Actualité 2016… Don’t Breathe

dont-breathe-alvarez-affiche_usaDON’T BREATHE

(DON’T BREATHE – LA MAISON DES TENEBRES)

 

2016, de Fede Alvarez – USA

Scénario : Fede Alvarez et Rodo Sayagues

Avec Stephen Lang, Jane Levy, Dylan Minnette et Daniel Zovatto

Directeur de la photographie : Pedro Luque

Musique : Roque Baños

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cécité de la Peur

 

Ghost House Pictures, la maison de production de Sam Raimi et Robert Tapert, créée il y a une dizaine d’années dans l’objectif de produire des films horrifiques à petits budgets, n’était jusqu’ici pas connue pour ses franches réussites. Si l’on excepte la dernière réalisation horrifique du créateur d’Evil Dead (le drôlissime et sadique Drag Me To Hell) et l’excitant thriller vampirique 30 Days of Night, de David Slade, les productions maison avaient tendance à faire pâle figure face aux productions Blumhouse et à la résurgence actuelle du cinéma d’horreur sur grand écran. Accumulant les suites et remakes inutiles et les fautes de goût, Ghost House Pictures ne produisait pratiquement que des œuvres insipides et bien trop formatées pour faire honneur à la réputation de « maître de l’horreur moderne » de Sam Raimi. Jugez plutôt : le plat remake de The Grudge (et ses deux médiocres suites), l’embarrassante trilogie Boogeyman, le franchement pas terrible The Messengers, l’épouvantable Rise : Blood Hunter, le film d’exorcisme lambda The Possession, le triste remake de Poltergeist… Vraiment pas de quoi pavoiser ! Bien plus à l’aise sous sa casquette de réalisateur que sous celle de producteur, Raimi n’employait jusqu’ici que des « yes-men » serviles et médiocres qui ressassaient sans génie de vieilles formules plutôt que des auteurs / réalisateurs confirmés.

 

Stephen Lang;Dylan Minnette

 

Ce modèle économique de production (budgets réduits, recettes mondiales multipliées par 100) c’est finalement l’opportuniste Jason Blum, devenu la star des producteurs de films de genre, qui a su se l’approprier avec le succès financier que l’on sait, parfois pour le meilleur (Insidious, The Purge, Sinister, The Gift, The Visit) et souvent pour le pire (Ouija, Sinister 2, la série Paranormal Activity), damant le pion à tous ses concurrents. Faute de succès, Ghost House Pictures avait fortement réduit ses activités, ne produisant qu’un film tous les deux ans alors que Blum en sort désormais une bonne quinzaine par an !…

 

Pourtant en 2013, Ghost House Pictures crée la surprise ! Au grand étonnement des fantasticophiles, c’est le projet le plus redouté enfanté par le studio qui lui vaut son plus grand succès critique et public : l’éprouvant (et très sanglant) remake d’Evil Dead, réalisé par un jeune prodige uruguayen du nom de Fede Alvarez, un nouveau-venu découvert par Raimi lorsque son court-métrage, Ataque de Panico (2009), fut mis en ligne sur YouTube et visionné par un nombre record d’internautes. Si l’on pouvait légitimement se poser la question de l’utilité d’un Evil Dead sans humour et sans Raimi à la barre (ou presque), Fede Alvarez, propulsé dans la sphère hollywoodienne dès son premier film, dépassait toutes les espérances, transformant un exercice casse-gueule par excellence (le remake d’un classique) en nouveau classique ! Le résultat saute aux yeux : dès les premières images, Alvarez fait preuve d’une bonne dose d’inventivité et d’une remarquable aisance pour mettre en valeur ses décors, proposer des idées visuelles inédites et plonger sans retenue ses spectateurs dans les tourments infernaux de protagonistes mis à rude épreuve. Grâce à cet improbable succès, Alvarez s’imposait d’emblée comme un talent à suivre !

 

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Après un premier succès, l’exercice du deuxième film est toujours délicat, particulièrement dans le domaine du film d’horreur. Des carrières se font et se défont sur la base d’un deuxième film ! Qui peut citer aujourd’hui un autre film réalisé par les créateurs de The Blair Witch Project ?… Beaucoup signent un premier film très prometteur avant de rentrer dans le rang et d’enchaîner les projets dénués d’âme pour le compte des grands studios. Ce fut notamment le cas notamment de Gary Fleder (Things to Do in Denver When You’re Dead) et de Lee Tamahori (Once Were Warriors)… Ayant refusé une poignée d’offres financièrement alléchantes, véritables pactes faustiens proposés par les grands studios (notamment Fast & Furious 7 et un énième projet de film de superhéros), Fede Alvarez a préféré garder son indépendance créatrice et prendre tout son temps pour rédiger dans son coin un scénario 100 % original, secondé par son fidèle co-scénariste Rodo Sayagues et soutenu par Sam Raimi, le producteur vedette dont il a su gagner le respect et qui, après lecture du script (qu’il a adoré), lui a laissé les coudées franches pour mener à bien son projet sans la moindre ingérence. Une opportunité rare à Hollywood ! Plus rare encore, le budget de Don’t Breathe (10 millions de dollars), utilisé à bon escient, est inférieur à celui d’Evil Dead (17 millions), preuve que la qualité n’augmente pas forcément avec des budgets indécents!

