Actualité 2016… Captain Fantastic

unspecifiedCAPTAIN FANTASTIC

2016, de Matt Ross – USA

Scénario : Matt Ross

Avec Viggo Mortensen, Frank Langella, George Mackay, Samantha Isler, Annalise Basso, Nicholas Hamilton, Shree Crooks, Charlie Shotwell, Trin Miller, Kathryn Hahn, Steve Zahn, Erin Moriarty, Missi Pyle et Ann Dowd

Directeur de la photographie : Stéphane Fontaine

Musique : Alex Somers

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Honneur d’un Capitaine

 

En 1986 dans Mosquito Coast de Peter Weir, Harrison Ford emmenait sa famille en pleine jungle, loin de notre monde moderne et de ses dérives capitalistes afin de communier avec la nature, de créer un nouvel Eden et de retrouver les fondamentaux que l’Homme semble avoir oubliés. Tom Berenger faisait de même en 1991 dans le méconnu (mais superbe) At Play in the Fields of the Lord, de Hector Babenco, quittant notre société pour rejoindre une tribu d’indiens d’Amazonie en pleine jungle.

 

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Trente ans après la débâcle vécue par le personnage d’Harrison Ford, qui s’est brûlé les ailes à force de vouloir remplacer Dieu, c’est au tour de Viggo Mortensen (qui, coïncidence débuta sa carrière en amish dans Witness, autre film de Peter Weir mettant Ford en scène) de jouer aux aventuriers rêveurs et idéalistes, retranché avec ses six enfants (âgés de 5 à 18 ans) dans une forêt profonde du nord des États-Unis, loin de toute civilisation, afin de leur épargner l’apathie des enfants privilégiés et des méfaits ravageurs du démon capitaliste. Ben (Mortensen), érudit anticonformiste, inculque à sa famille l’amour de la grande littérature, les écrits des plus grands intellectuels, l’art du débat philosophique, la musique, la physique quantique, le civisme, mais également la survie dans la nature : chasse, pêche, escalade et éducation physique à la dure, digne d’un rigoureux entraînement militaire… Ils subsistent en vendant leurs produits artisanaux et font en sorte que l’argent ne devienne jamais un souci. Jusqu’au jour où Ben reçoit une terrible nouvelle qui risque de mettre fin à son conte de fée : son épouse Leslie (Trin Miller), récemment internée pour troubles maniaco-dépressifs, s’est suicidée. Son beau-père (Frank Langella), qui tient Ben pour responsable du drame, lui fait comprendre qu’il n’est pas le bienvenu aux funérailles. Mais les enfants, terrassés par la perte de leur mère, insistent pour s’y rendre. Ben doit alors se rendre à l’évidence : lui qui pensait pouvoir protéger sa famille des dangers du « vrai » monde le plus longtemps possible, est confronté à un inévitable retour en « terre ennemie ». S’ensuit un voyage initiatique cocasse qui risque bien d’ébranler les convictions de chacun et de menacer le projet du patriarche. Pour les enfants, le voyage est l’occasion de découvrir un univers qu’ils ne connaissent pas, au risque de perdre leur pureté et leur innocence face aux nombreuses tentations. Mais pour Ben, le risque est encore plus élevé puisque, face aux accusations de maltraitance lancées par son riche beau-père, il pourrait bien perdre la garde de ses enfants.

