Actualité 2015… What We Do in the Shadows

What_We_Do_in_the_Shadows_posterWHAT WE DO IN THE SHADOWS

(VAMPIRES EN TOUTE INTIMITE)

 

2014, de Jemaine Clement et Taika Waititi – Nouvelle Zélande

Avec Jemaine Clement, Taika Waititi, Jonathan Brugh, Cori Gonzalez-Macuer, Stu Rutherford, Ben Fransham et Elena Stejko

Scénario : Jemaine Clement et Taika Waititi

Directeur de la photographie : Richard Buck et D.J. Stipsen

Musique : Plan 9

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est arrivé près de chez Vlad

 

Le « mockumentary » (ou « documenteur ») est un genre qui a donné de magnifiques réussites au cinéma ou à la télévision. En 1978, le pionnier Eric Idle réalisait The Rutles (All You Need is Cash), l’ascension irrésistible d’un groupe ressemblant étrangement aux Beatles… De This is Spinal Tap à A Mighty Wind, la carrière entière du génial Christopher Guest s’est faite sur ce principe : une plongée immersive, via des interviews face caméra dans un microcosme bien particulier qu’il parodie avec affection pour mieux en souligner les côtés risibles : le hard rock (This is Spinal Tap !), le théâtre amateur (Waiting For Guffman), les concours canins (Best in Show), la folk music (A Mighty Wind) et la cérémonie des Oscars (For Your Consideration.) Christopher Guest a pratiquement inventé le genre à lui tout seul mais a souvent déclaré détester le terme « mockumentary » car il considère qu’il ne se moque de personne. Les personnages de ses films, loufoques et parfois un peu ridicules n’en sont pas moins respectables. Leur passion pour un sujet donné les pousse à agir et à s’exprimer de manière extrême, provoquant ainsi le rire et un doux décalage avec la réalité des spectateurs. Guest se contente, grâce à une troupe d’acteurs formés à l’art difficile de l’improvisation (tous les dialogues de ses films sont improvisés à 100%) de nous proposer une version exagérément burlesque de la réalité, souvent irrésistible mais jamais méchante. Un procédé qui rend les personnages de ses films terriblement attachants mais rarement ridicules.

 

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Au fil des temps, le « documenteur » a fait des émules allant du meilleur (Zelig, de Woody Allen, Forgotten Silver, de Peter Jackson et dans une certaine mesure Borat, de Larry Charles) en passant par le pire (Incident at Loch Ness, de Zak Penn, Vampires, de Vincent Lannoo) et le sublime (C’est arrivé près de chez vous, du trio de belges fous, Benoît Poelvoorde, Rémy Belvaux et André Bonzel)… La télévision s’est emparée du phénomène, notamment via le succès des séries créées par Ricky Gervais, grand disciple de Christopher Guest (The Office, Extras, Life’s Too Short) et une déclinaison américaine très populaire (The Office, avec Steve Carell)…

 

Co-créateur de la série musicale culte Flight of the Conchords, un « documenteur » en deux saisons qui tutoyait souvent les sommets, le néo-zélandais Jemaine Clement remet ça avec What We Do in the Shadows qui, en mettant en scène les aventures quotidiennes d’une fratrie de vampires, réussit là où le belge Vincent Lannoo, sur un prédicat totalement similaire avait signé un sombre navet à l’écriture paresseuse et dont la plupart des gags tombaient à plat, tant il tentait de singer, le talent en moins, le succès de ses compatriotes de C’est arrivé près de chez vous.

 

2014, WHAT WE DO IN THE SHADOWS

 