 

Trois jeune cambrioleurs visent les maisons d’un quartier désaffecté de Detroit, dans l’espoir de pouvoir quitter cette ville délabrée (marquée au fer rouge par le chômage et la délinquance) et d’aller refaire leur vie en Californie. Rocky (Jane Levy, l’héroïne d’Evil Dead) cherche à échapper à une vie familiale infernale et à offrir une vie meilleure à sa petite sœur en bas âge. Alex (Dylan Minnette) est un jeune homme décent et naïf, facilement manipulé par ses amis, qui suit Rocky par amour et qui se procure les doubles des clés des maisons ciblées via la firme de sécurité de son père. « Money » (Daniel Zovatto), quant à lui, est le bad boy instable de service et le petit ami de Rocky. Leur nouvelle cible est la demeure isolée d’un vétéran de la Guerre en Irak (Stephen Lang) ayant empoché une large somme en compensation pour la mort accidentelle de sa fille, fauchée par une voiture. « Money » apprend de source sure que l’ancien soldat garde cet argent dans un coffre ! L’homme semble inoffensif et représente la victime parfaite, d’autant plus qu’il est aveugle et ne risque donc pas de les voir venir ! Mais alors qu’ils s’attendent à une promenade de santé, les cambrioleurs réalisent très vite qu’ils viennent de se jeter dans la gueule du loup. Ils pénètrent en pleine nuit mais l’aveugle se réveille et, par d’astucieux mécanismes de sécurité, les enferme, transformant son domicile en  véritable prison. Le loup va s’avérer aussi dangereux qu’imprévisible, un improbable boogeyman passablement tordu, aux ressources et à la force inattendues, cachant dans les mille recoins de sa maison, qu’il connaît comme sa poche, quelques secrets particulièrement malsains !

 

Stephen Lang

 

Le pari de renouveler un genre usé jusqu’à la corde, à savoir celui du « home invasion » est ici relevé haut la main, grâce à deux procédés narratifs essentiels : une thématique ancrée dans une réalité sociale, économique et personnelle désastreuse (comme dans Evil Dead, qui démarrait avec une simple histoire d’addiction), mais surtout avec cette idée astucieuse d’inverser les rôles : ce sont les envahisseurs qui deviennent les proies. La « victime » n’est pas désemparée très longtemps et s’avère bien mieux préparée à mener un rude combat que ses assaillants, qui n’imaginaient pas devoir lutter pour leur survie ! Avec cette galerie de personnages trop humains mais toujours crédibles, Alvarez nous épargne les psychopathes d’usage que propose trop souvent le genre. Ses trois jeunes paumés, désespérés, ne cherchent qu’à améliorer leur destin en quittant cette ville fantôme, où toute mention du « rêve américain » n’est plus qu’un vieux souvenir. Leurs motivations (obtenir à tout prix ce dont la vie les a privés) sont donc purement économiques (et amoureuse dans le cas d’Alex…) Leurs intentions ne sont pas mauvaises, d’autant plus qu’ils supposent que les assurances couvriront les pertes de leurs victimes et qu’ils ne comptent pas faire preuve de violence. L’aveugle, quant à lui (dont nous n’apprenons jamais le nom) a beau se transformer en monstre de plus en plus violent, il est humanisé par une écriture qui bannît les clichés, quelques moments de pure émotion et surtout par le jeu puissant de Stephen Lang, spécialiste des rôles de vieux costauds depuis Avatar, à l’allure menaçante mais au désarroi profond.

 

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Fede Alvarez nous confronte à un véritable dilemme : aucun protagoniste n’a moins de raison que les autres de survivre. Notre attachement progressif à chacun d’entre eux est un procédé simple mais astucieux qui permet de décupler l’impact émotionnel du film lors des (nombreuses) scènes de suspense et d’action plongeant tout ce petit monde dans un décor fascinant où mille dangers les attendent. De ce fait, la peur dans Don’t Breathe n’est jamais artificielle mais viscérale et douloureuse. Les survivants se verront obligés de subir une transformation physique proche du chemin de croix et d’explorer leur nature la plus sauvage pour revoir la lumière du jour. Don’t Breathe s’avère donc bien plus proche du survival et du thriller hitchcockien immoral que du simple film d’horreur, privilégiant une tension à couper au couteau et la terreur psychologique aux effusions de sang. Une décision volontaire du réalisateur en réaction à son film précédent, dans lequel il déversait des litres d’hémoglobine sur son héroïne ! Comme les personnages d’Hitchcock (notamment Marion Crane dans Psychose), les protagonistes de Don’t Breathe ne sont ni tout blancs ni tout noirs et leurs motivations, aussi compréhensibles soient-elles, sont souvent ambigües et égoïstes! En fin de compte, les cambrioleurs et l’aveugle se ressemblent beaucoup car, chacun à leur manière, ils dérobent ce dont la vie les a privés. Jusqu’au bout du film, il est donc impossible de deviner qui va l’emporter !

