Actualité 2016… Chasing Banksy

chasing-banksy-poster-webCHASING BANKSY

 

2015, de Frank Henenlotter – USA

Scénario : Frank Henenlotter et Anthony Sneed

Avec Anthony Sneed, Will Cooper, Drew Freed, Honeysuckle Murf Meyer, Alan Starzinski et George Kareman

Directeur de la photographie : Nicholas Deeg

Musique : J. Glaze

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ivres de Frank et de peinture…

 

Nous pouvons bien l’avouer maintenant que nous l’avons vu et admiré, nous nous méfiions quelque peu de ce mystérieux Chasing Banksy, petite production indé américaine sans le sou, qui nous arrivait sans le moindre matériel promotionnel et que l’on qualifiait un peu trop volontiers d’ « exception » dans la carrière d’un réalisateur que nous portons aux nues… Un film de Frank Henenlotter qualifié de « cinéma vérité » ? Son premier film non-fantastique, sans une goutte de gore ? Sans ces fameux effets spéciaux artisanaux, déglingués et dégoulinants ? Sans le sens de la provocation caractéristique du cinéaste iconoclaste ? Une oeuvre située dans le microcosme de l’art moderne ? Il y avait de quoi redouter le délire auteurisant d’un réalisateur vieillissant en quête de respectabilité !

 

Heureusement, c’était mal connaître le bonhomme et c’est avec joie qu’après avoir passé une semaine avec le réalisateur, présent à Bruxelles pour l’hommage qui lui était rendu par le Festival Off Screen, nous pouvons crier bien haut que nous avions tort !

 

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Chasing Banksy est certes, loin d’être un chef d’œuvre impérissable. Mais là n’est pas la question : Frank Henenlotter n’a, après tout, jamais réalisé de chef d’œuvre, même dans son genre de prédilection, mais une joyeuse série de films d’exploitation cultes à très petits budgets, à l’esprit rigolard et provocant qui lui ont valu la renommée bien méritée et quasi-inédite d’ « auteur de films d’exploitation » ! Son cinéma, très influencé par les films « grindhouse » de la 42nd Street et des ambiances glauques de Times Square, témoignait jusqu’ici d’une obsession pour les mutations anatomiques, d’un sens de l’humour potache (mais toujours très drôle), d’une fascination pour les quartiers sordides de New York et pour les personnages de truculents marginaux qui les peuplent. Cela se vérifie dans les sept titres qui constituent sa filmographie pré-Chasing Banksy : Basket Case (1982), Brain Damage (Elmer, le Remue-Méninges, 1987), Frankenhooker (1990), Basket Case 2 (1990), Basket Case 3 (1991), Bad Biology (Sex Addict, 2008) et même le documentaire That’s Sexploitation ! (2013).

 

Contrairement à ce que nous pouvions redouter, en délaissant (momentanément) le cinéma de genre, Henenlotter semble envahi d’une belle énergie revendicatrice et nous propose une plongée dans l’univers impitoyable, cynique et cupide de l’art contemporain américain avec un film adapté de faits réels. Trois amis, artistes miséreux de Brooklyn, gravitant dans le milieu de l’art contemporain, décident sous l’impulsion d’Anthony (Anthony Sneed), bien décidé à reprendre sa vie en main après quelques déconfitures personnelles et professionnelles, de profiter du chaos laissé par l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans pour s’approprier trois fresques de Banksy d’une valeur d’un million de dollars / pièce. Banksy? L’artiste anonyme dont les fresques peintes sans autorisation sur les devantures de divers immeubles lui ont valu la gloire! Après trois (très) longues journées de recherches sur chaque maison de chaque rue de la Nouvelle-Orléans sur Google Map (une scène et une détermination qui donnent le tournis), Anthony déniche les adresses où se trouvent les œuvres d’art et décide de s’y rendre afin de les dérober. Plus facile à dire qu’à faire ! Assez vite, les problèmes vont se poser et les choses ne vont pas tarder à dégénérer…

 

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« Cinéma vérité » ? En grande partie. Pour d’évidentes raisons de droits, les œuvres vues dans le film ne sont pas celles de Banksy mais des réinterprétations très inspirées ! Mais la plupart des acteurs et le héros du film, l’attachant Anthony Sneed, ami de longue date du réalisateur, jouent leurs propres rôles dans ce film qui consiste à recréer une version romancée de cette folle (més)aventure qui s’est déroulée en 2009. Pas de doute là-dessus, Anthony Sneed, acteur principal, scénariste et producteur est, avec Henenlotter, le véritable co-auteur de Chasing Banksy. Le duo ne fait pas de concessions par rapport à la vérité et ne cherche jamais à l’édulcorer : Chasing Banksy est un film dans lequel on prend de la coke au kilo, on jure abondamment et on fornique souvent (ou du moins on essaie, un gag récurrent nous montre le pauvre Anthony, toujours interrompu dans ses ébats par le propriétaire de l’appartement qu’il squatte…)

