Actualité 2015… The Duke of Burgundy

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2014, de Peter Strickland – UK

Scénario : Peter Strickland

Avec Sidse Babett Knudsen, Chiara D’Anna, Fatma Mohamed et Monica Swinn

Directeur de la photographie : Nicholas D. Knowland

Musique : Cat’s Eyes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Baisers Papillon

 

Il y a deux ans, Peter Strickland avait traumatisé le petit monde endormi du cinéma de genre en proposant un électrochoc nommé Berberian Sound Studio, une expérience sensorielle d’une efficacité et d’une beauté plastique exceptionnelles, proche dans son approche des expérimentations des belges Bruno Forzani et Hélène Cattet sur Amer et L’Etrange Couleur des Larmes de Ton Corps, le « fun » et l’humour en plus. Néanmoins, malgré ses nombreuses qualités plastiques et visuelles, l’équipe d’Action-Cut avait trouvé Berberian Sound Studio trop froid et trop brouillon. Nous étions restés à distance de ce film brillant mais trop référentiel, trop « private joke » pour réellement plaire. Peu importe puisque Berberian Sound Studio connut un succès critique exceptionnel ainsi qu’une belle carrière en salles, en festivals et en DVD.

 

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Nous nous méfiions donc quelque peu de cet énigmatique Duke Of Burgundy, nouveau film de Strickland, amoureux des films d’exploitation des années 60 / 70, qui cette fois, après le giallo, prétendait rendre un hommage vibrant au cinéma de Jess Franco, disparu en 2013. Heureuse surprise : cette fois, Peter Strickland n’a pas oublié l’émotion dans son récit rendant hommage à l’esthétique gothico-lesbienne du réalisateur espagnol aux 200 films.

 

The Duke Of Burgundy ne tient pas son titre ésotérique d’un quelconque duc – le film ne contient d’ailleurs aucun personnage masculin – ni d’un cousin éloigné de Ron Burgundy, mais d’une espèce rare de papillon, la lucine, appartenant à la famille des Riodinidae (ou des Nemeobiinae selon les classifications et selon Wikipedia). Volontairement mystérieux, le titre du film est typique d’un réalisateur peu intéressé à l’idée de donner des réponses faciles sur les raisons d’être des univers alternatifs qu’il aime tant créer à grand renfort d’expérimentations visuelles et sonores. Ici, Strickland crée un monde dans lequel les hommes semblent avoir disparu… ou n’ont peut-être jamais existé.

 

Au cœur de la verte campagne roumaine, Cynthia (Sidse Babett Knudsen) et Evelyn (Chiara D’Anna) forment un couple d’entomologistes lesbiennes. Elles entretiennent une relation sadomasochiste houleuse. Leurs jeux sont répétitifs et c’est dans cette répétition qu’elles prennent du plaisir, essayant de s’améliorer à chaque nouvelle « partie » : l’innocente Evelyn arrive tous les matins dans la superbe mansion de la sévère Cynthia pour jouer le rôle de sa domestique et se faire tourmenter et humilier par des jeux de pouvoir et de soumission. Tous les jours, Evelyn doit effectuer les tâches les plus humiliantes, allant du simple massage de pieds à des jeux humides que l’intégrité morale sans faille de notre équipe nous empêche de décrire plus longuement. Bien entendu, les apparences sont trompeuses et nous comprenons petit à petit que, dans la vie de tous les jours, les rôles auraient tendance à être inversés. Au fur et à mesure, Cynthia commence à se sentir prisonnière de son rôle de baronne sadique, alors qu’Evelyn se sent frustrée par le manque d’enthousiasme à la manœuvre de sa « maîtresse ».

 

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Avec beaucoup de malice et d’humour, Strickland nous décrit surtout l’histoire de deux sacrées coquines qui pourtant s’aiment d’un amour profond et dont les jeux sexuels ne sont là que pour pimenter le quotidien morose. Parmi les scènes de plus en plus étranges et les jeux de pouvoir de plus en plus pervers, Strickland trouve le temps de dépeindre cette affection qui donne son cœur au film, une dimension sentimentale bienvenue dont était quasiment dénué Berberian Sound Studio. Il signe donc un film bien supérieur à son prédécesseur.

 

Sidse Babett Knudsen et Chiara d’Anna sont toutes deux absolument remarquables, notamment parce qu’au cours de l’évolution (lente et quotidienne) de leurs ébats, elles doivent proposer de très subtiles variations de jeu reposant sur des détails infimes.

 

Suspendu dans le temps entre fantaisie, fantasmes et réalité, et ce dès un magnifique générique d’ouverture à l’allure rétro, le récit combine une histoire brassant les thèmes de l’amour et du désir, du pouvoir et de l’impuissance par le biais d’une relation qui a beau être extrême, voire violente (fessées et golden showers sont au menu), mais n’en reste pas moins aussi émouvante que les plus grandes histoires d’amour du cinéma. Drôle aussi… Dans The Duke Of Burgundy, des commerçants très spécialisés proposent des articles comme ce lit agrémenté d’un compartiment caché dans lequel la dominée peut être enfermée tandis que la dominante dort au-dessus d’elle.

 

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L’histoire a beau être elliptique en diable, et le ton a beau osciller entre drame, comédie de mœurs pince sans-rire, humour potache et absurde, Peter Strickland réalise pourtant un film qui arrive à cristalliser avec justesse l’équilibre fragile dans un couple et la minutie du jeu pervers que les deux femmes s’évertuent à réussir, parfois à grand peine. Et si The Duke Of Burgundy s’inspire bien de tout un pan de la filmographie olé-olé de Jess Franco dans les années 60 / 70 (Vampiros Lesbos, La Comtesse aux Seins Nus, Le Journal Intime d’une Nymphomane et bien d’autres), son réalisateur arrive sans peine à s’affranchir du genre et à le transcender en créant une œuvre férocement originale. Comme chez Franco, la musique est ringarde, certains dialogues sont (volontairement) récités de manière exagérément grotesque et les scènes d’amour « soft » sont légion. Mais chez Strickland, ces scènes d’accouplement prennent une autre dimension. Laborieuses et peu sexy, elles s’apparentent à des scènes sorties d’un documentaire entomologique, comme si le réalisateur nous invitait à observer au microscope des insectes en pleine copulation. Les parallèles entre le cycle de vie des papillons et l’évolution de la relation entre Cynthia et Evelyn sont évidents, mais Strickland utilise l’étude des lépidoptères comme un intérêt universel, comme le montre cette scène amusante de lecture universitaire sur le comportement des ailes chez certains papillons rares, une lecture bondée qui se termine par une véritable standing ovation.

 

Pour mieux souligner la folie présente tout au long de cette œuvre brillante, Strickland parsème sa bande-son de cris d’insectes et de séquences oniriques déconcertantes. Pour les non-initiés à l’univers du réalisateur ou à celui de Jess Franco, le résultat peut s’avérer déconcertant, voire ridicule. Mais il est fort à parier que la plupart d’entre eux découvriront un film dont la beauté, l’étrangeté et la douce mélancolie vont les submerger au point de provoquer une véritable addiction. Car que l’on aime ou pas The Duke Of Burgundy, son univers pictural est tellement riche et fascinant que l’expérience devient absolument inoubliable. Il est donc nécessaire de se laisser aller au jeu de cette expérience unique et de laisser tomber ses à-prioris et ses barrières.

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

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