Actualité 2016… Bone Tomahawk

bonetBONE TOMAHAWK

 

2015, de S. Craig Zahler – USA

Scénario : S. Craig Zahler

Avec Kurt Russell, Patrick Wilson, Richard Jenkins, Matthew Fox, Lili Simmons, Evan Jonigkeit, David Arquette, Sid Haig, Fred Melamed, James Tolkan, Michael Paré et Sean Young

Directeur de la photographie : Benji Bakshi

Musique : Jeff Herriott et S. Craig Zahler

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dégâts des os

Avant de connaître les activités extra-cinématographiques de S. Craig Zahler, le commun des mortels était en droit de se demander comment un réalisateur novice avait pu s’offrir, pour son premier film, les services d’un casting aussi prestigieux, emmené par la star Kurt Russell (qui a tourné ce film juste avant The Hateful Eight, le western de Quentin Tarantino dans lequel il arbore la même moustache), particulièrement au sein d’un système hollywoodien où les studios sont peu enclins à donner leur chance à des petits nouveaux sur leurs productions épiques. Un coup d’œil au résumé de Zahler explique mieux son cas : auteurs de nombreux romans (westerns, polars, science-fiction), musicien dans un groupe de metal, chef opérateur de formation et surtout, scénariste de l’excellent The Incident, d’Alex Courtès (terrifiant suspense au sein d’un asile d’aliénés), Zahler semble doté d’un fort tempérament et d’un esprit rock’n roll rappelant le cas de Rob Zombie, autre musicien passé à la réalisation via le film de genre. Zahler était donc sans doute le mieux placé pour mettre lui-même en images son ambitieux scénario de western, à condition cependant de respecter les conditions exigées par un budget très modeste de moins de 2 millions de dollars, autrement dit 30 fois inférieur au budget de The Hateful Eight et nettement inférieur au moindre film indépendant américain. Le tournage de Bone Tomahawk n’a ainsi duré que 21 jours, une misère par rapport à la norme hollywoodienne ! Zahler ne se montre pourtant jamais handicapé par son budget, dont il tire intelligemment profit, mettant en valeur un casting quatre étoiles et résumant sa scénographie à l’essentiel : une petite ville, un désert, une grotte… et c’est tout!

 

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Bone Tomahawk se déroule dans les années 1890, quelque part entre le Texas et le Nouveau-Mexique. Suite à la profanation de leur cimetière par deux vils assassins (David Arquette et Sid Haig), une mystérieuse horde de troglodytes cannibales suivent l’un d’entre eux (Arquette) – qui a miraculeusement survécu à leur attaque – dans la paisible petite ville de Bright Hope. Après une altercation avec le shérif Hunt (Kurt Russell), le malfrat s’est retrouvé en prison avec une balle dans la jambe et la jolie médecin Samantha O’Dwyer (Lili Simmons) à son chevet. Après s’être vengés, les sauvages (que nous ne verrons qu’à la fin du film, leurs premières apparitions jouant intelligemment sur le hors-champ) kidnappent la jeune femme ainsi que Nick (Evan Jonigkeit), le député du shérif Hunt. Ce dernier, conscient de sa culpabilité (Samantha n’aurait pas été sur les lieux si il n’avait pas tiré sur le malfrat) décide immédiatement de se lancer à leur poursuite, sans rien connaître du terrible danger qui l’attend. Trois compagnons d’infortune décident de se joindre à lui : son vieux et fidèle député Hickory (Richard Jenkins), veuf inconsolable très porté sur la bouteille, le playboy local John Brooder (Matthew Fox), gros dur bien fringué, un peu aristo sur les bords, aimant montrer sa supériorité aux autres « mâles » et enfin, Arthur O’Dwyer (Patrick Wilson), l’époux inquiet de Samantha, récemment immobilisé après une grave blessure à la jambe et dont l’état de santé, en plus de ralentir le groupe, ne fait qu’empirer…

 

Ce sont les péripéties et les nombreux contretemps vécus par ces quatre hommes ordinaires, médiocres même, qui constituent le corps du récit. Un récit de 2h12 qui pourrait paraître bien long si l’alchimie entre les quatre acteurs principaux ne s’avérait pas aussi exceptionnelle, entre disputes, répliques amusantes (les dialogues sont excellents) et scènes d’amitié devant un feu de camp. Russell, Wilson, Jenkins et Fox s’emparent de ces archétypes mille fois vus au cinéma (le shériff bourru, le héros viril, le mari éploré, l’idiot du village) pour mieux faire ressortir leur humour et leur humanité. Jenkins en particulier, s’avère hilarant et attachant de bout en bout, notamment lorsqu’il évoque une vieille anecdote à propos d’un cirque de puces, meilleur souvenir de son enfance qui, nous le comprenons, est sans doute son dernier bon souvenir, la dernière fois où le personnage s’est émerveillé… Cette alchimie et cet attachement des spectateurs envers les personnages s’avèreront particulièrement utiles lorsqu’ils seront plongés dans l’action et l’horreur car, malgré le suspense, nous n’oublierons jamais l’aspect humain du récit. La qualité de l’écriture est donc un atout qui transcende les clichés. Zahler nous rend ses personnages très attachants, crédibles, un procédé que Robert Rodriguez n’a jamais compris ou su maîtriser dans ses séries B parodiques et irrévérentes…