 

Brillant exercice de style, Don’t Breathe est une démonstration du savoir-faire exceptionnel de Fede Alvarez en matière de gestion du suspense et de découpage géographique de l’action. Le décor regorge de détails (à l’avant-plan autant qu’à l’arrière-plan) mis en valeur par un cinémascope sublime qui confère au film une ampleur que l’on ne trouve désormais que trop rarement dans le genre. Cette grande et sinistre maison, véritable personnage vivant, a beau être un labyrinthe dans lequel se perdent les trois « héros », jamais le spectateur ne s’y perd ! Brinquebalé de la cave au grenier, entre les murs et dans les faux plafonds, chassés sans relâche par l’aveugle (qui les traque au bruit et à l’odeur) et son molosse (un rottweiler maousse et affamé), notre trio s’enfonce de plus en plus dans une logique de non-retour au fur et à mesure qu’il visite les strates de la bâtisse. Les mouvements de caméra aériens (comme ce premier plan du film, dans lequel nous voyons une silhouette traîner un cadavre dans une rue déserte) et les nombreux plans-séquences sont d’une élégance folle et, à partir du réveil de l’aveugle (endormi tranquillement dans un plan, réveillé et furieux sur son lit dans le plan qui suit), la terreur est constante ! Comme dans deux autres classiques du « film d’aveugle en péril », Wait Until Dark (Seule dans la Nuit, 1967, de Terence Young) et See No Evil (Terreur Aveugle, 1971, de Richard Fleischer), Alvarez ne se prive pas de jouer intelligemment avec les archétypes du genre : les autres sens du soldat sont davantage développés et les cambrioleurs doivent donc prendre garde au moindre craquement de plancher, ou encore retenir leur respiration lorsqu’ils se retrouvent à proximité de leur geôlier, sorte d’irascible « Zatoïchi » en marcel !

 

Jane Levy

 

Les moments d’anthologie s’accumulent sans relâche : poursuite entre les murs étroits de la maison entre Rocky et le chien méchant, scène de cache-cache se déroulant entièrement dans le noir, procédure médicale sordide (le mot est faible), chute d’un des personnages sur un vasistas en verre menaçant de se briser à tout moment (variation urbaine de la fameuse scène de The Lost World : Jurassic Park 2 dans laquelle Julianne Moore était suspendue dans le vide, étendue sur la vitre du fourgon !), éprouvant marathon en pleine rue entre un des survivants et le chien, séquence épatante qui se transforme en un mini « film dans le film », sorte de remake en accéléré de Cujo… Le spectateur, tout comme les protagonistes, n’a que très rarement l’occasion de reprendre son souffle ! La différence, c’est que le spectateur, lui, s’amuse comme un fou !

 

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Certes, on pourra relever quelques incohérences, des situations qui manquent de crédibilité et avoir le sentiment qu’Alvarez prolonge inutilement le calvaire de ses héros avec un sadisme un peu trop calculé (à chaque fois que l’un d’entre eux a l’occasion de s’échapper, c’est systématique, un évènement de dernière minute l’en empêche !)… Le quartier est absolument désert (à Detroit, personne ne vous entend crier !), les forces de police semblent avoir totalement déserté la région (bien pratique pour traîner lentement des cadavres en pleine rue) et un personnage porté disparu aurait, en toute logique, dû être retrouvé depuis belle lurette… Sans parler du fait que l’aveugle garde une importante somme d’argent dans un coffre à la maison plutôt qu’à la banque !… Pas très grave puisque, après tout, même les meilleurs Hitchcock faisaient souvent appel à notre suspension d’incrédulité !

 

Fede Alvarez ne réinvente pas la roue mais, avec une classe de tous les instants, démontre une compréhension totale des mécanismes du genre. Rappelant fortement The People Under the Stairs (Le Sous-Sol de la Peur, un des meilleurs films de Wes Craven), proche cousin du récent Green Room (de Jeremy Saulnier) pour sa thématique de l’enfermement dans un lieu clos, Don’t Breathe est une série B idéale, intense, méchante et hargneuse à souhait mais jamais cynique, qui bénéficie d’un sous-texte social très bien amené. Conscient des pièges du genre, le réalisateur a le bon goût de ne jamais se complaire dans les tics énervants dont abusent certaines production Blumhouse : pas de found footage ni de jump scares gratuits et pas de « suite au prochain épisode ». Un hypothétique « Don’t Breathe 2 » serait une idée absolument ridicule, même si le succès incroyable du film au box-office risque bien de relancer la machine enrayée qu’était Ghost House Pictures !

 

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Outre ses qualités propres (esthétiques et thématiques), Don’t Breathe se conclut dans un climax radical, transgressif et immoral qui provoquera certainement le débat. En concluant son film de manière volontairement choquante, loin des morales aseptisées et attendues de ces films d’horreur lambda où les gentils s’en sortent et les méchants sont punis, Alvarez prouve de manière mémorable qu’une forte personnalité ne sera jamais de trop pour réaliser un grand film d’horreur et que les prises de risques, une fois de temps en temps, s’avèrent payantes. Nous attendrons son troisième film avec une foi… aveugle !

 

Grégory Cavinato.

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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