Actualité 2016… La Danseuse

la-danseuse_poster_goldposter_com_1LA DANSEUSE

 

2016, de Stéphanie Di Giusto – FRANCE / BELGIQUE

Scénario : Stéphanie Di Giusto, Sarah Thibau et Thomas Bidegain, adapté de l’ouvrage « Loïe Fuller : Danseuse de la Belle Epoque », de Giovanni Lista

Avec Soko, Gaspard Ulliel, Mélanie Thierry, Lily-Rose Depp, Amanda Plummer, François Damiens, Louis-Do de Lencquesaing et Denis Ménochet

Directeur de la photographie : Benoît Debie

 

Une version de cette critique est parue en exclusivité sur Cinergie.be

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Loïe voulait aller danser…

 

Rien ne destinait Loïe Fuller (Soko), née dans le grand Ouest américain en 1862, simple fille de fermiers dans un quartier pauvre de l’Illinois, à devenir la gloire des cabarets parisiens de la Belle Epoque, encore moins à danser sur la scène du prestigieux Opéra de Paris. Avec sa « Danse Serpentine », elle révolutionna pourtant les arts scéniques de la fin du XIXème siècle. Quasiment fixe sur scène à l’exception de ses bras, elle inventa une nouvelle grammaire de gestes provoquant l’émerveillement du public. Artiste complète, avant-gardiste, méticuleuse et exigeante, Loïe élaborait elle-même ses chorégraphies, ses costumes complexes (des robes nécessitant jusqu’à 350 mètres de soie), sa scénographie (mettant au point les sels phosphorescents qu’elle appliquait à ses costumes, montant son propre laboratoire de chimie) et des éclairages inspirés par les travaux des grands mathématiciens et scientifiques de l’époque. Une simple danse s’apparentait à une formule mathématique dont elle ne pouvait dévier, nécessitant au moins 25 techniciens et des heures de travail. Devenue star et chef d’entreprise, elle fut également la première femme à faire breveter ses chorégraphies en France, déposant dix brevets à son nom.

 

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Cachée sous des mètres de soie, les bras prolongés de longues baguettes en bois, Loïe réinventait constamment son corps sur scène, telle une chenille devenant papillon. Les efforts physiques avaient beau lui briser le dos, la puissance des éclairages lui brûler les yeux, sa santé déclinant à une vitesse inquiétante n’empêcha jamais cette jeune femme obstinée, motivée par une rage intérieure impérieuse, de perfectionner sa danse, incarnant à elle seule l’expression « souffrir pour son métier ». Plus Loïe dansait, plus elle se consumait. Chaque représentation était une gageure, un combat pour sa survie, un énorme travail de coordination des gestes dans l’apesanteur et d’entraînement physique rigoureux. Elle s’écroulait une fois le rideau fermé et devait souvent être transportée en brancard hors du théâtre !

 

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Comme le catcheur incarné par Mickey Rourke dans The Wrestler (le chef d’œuvre de Darren Aronofsky avec lequel La Danseuse partage de nombreux points communs), Loïe Fuller est une figure tragique qui survit uniquement par et pour son art, dont le caractère passionnel va entraîner sa gloire puis provoquer sa chute. Totalement éloignée des canons de beauté de l’époque, Loïe est une fille de ferme robuste, au physique ingrat, mal dans sa peau, peu féminine et d’une timidité maladive. La beauté naturelle qui lui fait défaut, elle se la fabrique à travers son art. Loïe ne s’aime pas, s’exhiber n’est pas son désir. C’est cette triste image que lui renvoie son miroir qui l’oblige à se lancer dans une perpétuelle recherche du « beau ». C’est là une conception particulièrement émouvante de la création artistique : Loïe ne cherche pas la gloire ou l’argent, encore moins la renommée, mais simplement à magnifier ce geste artistique qui lui permet de s’envoler littéralement et de transcender son quotidien. Sa foi en sa singularité la rend belle et sa passion ne connaît plus de freins. L’art est donc dépeint comme un moyen de survie, d’épanouissement personnel et de communication avec le public. Mélange de force, de volonté et de fragilité (toujours dans les extrêmes), Loïe est interprétée magistralement par l’actrice / chanteuse Soko qui se donne à 200 % dans un rôle extrêmement physique et émotionnellement complexe.