 

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La plupart du temps, le cinéma dépeint ces individus ayant rejeté la société moderne pour entrer en communion avec un mode de vie plus simple et célébrer les bienfaits de la nature, comme des marginaux loufoques. Des ploucs bizarres, tantôt comiques (Crocodile Dundee, Wanderlust), tantôt violents, malintentionnés ou sous l’emprise de croyances obscures (The Village, The Witch ou n’importe quel film abordant la problématique des sectes), parfois atteints de troubles mentaux et en quête de rédemption (le récent Wild, avec Reese Witherspoon). Leurs idéaux, leur quête de pureté, leur rejet de la société de consommation, se confondent souvent avec le pacifisme béat de l’obsolète mouvement hippie et ces personnages sont de fait, souvent traités de manière caricaturale ou humoristique. Outre l’excellent Mosquito Coast de Peter Weir, qui démontrait qu’un retour complet à la nature était voué à l’échec, la plupart des cas de figure se concentrent davantage sur la cocasserie de leur mode de vie, leur incapacité à s’intégrer dans la société « normale » et sur les gags inévitables du choc des cultures, plutôt que sur les raisons profondes qui les ont poussés à se retirer.

 

Captain Fantastic arrive à point nommé pour corriger cette erreur : ici, ce n’est pas le marginal qui est tourné en dérision, mais plutôt ceux qui font le choix de rester dans ce monde moderne absurde et régressif, où le savoir, la culture et la débrouille se voient de plus en plus occultés par des privilèges qui poussent à la paresse, aussi bien physique qu’intellectuelle. C’est cet aspect de la comédie douce-amère de Matt Ross qui séduit le plus : le réalisateur / scénariste examine à la loupe tous les arguments en faveur des choix de vie radicaux de Ben et de son épouse. Loin d’être des farfelus de comédie typiquement américaine, leurs enfants sont au contraire brillants, cultivés, athlétiques et équilibrés, du moins dans les limites du périmètre dans lequel ils évoluent. L’aspect comique du récit n’intervient que lors de l’inévitable clash culturel, lors du retour à la ville.

 

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La famille de Ben affiche tous les critères d’une utopie hippie mais n’en affiche presqu’aucun des éléments caricaturaux et cyniques habituellement décrits à l’écran, même si les enfants portent des prénoms uniques que même Frank Zappa n’aurait osé inventer et qui semblent sortir tout droit d’un roman de Tolkien : Bodevan, Rellian et Nai pour les garçons, Kielyr, Vespyr et Zaja pour les filles. Ils ne connaissent pas Lady Gaga, n’ont jamais entendu parler de Star Trek et n’ont pas vu le dernier Avengers. Ils chassent le gibier armés de dangereux couteaux de chasse mais n’ont jamais attrapé un Pokemon! Bien dans leurs têtes et dans leurs corps, ces enfants débraillés semblent sortis tout droit de Lord of the Flies mais parlent sept langues et sont capables de débattre brillamment de n’importe quel sujet, allant d’obscurs amendements de la constitution américaine à une analyse poussée du roman Lolita, en passant par les écrits de Karl Marx et, plus cocasse encore, notamment pour les tout jeunes, de tous les mystères du système reproducteur humain. Le capitalisme sauvage est considéré comme un ennemi, on ne fête pas Noël mais le « Noam Chomsky Day »… Il est rare qu’une comédie américaine offre des performances enfantines de qualité, dépassant les archétypes. Captain Fantastic est l’exception à la règle, chacun de ces six acteurs, très prometteurs (en particulier George MacKay, l’aîné de 18 ans) a l’occasion de briller et le savant équilibre du scénario leur assure qu’aucun d’entre eux n’est oublié ou mis de côté. Ensemble, ils apparaissent crédibles en tant que famille soudée, probablement aidés par l’immersion collective en pleine nature que les acteurs ont endurée avant le tournage.