 

Généreux, foutraque, peut-être un poil trop bavard et sans doute une quinzaine de minutes trop long malgré sa durée assez courte, Chasing Banksy, réalisé avec des bouts de ficelle, n’en reste pas moins une œuvre dont l’énergie communicative et l’inventivité démesurée, déployées pour palier le manque de moyens, font un bien fou ! Afin de dynamiser son récit, le réalisateur alterne les formats : Super 16, 35 mm, vidéo, animation, séquences filmées avec la caméra numérique GoPro… un bouillonnement qui, chez bien des cinéastes, donnerait une œuvre brouillonne et hideuse. Pas chez Henenlotter ! Son style énergique et frénétique se marie à la perfection à la folle aventure d’Anthony et ses amis, parsemée d’obstacles inattendus et de déconvenues hilarantes.

 

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Le réalisateur montre à nouveau son attachement aux environnements urbains : cette fois, il utilise les paysages désolés et la population démunie de la Nouvelle-Orléans à bon escient, dépeignant une faune bigarrée, insolite et souvent touchante, comme lors de cette scène à priori anodine. Enfermés dans une maison en ruines, dans laquelle ils sont entrés par effraction afin de de détacher de l’intérieur les planches sur lesquelles Banksy a peint son oeuvre « Trumpet Boy », Anthony et son compère doivent rester silencieux pour ne pas se faire repérer par les autorités. Anthony fait le guet par un trou dans le mur de la maison éventrée. Sur le trottoir de la rue d’en face, une mère passe avec une très jeune petite fille dans les bras. La fillette aperçoit Anthony et lui fait coucou. Plutôt que de couper la scène et de recommencer, Frank Henenlotter a décidé de garder cet « heureux incident » et de l’incorporer dans le film. La population de la Nouvelle-Orléans fait donc des apparitions très intéressantes, incorporées brillamment dans la narration !

 

A plusieurs reprises, la folie et la frénésie visuelles auxquelles Frank Henenlotter nous avait habitués refont surface. Ainsi, pour décrire le surmenage mental d’Anthony après trois jours complets passés sur Google Map, Henenlotter filme son acteur « en apesanteur » au fond d’une piscine, devant un ordinateur allumé, idée visuelle très inventive pour montrer le flottement de l’esprit fatigué du héros. Certes, cette idée avait déjà été utilisée (différemment) dans Brain Damage pour montrer l’addiction du héros, mais c’est là la force du cinéaste : recycler ses meilleures idées dans de nouveaux contextes, avec brio. Le clou du film est une fabuleuse course-poursuite à pied dans les rues de la Nouvelle-Orléans entre Anthony (trimballant une des planches de la fresque, qu’il ne peut perdre sous peine de ne pas pouvoir reconstituer le puzzle) et un assaillant ayant compris la valeur inestimable de ce simple bout de bois. Se situant quelque part entre les acrobaties de Buster Keaton et la poursuite dans le supermarché de Raising Arizona (des Frères Coen), cette séquence bourrée de suspense est aussi hilarante qu’épuisante pour les nerfs et démontre une fois de plus l’incroyable énergie de ce cinéaste de 65 ans qui signe là un véritable film de jeune homme!

 

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Mais Chasing Banksy n’est pas qu’un agréable exercice visuel. Le film de Frank Henenlotter propose également une réflexion intéressante sur le thème de l’art de rue, par définition éphémère, voué à disparaître. Est-il plus moral de le dérober pour s’enrichir et ainsi, de le sauvegarder ou de respecter sa nature éphémère et de le laisser disparaître avec la prochaine pluie ?

 

Rappelant le mignon Pecker de John Waters, Chasing Banksy est une nouvelle démonstration de l’esprit iconoclaste, gentiment provoc’ mais chaleureux et terriblement attachant d’un cinéaste hors-normes, définitivement culte, toujours en forme ! Honte à nous d’avoir envisagé que Frank Henenlotter pourrait nous décevoir ! Chasing Banksy ne fait pas tâche dans sa filmographie de fou furieux, il l’honore ! « Cinéma vérité » ? « Cinéma fucking vérité » !

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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