 

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Une fois les projecteurs éteints, sans ses costumes et les applaudissements du public, Loïe redevient cette fille banale qui se déteste. La peur de décevoir son public et les critiques l’obsède ! N’envisageant aucune limite à son art, elle va se détruire à petit feu, sacrifiant, et martyrisant son corps, puis se lançant dans une histoire d’amour destructrice avec une de ses jeunes élèves, beaucoup plus jolie, fluette, populaire et naturellement talentueuse qu’elle : Isadora Duncan (la révélation Lily-Rose Depp, d’une grâce infinie), prodige de la danse avide de célébrité dont Loïe tombe immédiatement amoureuse, mais dont l’ascension fulgurante va également l’éclipser dans le cœur des spectateurs. Leur passion, entre fascination, douceur et cruauté va précipiter la chute de cette icône méconnue du début du XXème siècle, aujourd’hui pratiquement oubliée. Cette injustice perdure d’ailleurs de nos jours : la tombe de Loïe au Père-Lachaise est couverte de végétation. A 100 mètres de là, celle d’Isadora est toujours couverte de fleurs… Le film de Stéphanie Di Giusto (qui pourrait bien changer tout ça) montre intelligemment le fossé qui sépare deux conceptions opposées de la vie d’artiste : d’un côté une travailleuse acharnée qui doit se battre d’arrache-pied pour obtenir ce qu’elle veut et de l’autre, Isadora, à qui la gloire semble acquise d’office, qui préfère boire des cocktails pour séduire les journalistes plutôt que de s’entraîner. Il suffit à Isadora d’apparaître pour être adulée, alors que Loïe doit se tuer à la tâche et user de mille artifices. Néanmoins, le scénario se montre assez habile et ne fait jamais d’Isadora la « méchante » de service. Au contraire, son amour et son admiration envers Loïe sont bien réels. Les aléas de la célébrité et une conception du travail complètement opposée ont fini par éloigner les deux femmes. Isadora est néanmoins essentielle dans le parcours de Loïe puisqu’elle lui permet enfin d’assumer sa féminité et sa beauté, notamment lors de cette scène à l’érotisme troublant où l’héroïne, très pudique, est dénudée pour la première fois au grand jour, dans un jardin, par sa maîtresse.

 

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Soko et Lily-Rose Depp ont beau être les attractions principales de La Danseuse, les seconds rôles ne sont pas en reste : Loïe vit une amitié malsaine avec Louis Dorsay (Gaspard Ulliel), son riche mécène, dandy cynique, d’une tristesse inouïe, accro aux drogues et aux prostituées, aussi auto-destructeur que sa muse dont il s’est épris. Entretenant une relation d’amitié platonique mais quasi-vampirique (Ulliel évoque les grands vampires romantiques de l’histoire du cinéma), Loïe et Louis se font du bien autant qu’ils se font du mal. Gaspard Ulliel incarne donc avec un talent et une maturité qu’on ne lui connaissait guère, la deuxième grande figure tragique et torturée du film. Mélanie Thierry quant à elle, incarne Gabrielle, l’assistante de Loïe, femme de l’ombre silencieuse, toujours en retrait mais néanmoins essentielle puisqu’elle incarne la bonté maternelle qui manque tant à Loïe. Durant les épreuves les plus douloureuses, c’est le regard de Gabrielle et son amitié indéfectible qui poussent Loïe à se dépasser.

 

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Bien secondée par un chef opérateur de génie (Benoît Debie, notre gloire nationale !) qui confère à son film une richesse picturale inouïe (en rendant au passage un hommage un vibrant aux origines du septième art), par une direction artistique surprenante (chaque scène s’apparente à une fresque sortie tout droit de l’imagination de Loïe Fuller) et par un score magnifique (néanmoins un peu trop envahissant) signé Nick Cave et Warren Ellis, la réalisatrice, privilégiant toujours le geste à la parole, sublime les scènes de spectacle, filmant les corps en mouvement, suivant son héroïne au plus près du corps, magnifiant son énergie, ses efforts, sa foi en elle mais en ne nous épargnant rien de sa douleur. Le scénario est un modèle d’épure et d’énergie mais nous retiendrons surtout les merveilles visuelles que nous offre ce premier film étonnant, que ce soient les multiples danses multicolores de l’artiste, l’improvisation lascive d’Isadora devant un parterre d’admirateurs, les superbes décors embrumés du château dans lequel Loïe s’enferme et forme son académie de danse, en passant par la misère du monde fermier de l’Illinois et le strass de l’Opéra de Paris.

 

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Réflexion fascinante sur l’estime de soi, opéra de grâce et de sensualité, histoire d’une modernité qui tend à l’intemporel, La Danseuse est bien plus qu’un énième biopic. Comme The Wrestler et Black Swan (de Darren Aronofsky) ou le récent Whiplash (de Damien Chazelle), c’est un émouvant hommage à la survie par l’art, vécu telle une passion religieuse, comme une façon essentielle de rester libre, malgré le destin douloureux de l’artiste suppliciée. C’est surtout la révélation d’une réalisatrice de talent et de deux actrices exceptionnelles, dont l’implication dans ce projet propose un irrésistible parallèle avec la vie de l’héroïne.

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Critique Cinématographique Belge)

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