Actualité 2016… Evolution

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2015, de Lucile Hadzihalilovic

Scénario : Lucile Hadzihalilovic et Alanté Kavaïté

Avec Max Brebant, Julie-Marie Parmentier, Roxane Duran, Matthieu Goldfeld, Nissim Renard, Nathalie Legosles

Directeur de la photographie : Manuel Dacose

Musique : Jesus Diaz et Zacarias M. De la Riva

 

Cet article est paru en exclusivité sur le site Cinergie.be

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est la mer qui prend l’homme…

 

Le parcours de Lucile Hadzihalilovic, dont les débuts se sont faits en parallèle à ceux de Gaspar Noé (chacun travaillant à divers postes sur les films de l’autre), est l’un des plus singuliers au sein du petit monde bien terne du cinéma de genre français. A l’inverse de ses contemporains les plus notoires (Alexandre Aja, Christophe Gans, Jan Kounen et consorts), la réalisatrice n’aborde pas le fantastique de façon frontale ou référentielle, préférant créer ses propres univers avec une approche visuelle et sonore aussi originale que personnelle. C’était déjà le cas dans le provocant moyen métrage La Bouche de Jean-Pierre (1996) ainsi qu’à l’occasion du très beau Innocence (2004), son premier long, rêverie poétique située dans un microcosme entièrement féminin : une école de danse pour petites filles, située dans un « ailleurs » mystérieux, protégé par un mur immense. Innocence décrivait un monde clos régi par des règles faites de rituels bizarres et de cycles qui cherchent à façonner les corps et les esprits d’enfants en route vers l’âge adulte. Innocence faisait déjà la part belle à la nature, aux sons, à l’exploration et à la contemplation de paysages inconnus et aux métamorphoses corporelles. Cette formule, la réalisatrice la reprend 11 ans plus tard pour son second long métrage, Evolution, film jumeau du précédent, œuvre exigeante, tour à tour poétique, onirique et cauchemardesque.

 

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L’océan est un royaume éthéré et à jamais mystérieux, rempli de secrets, monde de l’inconnu, évoquant un grand nombre de sensations diverses : les vagues puissantes et monstrueuses, des couleurs étonnantes, des créatures étranges… Nicolas, enfant fragile de 10 ans aime l’océan. Il vit avec sa mère sur une île lointaine, peuplée uniquement de couples de jeunes mères et de leurs fils, tous du même âge que Nicolas. Pas un homme à l’horizon ! Un environnement matriarcal idyllique, du moins en apparence… La réalisatrice insiste une fois de plus sur la notion de nécessité collective de devoir engendrer sous peine de s’éteindre, à l’échelle d’un microcosme. Un jour, lors de sa baignade quotidienne, Nicolas découvre le cadavre d’un garçon de son âge. Il le signale mais sa mère l’ignore. Les jeunes garçons, nourris d’une concoction peu ragoûtante à base d’algues et gavés de médicaments « pour éviter une contagion » (alors qu’aucun d’entre eux ne semble malade) sont, chacun à leur tour, emmenés dans un hôpital lugubre et subissent des opérations chirurgicales en séries, à priori inutiles, consistant à remplacer leurs organes par des étoiles de mer, en vue d’une possible… évolution ! Mais vers quoi ?… Entre deux passages (brutalement réalistes) sur le billard, Nicolas, de plus en plus affaibli, se met à s’interroger et se rend compte que sa mère, en apparence douce et gentille, lui ment, le manipule. Peut-être même qu’elle le déteste ! Sa mère serait-elle un monstre ? Une nuit, Nicolas et ses amis suivent leurs génitrices pour les épier. Sur la plage, les jeunes mères, dénuées de toute émotion et dotées d’une conscience collective (aucun de leurs prénoms ne nous sont révélés), se réunissent pour ce qui ressemble à une orgie, rituel lascif et indicible, doublé d’une sorte de messe noire. Grâce à ses aptitudes artistiques pour le dessin, Nicolas, bien décidé à fuir, se trouve cependant une alliée inattendue, Stella, une jeune infirmière chargée de surveiller les garçons à l’hôpital.