 

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Acteur perpétuellement en marge des grands studios hollywoodiens et de leurs produits un peu factices (Lord of the Rings étant un chef d’œuvre, il ne compte pas…), Viggo Mortensen trouve ici un rôle en or, aussi comique que complexe, qu’il semble être né pour jouer. Ben est à la fois le héros et le méchant de l’histoire. Père attentionné et aimant, il n’en est pas moins dictatorial par moments. Idéaliste, progressiste mais aussi terriblement orgueilleux et sévère, Ben a beau aimer ses enfants, respecter leur intelligence et leur parler comme à des adultes sans jamais les infantiliser, il ne se rend pas compte qu’il les étouffe et les prive de la possibilité de s’épanouir avec d’autres personnes. Ce rapport d’adulte à « adultes » ne va pas sans poser des problèmes. Ainsi, lorsque Ben annonce la mort de leur mère à ses enfants, il le fait sur un ton neutre, sans sentimentalisme, désarçonné par le concert de larmes qui s’ensuit… En limitant leurs expériences et leurs interactions humaines, Ben ne semble pas envisager la possibilité qu’un jour, ces enfants pourraient avoir envie de quitter leur vie de bohème et entrer dans le monde moderne de leur plein gré, un peu comme si le passage à l’âge adulte de ses rejetons avait été oublié dans son projet de vie pourtant très élaboré. Paradoxe d’un défenseur du libre arbitre qui emprisonne ses enfants sans s’en réellement rendre compte !… De ce fait, malgré l’amour inconditionnel qu’ils lui vouent, ses enfants n’osent pas toujours lui avouer leurs désirs secrets, comme celui de s’inscrire dans une prestigieuse université, trop préoccupés par la perspective terrifiante de briser l’honneur et la fierté de leur père. Son fils aîné, Bodevan, a beau avoir le cerveau d’un génie, il ne comprend pas le monde extérieur et s’avère incapable d’aborder une fille. N’ayant pour référence que les modèles romantiques de la littérature, il s’enflamme et se ridiculise devant la première venue, la demandant en mariage tel un Roméo d’opérette après leur premier baiser.

 

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Le scénario de Matt Ross s’avère très habile lorsqu’il s’agit d’explorer la limite ténue entre une famille à priori parfaite et une bande de farfelus finalement pas si éloignés d’une secte. Le film s’ouvre sur une scène de chasse, un rite de passage pour Bodevan qui fête ses 18 ans. Lorsque nous les découvrons, dans une jungle touffue, vêtus de haillons et suivant un patriarche barbu des pieds à la tête, il est permis de les prendre pour une bande de troglodytes dégénérés. Matt Ross s’évertuera à nous démontrer, et c’est là l’un des thèmes principaux du film, que les apparences et les premières impressions sont souvent trompeuses.

 

Le voyage en terre civilisée ne manque pas de provoquer une série d’accrochages et de quiproquos, tantôt burlesques, tantôt pathétiques, comme dans toute bonne « fish out-of-water comedy » qui se respecte, ce sous-genre de la comédie qui consiste à placer un groupe d’individus hors de leur élément. Ainsi, on rit beaucoup lorsque la marmaille, confronté à un policier un peu trop zélé, se fait passer pour une bande de chrétiens illuminés afin d’échapper à une amende. Idem lors de cette scène qui risque bien de rameuter le public dans les salles, lorsque le beau Viggo, nu comme un ver au petit matin, essaie de convaincre un couple de vieillards choqués qu’ « il ne s’agit que d’un pénis et que tous les hommes en ont un ! ». Le choc des cultures est illustré par la rencontre avec les cousins des enfants, deux adolescents incultes, apathiques et mal élevés, perpétuellement collés à leurs iPhones ou dézinguant du zombie sur leurs consoles de jeux vidéo. L’occasion pour Ben, plus orgueilleux que jamais, de démontrer à leurs parents dépassés (Kathryn Hahn et Steve Zahn, excellents) la supériorité évidente de son modèle éducatif et, au passage, de ridiculiser ses neveux idiots. Le procédé a beau être un poil caricatural, on ne peut s’empêcher de reconnaître dans le portrait de ces deux adolescents typiques de notre triste époque, un symbole de l’apathie terrible qui semble envahir la jeunesse actuelle. Matt Ross traite le sujet sans sarcasme, ironie ou cynisme, mais plutôt sur un ton doux-amer qui imprègne tout le film.