 

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Bone Tomahawk reprend la structure des westerns classiques à la The Searchers (La Prisonnière du Désert) : une lente chevauchée à travers une région dangereuse et aride entre quatre cow-boys bourrus qui doivent apprendre à se connaître, à se supporter et à oublier leurs différends pour mener à bien leur mission. Peu après le début de leur aventure, leurs chevaux sont volés et O’Dwyer ne peut suivre à pied, du moins pas au rythme de ses camarades. Il est donc laissé en arrière et rattrape ses amis du mieux qu’il peut. Le calvaire physique et émotionnel vécu par Patrick Wilson rajoute au suspense, l’état lamentable de sa jambe laissant à penser qu’il ne fera pas de vieux os !

 

Outre l’étude de caractères et la lente complicité qui s’installe entre les personnages, Bone Tomahawk étonne par sa brutalité extrême ainsi que par son refus catégorique des conventions modernes du cinéma de divertissement. Conscient que ce film dictera la suite de sa carrière, Zahler fait preuve d’une rigueur de tous les instants : le rythme est plutôt lent (ce qui ne veut pas dire que l’on s’ennuie, bien au contraire), le film prend son temps pour installer les conflits intérieurs de chacun et aussi bien le choix des décors que le montage se montrent résolument « old-school ». Zahler opte pour une approche anti-mythologique : le Far West n’est jamais magnifié ou idolâtré comme dans un film de John Ford, il est juste poussiéreux, brûlant et dangereux, comme dans un western spaghetti. Les quatre « héros » n’ont rien de particulièrement héroïque, du moins jusqu’à ce qu’arrive le troisième acte et sa rupture de ton surprenante, avec une plongée dans le cinéma gore aussi efficace que douloureuse. Ce changement de ton particulièrement bien amené nous désoriente autant qu’il désoriente les personnages ! Quand la violence et le Grand Guignol font irruption, c’est sans second degré ou péripéties « PG-13 », mais avec une sécheresse et une violence absolument choquantes, un effet décuplé par notre attachement aux héros. L’horreur pure semble inévitable lorsque l’on fait connaissance avec l’ennemi, une tribu d’impitoyables sauvages sortis d’un autre âge. Le gore clinique fait très mal : une scène de dépeçage en particulier restera à jamais gravée dans les mémoires des cinéphiles, à qui nous conseillerons d’entrer dans la salle avec l’estomac vide et le cœur bien accroché.

 

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Bone Tomahawk aurait pu provoquer le débat tant les indiens troglodytes, montrés comme de sauvages hommes de cavernes, sont diabolisés. Mais Zahler prend soin d’expliquer leur histoire via la voix d’un jeune indien civilisé, qui explique aux cow-boys que les monstres de la tribu en question sont bien plus sauvages que ce que la plupart des blancs, ignares, pensent des indiens en général !

 

Véritable hommage au cinéma de John McTiernan, Bone Tomahawk propose une vision terrifiante du mythe de l’homme des cavernes. Les troglodytes, couverts de boue séchée, utilisant des armes fabriquées avec les os de leurs victimes (comme le titre l’indique) font davantage penser au fameux « Predator » qu’aux mutants grotesques de La Colline a des Yeux. Même taille, mêmes défenses implantées dans les joues, même cri guttural assourdissant, même cruauté… Ces créatures, humains restés au stade animal, feront date ! Leur repaire, une grotte taillée dans la montagne rocheuse, dans laquelle reposent leurs « femelles » (enceintes, aveugles et amputées de tous leurs membres), rappelle l’ambiance claustrophobe que l’on ressentait déjà dans Le 13ème Guerrier. L’influence de McTiernan se fait donc fortement ressentir dans le troisième acte, mais le reste du film s’inspire en vrac des films de cannibales italiens, des romans de l’auteur Jack Ketchum (spécialiste de la violence inopinée et inhumaine survenant dans des petites bourgades tranquilles), des Frères Coen (pour la qualité et l’humour des dialogues – nous ne sommes pas loin de True Grit), de Rob Zombie (pour la violence brutale, décomplexée et sans la moindre pitié) et de Howard Hawks (pour sa structure et son classicisme)…

 

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Certes, comme le faisait remarquer Tarantino (qui a toujours quelque chose à dire), à qui un journaliste demandait ce qu’il pensait du film de son copain Kurt Russell, Bone Tomahawk n’est pas exempt de défauts et aurait gagné à être filmé en pellicule plutôt qu’en numérique. Nous aurions préféré un vrai beau cinémascope pour mettre ces décors en valeur, la caméra RED , conférant à l’image une froideur clinique parfois bien trop pesante. La gestion de l’espace manque parfois de limpidité, notamment lors des scènes d’action. Mais ce ne sont que des détails qui ne viennent pas entacher la réussite globale de Bone Tomahawk, qui arrive à susciter un sentiment de claustrophobie croissant même lorsque l’on est en plein air ! Suffisamment original et bien écrit pour marquer les esprits des cinéphiles, Bone Tomahawk marque surtout, malgré toutes ses influences totalement assumées, la naissance d’un cinéaste à la très forte personnalité.

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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