 

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L’élément aquatique omniprésent, symbole maternel rappelant le liquide amniotique, forme un univers étouffant : pour persuader les garçons d’avaler leurs pilules, on leur apprend que les corps humains se transforment et s’affaiblissent comme ceux des lézards et des crabes. L’océan est filmé comme une entité à part entière, un monstre lovecraftien, tantôt calme, tantôt déchaîné, capable de tout engloutir, d’avaler littéralement ceux qui y plongent et selon son humeur, de les garder à jamais ou de les recracher, passablement affaiblis. L’océan est l’allié de Nicolas mais un allié à la nature ambivalente, oppressant, brutal, terriblement puissant, un peu comme le Faune du Labyrinthe de Pan de Guillermo Del Toro, réalisateur qui partage avec Lucile Hadzihalilovic un goût pour les contes de fée, les récits mythologiques fantastiques ou de science-fiction, qui finissent immanquablement, comme chez les Frères Grimm ou chez Charles Perrault (avant que leurs œuvres ne soient « disneyifiées ») par plonger dans l’horreur.

 

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D’une grande beauté picturale malgré la noirceur de son récit, Evolution résonne de thèmes récurrents qui obsèdent Lucile Hadzihalilovic depuis le début de sa carrière : la condition féminine, le passage à l’âge adulte, la sensation d’étouffer dans un environnement apparemment sans danger, ce qu’un enfant peut ressentir quand il a peur, qu’il doute de sa mère… Comme dans Innocence, le jeune héros est tourmenté par le besoin de savoir ce qu’il deviendra quand il sera grand. Evolution pousse ce thème plus loin : Nicolas est également assailli par l’angoisse d’avoir quelque chose d’étranger qui pousse en lui, implanté sans son accord par les médecins de l’île. Tourmentés et assaillis de questions, nous le serons tout autant durant ce film qui rechigne à révéler ses secrets ou à nous livrer les clés de son univers lugubre. Nous n’aurons pas vraiment d’explication définitive sur le pourquoi du comment. Qui sont ces femmes ? Les expériences menées sur l’île sont-elles nées de la volonté des femmes d’être libérées de leur fardeau biologique ? Désirent-elles créer un nouvel être, une nouvelle voie pour l’Humanité ? Les hommes ont-ils disparu de la surface de la planète ? Les garçons sont-ils vraiment malades ou persécutés en vue de l’annihilation totale du sexe masculin ? Sommes-nous vraiment sur terre ? Dans la réalité ou dans un rêve ? S’agit-il d’une vengeance pour l’arrogance de l’Homme, pour ses abus envers la gent féminine et envers la planète ?… Toutes ces pistes sont à envisager mais n’attendez pas de réponses ou d’un quelconque réconfort de la part de Lucile Hadzihalilovic ! Enigmatique en diable, pratiquement sans dialogues, Evolution invite ses spectateurs à entrer à ses risques et périls dans une inquiétante prison mentale dont il devra lui-même décrypter les codes pour en trouver l’issue et réunir les pièces du puzzle, au risque évident – j’en veux pour preuve les quelques journalistes agacés ayant quitté la salle bien avant la fin – d’en perdre quelques uns en chemin !

 

