œuvre chorale à la Papy Fait de la Résistance où toutes les générations du cinéma comique à la française seraient représentées, trahit d’emblée sa note d’intention en éclipsant Franck Dubosc (on l’en remercie), Karin Viard (peut-être la seule à y croire), Lorant Deutsch, Frédérique Bel, Alex Lutz, Ary Abittan et tous les autres (dont une partie du casting de Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? venus faire coucou à leur « parrain ».) Tous, y compris les acteurs belges embarqués dans le naufrage (Stéphanie Crayencour, Christelle Cornil, Alexandre Von Sivers, Jean-Luc Couchard, réduits à jouer des caricatures à l’accent ridicule) sont condamnés à faire tapisserie… Éructant plus qu’il ne joue, Clavier, surexcité, s’égosille en pure perte, heureux (il est bien le seul) de retrouver les guenilles, les mimiques appuyées et les dents pourries de son personnage fétiche. Il troque son célèbre « Okayyy! » contre un horripilant « Hourraaa, c’est plus laïc !» (il y a un contexte…) qu’il n’a de cesse de répéter sans provoquer le moindre rire. «Putain de chiottes, ils lui ont tronçonné la capsule!» s’écrie-t-il, témoin d’une décapitation… Le reste est à l’avenant. Le scénario tente bien de jouer sur l’inversion des rapports de classe entre le seigneur et son domestique, mais le jeu éteint de Reno et le détournement en règle de chaque scène par Clavier empêchent toute tentative comique de décoller. Le récit lance des pistes narratives qu’il abandonne systématiquement au profit de vaines gesticulations et de dialogues orduriers.

 

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Pour les rares qui se souviendraient encore de l’épisode précédent, nous avions laissé les deux voyageurs temporels à la Révolution, bloqués dans les « couloirs du temps » en l’an de Grâce 1793. On retrouve le seigneur Godefroy le Hardi et son maraud d’escuyer Jacquouille la Fripouille en pleine Terreur, une époque où les nobles passent sur l’échafaud. Ayant échappé de justesse à la guillotine, ils croisent sur la route de Paris les grandes figures de la Révolution française et se lancent dans une quête effrénée pour retrouver la formule magique qui les renverra dans leur époque, au grand dam de Jacquouille qui se découvre des velléités d’indépendance et ne voit pas les plans de son maître d’un bon œil, préférant retourner au « temps des bagnoles ». Godefroy, ignorant les avertissements de Doc Brown, se met en tête de changer à lui seul le cours de l’Histoire. Une idée intéressante mais complètement abandonnée en cours de route… Voilà pour le gros de l’intrigue. Après ça, le rédacteur de ces lignes tomba dans les bras de Morphée, régulièrement réveillé par les cris des acteurs, subissant vaillamment le supplice en attendant de pouvoir quitter la salle pour se rendre à la projection de Elle (de Paul Verhoeven) dans celle d’à côté ! Clavier avait beau gueuler comme un putois, dans la salle, on entendait voler les mouches et quelques enfants supplier leurs parents consternés de les emmener loin, très loin (pour citer Gérard Jugnot dans un autre film de Jean-Marie Poiré) de « cette chose longue et molle ! »…

 

Si l’on examine Les Visiteurs 3 d’un peu plus près, les raisons du désastre se constatent dès les premières minutes du film : de la première à la dernière scène, tous les acteurs hurlent leurs répliques, sur un tempo beaucoup trop rapide pour provoquer le rire recherché. Un procédé lassant qui confère au film un ton terriblement monotone et qui empêche le moindre gag de ressortir du lot. Poiré tente de corriger les erreurs du passé en éliminant les effets de style qui avaient daté de manière irréversible ses films précédents. Il adopte donc une mise en scène plus posée malgré des effets de montage toujours aussi malvenus. Mais en 14 ans d’inactivité, le réalisateur s’est empâté. Il signe un objet visuellement plat, dont la notion de rythme semble bannie et où même les décors, pourtant réels, font carton-pâte ! L’essentiel du film se déroulant dans une calèche ou en huis-clos dans le grenier d’un hôtel particulier parisien, le spectateur un peu consciencieux et les experts comptables sont en droit se demander où ont bien pu passer les 25 millions d’euros du budget ! Dans les poches de Clavier ? Dans le nez de Poiré ? Dans un bas-de-laine destiné à installer Jean Reno dans la maison de retraite de ses rêves ? Pas de décors spectaculaires en vue,  des scènes de foule d’au moins… 10 personnes!… Poiré nous sert une imagerie digne d’un téléfilm roumain. Filmé sans passion, sans le moindre souffle cinématographique et sans la moindre idée de mise en scène, Les Visiteurs 3 rappelle davantage Le Chevalier de Pardaillec des Inconnus que Les Trois Mousquetaires de Richard Lester et malgré son budget exorbitant, ferait passer Les Quatre Charlots Mousquetaires pour Le Seigneur des Anneaux !