La grande force de What We Do in the Shadows, bête de festival applaudi à Sundance, Neuchâtel et Gerardmer, est de brocarder et détourner les diverses grandes figures vampiriques de l’histoire du cinéma, avec quatre personnages excentriques très différents, qui partagent un appartement dans la banlieue de Wellington. Vladislav, 862 ans, est un vampire traditionnel à la Bram Stoker qui était autrefois connu sous le nom de « Vlad le piqueur » parce qu’il se contentait de piquer ses victimes plutôt que de les empaler. Sympathique, timide, devenu le plus « humain » de la bande après avoir fait couler le sang de ses ennemis pendant des siècles, Vlad, par bienfaisance, hypnotise ses victimes avant de les tuer, mais souffre d’un terrible complexe d’infériorité (il a peur qu’on le prenne pour un pervers) et rechigne à laisser de nouveaux cadavres derrière lui… Viago, 379 ans est la figure de vampire dandy popularisée par Anne Rice, sorte de clone moustachu de Tom Cruise dans Entretien avec un Vampire. Viago est un incurable romantique souffrant d’un chagrin d’amour, mais également une éternelle « fashion victime » incapable de s’habituer aux modes vestimentaires de notre siècle Deacon, 183 ans, est le vampire rock-star, séducteur, imbu de sa propre personne et auquel il est impossible de faire confiance. Deacon a une esclave humaine, Jackie, qui se charge de faire ses courses dans l’espoir (vain) que son maître le morde un jour afin de devenir immortelle elle aussi. Ces trois-là ont gardé une apparence humaine à l’inverse de Petyr, 8000 ans, véritable monstre de films d’horreur qui ressemble au conte Orlok ou au Nosferatu de Murnau. Violent, muet et terrifiant, Petyr est, la plupart du temps, enfermé à la cave dans un tombeau de pierre inviolable, en attendant que ses colocataires lui apportent de la chair fraîche.

 

Les quatre vampires acceptent d’être filmés pour les besoins d’un reportage documentaire décrivant leur mode de vie. Jouant les grands « saigneurs » devant la caméra, ils ont pourtant bien du mal à cacher leur véritable nature de losers, notamment lorsqu’ils se font traiter de « pédés » par les passants à cause de leurs tenues vestimentaires vintage. Le décalage entre la noblesse du mythe vampirique et la réalité quotidienne de cette bande de ringards immatures donne au film toute sa puissance comique. Toutes les nuits, la petite bande parcourt les rues de Wellington à la recherche de victimes mais la journée, ils doivent rester enfermés à la maison pour éviter le soleil, qui leur serait fatal. Ne pouvant sortir que la nuit, le quatuor n’a donc jamais vraiment pu s’adapter à la vie moderne. C’est Jackie, l’esclave humaine de Deacon, qui fournit leurs victimes aux suceurs de sang, avec une certaine tendance à puiser dans son vivier d’ex-petits amis… Nick, l’un d’entre eux, est mordu par Petyr et devient une créature de la nuit. Pour Nick, qui veut ressembler à Robert Pattinson dans Twilight au grand dam de ses nouveaux « frères », c’est le début d’une adaptation très difficile à la vie de vampire. Vantard, il commet l’erreur terrible de révéler sa nouvelle nature à qui veut l’entendre et de se montrer généreux en mordant (et transformant) ceux qui le désirent, provoquant la colère de ses nouveaux compagnons qui ont peur d’être démasqués. Ca ne rate pas puisqu’un chasseur de vampires à qui s’est confié Nick débarque dans leur antre et tue Petyr en l’exposant au soleil. Nick est immédiatement banni, mettant en danger l’anonymat de ses anciens frères de sang…

 

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De loin la comédie la plus hilarante de l’année, What We Do in the Shadows, est d’une intelligence remarquable dans son écriture comique (ou plutôt dans ses improvisations, puisque, comme chez Christopher Guest, les acteurs improvisent leurs dialogues à partir de situations données), notamment parce qu’elle se concentre sur le quotidien ennuyeux et la vie en communauté de ces quatre vieux amis, obligés d’accueillir dans leur « famille » un nouveau membre qui ne leur causera que des problèmes. La prémisse d’une sitcom traditionnelle transcendée par le procédé du « documenteur » ! Comme dans la série The Office, chaque personnage s’adresse directement à la caméra pour exprimer ses états d’âme et pour commenter la situation. Un autre ressort comique important vient de la banalité apparente du quotidien des suceurs de sang, confrontés à une existence morne dans une petite ville où l’on s’ennuie ferme, loin de leurs exploits légendaires racontés dans de vieux livres poussiéreux… Vlad, Viago et Deacon passent donc leur temps à se disputer à propos de la vaisselle sale, essaient en vain d’entrer dans un night club dont le sorteur ridiculise leur apparence (ils ne peuvent y entrer puisque, selon la coutume, un vampire doit être invité par son hôte avant de pouvoir franchir le pas d’une porte…), quand ils ne sont pas en train, comme des enfants dans la cour de récréation, d’envoyer des provocations juvéniles et de chercher la bagarre avec une meute de loups-garous (à l’apparence humaine) qui détestent les grossièretés. Le film joue également énormément sur le clash des générations quand nos vieux vampires sont confrontés à Nick, un jeune « hipster » qui tente de leur apprendre (en vain) le fonctionnement d’internet.