Lucile Hadzihalilovic semble bien plus intéressée à l’idée de créer un nouveau film en forme de voyage sensoriel que par l’écriture d’un récit traditionnel : la donnée sonore joue un rôle primordial, le sound design entêtant composant une symphonie atonale qui confère au film une grande partie de son étrangeté et plonge constamment le spectateur dans une sorte d’immersion sonore. Rares sont les films qui arrivent à terrifier par le simple bruit déchirant du velcro d’un tensiomètre !… Privée de Benoît Debie (qui avait signé les images d’Innocence), la réalisatrice le remplace par le surdoué Manuel Dacosse, à l’œuvre sur le récent Alléluia de l’ami Fabrice Du Welz ainsi que sur Amer et L’Etrange Couleur des Larmes de ton Corps du tandem Cattet / Forzani. Le directeur de la photographie magnifie l’océan et les paysages volcaniques arides de l’île de Lanzarote, décors naturels inspirés des souvenirs d’enfance de la réalisatrice. Les décors nus de la maison et de l’hôpital sont quant à eux éclairés avec une lumière froide et clinique qui ajoute encore au sentiment de malaise, tout comme la succession de cadres fixes (très peu de mouvements de caméra) et les effets spéciaux réalistes et discrets créés par le spécialiste Jean-Christophe Spadaccini.

 

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Notons que la mère de Nicolas, douce et fantomatique puis menaçante et monstrueuse, est incarnée avec retenue par la formidable Julie-Marie Parmentier, actrice énigmatique, secret le mieux gardé du cinéma français depuis ses prestations exceptionnelles dans Les Blessures Assassines, Les Petits Ruisseaux, No et moi ou encore Les Adieux à la Reine

 

On regrettera que, malgré son atmosphère anxiogène et son aura de mystère, Evolution pèche par un flagrant manque de rythme : les longueurs sont légion et l’on se dit parfois que le film, étiré sur 1h21, aurait bien mieux fonctionné sous la forme d’un moyen métrage. Sur la longueur, Hadzihalilovic accumule des maladresses d’écriture et l’air de mélancolie devient vite beaucoup trop pesant, voire ennuyeux, pour que l’on puisse réellement s’attacher au récit. « J’ai des images qui me viennent et je crée une histoire autour. » déclare la réalisatrice, interrogée sur la genèse de ses projets… Malheureusement, cela se ressent parfois, même si on ne peut lui enlever le mérite d’avoir créé un film qui ne passe jamais par la compréhension intellectuelle mais uniquement par les sensations. Evolution a beau s’avérer trop hermétique, il n’en reste pas moins toujours fascinant, hypnotique, déstabilisant et ambitieux. Evolution montre donc simultanément les limites et tout le talent d’une réalisatrice libre, affranchie de toutes les modes et de la vulgarité d’un cinéma de genre français à l’originalité en berne et en manque de vrais auteurs. Nous ne voyons à l’heure actuelle qu’une poignée de cinéastes oeuvrant dans le genre ayant autant d’aptitudes pour créer des univers sonores et visuels éminemment personnels, pour des budgets raisonnables : les anglais Ben Wheatley (principalement pour son « trip » déglingué, A Field in England) et surtout, Peter Strickland, qui avec Berberian Sound Studio et l’envoûtant The Duke of Burgundy, a su lui aussi faire d’une symphonie d’images et de sons énigmatiques, des spectacles d’une beauté rare.

 

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Nous pourrions tenter une formule facile : « Evolution, c’est un peu comme si le Peter Weir de la période Picnic at Hanging Rock avait adapté une nouvelle de H.P. Lovecraft, parsemée de visions dignes des thématiques « body-horror » du cinéma de David Cronenberg », où la limite entre le charnel et le pourrissement est de plus en plus floue… Mais le film mérite mieux qu’un simple calcul marketing et qu’une collection de citations, même si la réalisatrice avoue son admiration pour Les Révoltés de l’An 2000 (1976, de Narcisso Ibañez Serrador) et surtout pour Long Weekend (1978, de Colin Eggleston), chef d’œuvre aussi dérangeant que sublime du cinéma australien, qui a indéniablement orienté ses choix de carrière et dont l’influence sur Innocence et Evolution saute aux yeux ! L’œuvre de Lucile Hadzihalilovic, grâce à ses nombreuses qualités et malgré ses défauts évidents, ne ressemble (presque) à aucune autre ! Pas étonnant qu’Evolution ait été choisi pour faire l’ouverture de l’édition 2016 du Festival Off Screen, manifestation spécialisée dans la célébration des cinéastes iconoclastes « underground » les plus talentueux !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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