 

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Si encore quelques gags surnageaient… mais la plupart d’entre eux font dans la scatologie régressive, tournant autour des excréments (« crottin » et « merdasse » sont les mots qui reviennent le plus régulièrement), des odeurs fétides, des culs des chevaux et de l’haleine fétide de Jacquouille. Le scénario s’attarde sur des caricatures attendues des personnalités les plus célèbres de l’époque, style « la Révolution française pour les Nuls ». Ainsi, Marat prend des bains et mange du savon noir qu’il prend pour du gâteau au chocolat, tandis que Robespierre est atteint de coliques après avoir avalé du boudin noir aux piments… On se pose encore honnêtement la question : à qui ce comique olfactif et terriblement ringard est-il destiné au juste ?… Si nous sommes parfaitement honnêtes, UN gag nous a fait rire : les trois épisodes des Visiteurs mis bout à bout se déroulent sur quelques semaines à peine. Afin de justifier les cheveux blancs de Reno et les trois mentons supplémentaires de Clavier, ainsi que leurs bedaines respectives, le dialogue met la vieillesse et l’embonpoint des acteurs sur le compte des effets secondaires du voyage dans le temps : Godefroy et Jacquouille vieillissent de dix ans par semaine ! Une touche amusante et assez bien vue… la seule !

 

En se remettant à l’écriture, Clavier et Poiré ont vraisemblablement oublié ce qui avait fait le succès du premier Visiteurs, dans lequel l’humour naissait de la confrontation absurde entre deux crétins hors de leur élément, projetés dans notre monde moderne, et du joyeux décalage qui s’ensuivait. La présence de Valérie Lemercier, géniale, pesait lourd dans la réussite du film ! En 1993, Jacquouille était un personnage d’idiot réjouissant par sa douce folie et son caractère gentiment repoussant. 23 ans plus tard, il n’est plus que l’occasion pour Christian Clavier, qui confond politiquement incorrect et vulgarité, de se faire plaisir en braillant des insanités, à l’instar du Dirty Grandpa incarné par Robert De Niro. L’épilogue du film original (calquant celui de Evil Dead III / Army of Darkness de Sam Raimi), envoyait les deux zéros dans le passé mais ne constituait qu’un simple gag n’appelant pas vraiment de suite. L’appât du gain et l’égo démesuré de Clavier en ont décidé autrement : en visitant des époques lointaines et en traversant inlassablement les couloirs du temps, les Visiteurs ont perdu leur unique raison d’être !

 

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Ringard et navrant d’un bout à l’autre, réactionnaire et déplaisant, parsemé d’incohérences narratives (recensées en détail sur la page Wikipédia française du film), Les Visiteurs 3, représente le niveau zéro de la comédie populaire française. Triste Madeleine de Proust aux allures de série Z fabriquée n’importe comment et pour de très mauvaises raisons par un réalisateur au bout du rouleau, ce parangon de cinéma bourgeois autosatisfait paraît long dès ses premières minutes. Le (dernier ?) film de Jean-Marie Poiré est l’illustration exemplaire de l’adage « Les meilleures plaisanteries sont les plus courtes. »  Okaaay ? Non, PAS OKAAAY !!!

 

Grégory Cavinato

Membre de l’UPCB (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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