 

Les meilleurs gags ? Viago déclarant avec le plus grand sérieux, face caméra, qu’il fut mordu à l’âge de 16 ans et qu’il aura donc pour l’éternité le physique d’un adolescent, un gag rendu hilarant par l’apparence de l’acteur Taika Waititi, âgé de… 40 ans ! Citons également une séance d’hypnotisme ratée, la difficulté de s’habiller pour le bal lorsque l’on n’a pas de reflet dans le miroir, la corvée de nettoyer le sang qui gicle sur les murs, un chagrin d’amour résultant en « des actes démoniaques sur internet » (en fait commander une table sur eBay) et la révélation finale de la nature de la mythique « Beast », que l’on nous présente dès le début du film (sans nous la montrer) comme une ancestrale créature démoniaque capable de plonger le monde entier dans le chaos et les ténèbres… et qui n’est en fait que l’ex-petite amie de Viago, la jeune femme qui lui a brisé le cœur…

 

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L’aspect le plus rafraîchissant du film de Clement et Waititi est qu’il respecte toutes les conventions du genre tout en les parodiant. Les réalisateurs citent en vrac Nosferatu, le Dracula de Coppola, The Lost Boys, Blade et même la saga Twilight (qui en prend pour son grade) avec des clins d’œil aux cinéphiles… Jamais les réalisateurs ne prennent les films de vampire de haut ou ne trichent avec leurs personnages. What We Do in the Shadows est avant toute chose une jolie histoire d’amitié ancestrale avec un message de tolérance envers les différences de ses congénères. Le film ne se montre jamais plus attachant que lorsqu’il humanise ses monstres et les décrit comme de vieux copains. L’amitié entre ces vampires coincés dans la même ville depuis des siècles, malgré leurs disputes, leurs sautes d’humeur, leur mauvaise foi, leur exceptionnelle immaturité et leur égoïsme, est tout simplement irrésistible, voire même souvent touchante. Nos quatre goules ne sont après tout que des « hommes-enfants », sortes de vieux collégiens jamais arrivés dans l’âge adulte, modèle de héros de cinéma mis à l’honneur dans toute une tradition de récentes comédies américaines, notamment les films de Judd Apatow, Ben Stiller, Adam McKay et Will Ferrell. Après tout, qu’est-ce qu’un vampire sinon l’« homme-enfant » ultime, un jeune homme qui ne vieillira jamais…

 

Malgré le côté bon enfant du film et la sympathie que ces drôles de vampires nous inspirent, ils n’en restent pas moins des monstres violents qui dévorent des innocents dans des bains de sang que n’aurait pas reniés le Peter Jackson des débuts. Certaines scènes vont très loin dans la terreur et le gore. Ce mélange d’horreur et d’humour est – on le sait – un équilibre très difficile à trouver, la grande difficulté de l’exercice consistant à avancer sur la corde raide sans tomber dans la caricature ou la vulgarité, un piège dans lequel se vautrait le Vampires de Vincent Lannoo. Mais comme John Landis (Le Loup-Garou de Londres), Sam Raimi (Evil Dead 2) et leur compatriote Peter Jackson (Braindead) avant eux, le duo Clement / Waititi y arrive de manière fulgurante, avec panache et subtilité, avec un rythme soutenu et une avalanche de gags irrésistibles. Ils nous proposent la comédie d’horreur la plus culte et la plus hilarante (les dialogues sont à mourir de rire et ne manqueront pas de devenir cultes) depuis l’excellent Shaun of the Dead (2004) d’Edgar Wright, dont il est le parfait équivalent néo-zélandais, avec des vampires au lieu des zombies…

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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