 

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Le beau-père de Ben, incarné par Frank Langella, trop machiavélique, est le seul personnage du film sur lequel nous aurons quelques réserves. Véritable archétype du grand-père sévère et intolérant, désireux d’offrir à ses petits-enfants une véritable éducation « à l’ancienne » dans une cage dorée, le personnage ne convainc jamais, malgré le fait que les arguments qu’il avance sont tout à fait compréhensibles, voire raisonnables. Peut-être n’était-il pas utile d’en faire une sorte de millionnaire froid et autoritaire, vivant dans le plus grand luxe, un monstre de vanité qui ignore les dernières volontés de sa fille (être incinérée avant que ses cendres soient jetées dans les toilettes) et lui organise à la place des funérailles en grande pompe. Des adieux beaucoup plus « respectables », au grand dam de Ben qui échafaude un plan pour ruiner la cérémonie! Un grand-père plus modeste et humain aurait permis de décrire ses différences de point de vue et son profond désaccord avec le mode de vie de Ben de manière plus subtile, moins grandiloquente. Matt Ross perd quelques points en faisant de ce personnage un méchant de dessin animé, un comble lorsque l’on pense à l’intelligence et la subtilité accordées à l’ensemble des autres personnages !

 

Mise en lumière par Stéphane Fontaine, directeur de la photographie attitré de Jacques Audiard (De Battre mon Cœur s’est arrêté, Un Prophète, De Rouille et d’Os), la forêt, constamment noyée dans un soleil brûlant, s’avère sublime et envoutante. Cette mise en valeur du décor donne l’impression que la petite famille est isolée dans un autre monde, chaque image évoquant des films d’aventures exotiques situés dans de mystérieuses forêts vierges, alors qu’ils se trouvent en fait à quelques kilomètres seulement d’une petite route. La précision des détails s’admire également dans la qualité et l’originalité des costumes : vêtus de haillons au quotidien, Ben et ses enfants revêtent des habits de hippies de seconde-main concoctés par la costumière Courtney Hoffman, habituée des films de Quentin Tarantino.

 

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Irrésistible road-movie mélangeant choc des cultures et commentaire social acéré, Captain Fantastic (dont le titre est un pied-de-nez évident à l’interminable farandole de superhéros envahissant nos écrans) est une critique terriblement mordante mais néanmoins utile et incisive des nombreuses absurdités de notre siècle, ses hypocrisies, ses limites et sa paresse, sans pour autant s’écarter de toute d’émotion inhérente à la comédie américaine, comme le démontre une ultime soirée familiale où nos attachants hommes des bois entonnent en chœur, au bord de l’autoroute, une émouvante version à plusieurs voix de « Sweet Child of Mine », le tube des Guns ‘n Roses, en hommage à leur mère disparue dont c’était la chanson préférée. En confrontant le point de vue de brillants marginaux, qui en d’autres mains, auraient été l’objet de ridicule, à celui de leurs cousins « normaux » aux yeux morts, menant des vies privilégiées mais sans transcendance, Matt Ross crée une comédie dramatique chaleureuse et inoubliable, une fable enchanteresse et satirique étalant intelligemment ses arguments pour une éducation à la maison (le système éducatif américain en prend pour son grade), sans jamais oublier d’explorer les arguments « pour » et « contre » un retour à une vie « civilisée » ni de confronter ses héros courageux et à priori inattaquables, à leurs limites.

 

Original, agréablement imprévisible, mettant en scène une tribu de personnages cocasses sans jamais s’en moquer, Captain Fantastic, malgré son affiche promotionnelle qui ressemble à celle des Tuche 2 et son titre susceptible de prêter à confusion, est un « feel-good movie » qui, sous ses allures de comédie « indé » modeste, dévoile des richesses inattendues, en dit long sur les dérives de nos modes de vie occidentaux et offre à Viggo Mortensen le rôle de sa vie !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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