Actualité 2015… Poltergeist

PrintPOLTERGEIST

 

2015, de Gil Kenan – USA

Avec Sam Rockwell, Rosemarie DeWitt, Jared Harris, Jane Adams, Saxon Sharbino, Kyle Catlett et Kennedi Clements

Scénario : David Lindsay-Abaire, adapté du scénario original (1982) de Steven Spielberg, Michael Grais et Mark Victor

Directeur de la photographie : Javier Aguirresarobe

Musique : Marc Streitenfeld

 

 

 

 

 

 

 

 

Esprit, es-tu là ?

 

Contrairement à ce que nous dicte la pensée traditionnelle, certains des plus grands films de l’histoire du cinéma sont des remakes : Ben-Hur, Les Sept Mercenaires, L’Homme qui en Savait Trop, Certains l’aiment Chaud, Sorcerer, Scarface, La Mouche, Les Infiltrés… euh… Trois Hommes et un Bébé… Seulement voilà, cela fait bien longtemps que l’exercice n’est plus le gage du renouvellement artistique d’un sujet donné, mais trop souvent une basse opération mercantile dont le seul objectif est, pour des producteurs opportunistes, de miser sur une « marque » bien connue. Un état des faits dont les producteurs de Poltergeist version 2015 ne semblent même pas vouloir se cacher puisque leur note d’intention indécente se résumait à « remettre à jour un vieux titre connu ». Peu importe que la relecture s’impose ou pas, de nos jours, tous nos souvenirs d’enfance passent par la moulinette du remake à la chaîne. Le problème n’est donc pas tant que le remake représente un genre méprisable en soi, mais plutôt qu’il ne s’accompagne aujourd’hui que de très peu de considérations ou de réflexions artistiques.

 

20th-century-fox-poltergeist-4

 

Après les comédies françaises dans les années 80-90 et les films de fantômes japonais dans les années 90-00, les grands studios américains ont, depuis une quinzaine d’années, revisité tout le catalogue horrifique des années 60-70 avec quelques réussites notables (les remakes de Dawn Of the Dead, de Last House On the Left, de The Hills Have Eyes et dans une moindre mesure de Massacre à la Tronçonneuse) et beaucoup de ratés tentant en vain d’adapter des classiques de l’horreur à la technologie de notre époque (les remakes navrants et paresseux de Vendredi 13, Amityville, Les Griffes de la Nuit, The Hitcher, etc.)

 

A l’appel, manquait encore une relecture de Poltergeist, modeste classique de l’horreur estampillé années 80, déjà bien mis à mal par deux suites (sorties respectivement en 1986 et 1988), tour à tour médiocre mais ayant conservé un peu de magie (Poltergeist 2, de Brian Gibson) ou carrément exécrable (l’affreux nanar Poltergeist 3, de Gary Sherman). L’histoire, tout le monde s’en souvient : une gentille famille emménage dans une maison flambant neuve, construite, c’est ballot, sur le site d’un ancien cimetière. Bien mal leur en prend : ni une, ni deux, le téléviseur engloutit leur petite fille, désormais coincée dans une dimension parallèle, sorte de purgatoire, prisonnière d’esprits revanchards et dérangés qui veulent se servir de leur prisonnière pour les guider vers l’au-delà. Impuissants, les parents de la gamine, assistés par une équipe de spécialistes du surnaturel pré-Ghostbusters, doivent faire face à des attaques surnaturelles de plus en plus violentes et livrer une véritable course contre la montre pour la survie de la fillette…

 

poltergeist-3d

 

Le film de Tobe Hooper (officieusement co-réalisé en grande partie par son producteur Steven Spielberg), inoubliable et terrifiant, bénéficiait d’un charme fou grâce à la qualité de ses effets spéciaux (révolutionnaires pour l’époque), la complicité qui unissait les acteurs incarnant la famille Freeling assaillie par les spectres belliqueux (le père Craig T. Nelson, la mère JoBeth Williams, les enfants Oliver Robbins et les regrettées Heather O’Rourke et Dominick Dunne), mais surtout par sa peinture d’une Amérique middle-class emplie d’innocence et d’une certaine joie de vivre, subitement malmenée par des évènements traumatisants, jouant notamment sur la peur liée à la violence faite aux enfants et aux peurs enfantines (les voix dans le téléviseur, l’ombre d’un arbre gigantesque, le sourire figé d’un pantin…) Baigné dans des effets de lumière du plus bel effet, le Poltergeist de 1982, en plus de servir de prototype aux productions Spielberg des années 80 (dont il a le charme et l’aspect visuel), avait marqué toute une génération de fantasticophiles.

 

Le remake quant à lui, semble perpétuellement plongé dans les ténèbres et écrasé par une atmosphère pesante dès le départ. La faute à une photographie terne et une approche « réaliste » qui annonce le drame dès le début avec beaucoup de lourdeur. Prenant le contre-pied du concept de la gentille famille lambda, cette nouvelle version nous présente une galerie de personnages irrémédiablement misérables. Alors que la banlieue était un signe de réussite sociale dans les années 80, elle est devenue synonyme de régression en ces temps de crise économique. Leur emménagement n’est donc pas vu comme un nouveau départ, mais comme une défaite, une approche qui minimise l’ampleur du drame à venir. Le père, joué par Sam Rockwell (un acteur d’exception d’habitude bien plus exigeant dans ses choix) est un alcoolique qui a du mal à boucler ses fins de mois. Jamais nous n’avons le sentiment de pénétrer dans le quotidien d’une famille soudée, mais plutôt dans la misère affective et sociale de personnages terriblement antipathiques. Poltergeist 2015 est un film sans joie. Il devient dès lors très difficile de s’intéresser au sort de cette nouvelle famille, d’autant plus que, de bout en bout, le film de Gil Kenan, plombé par un scénario paresseux et des effets horrifiques très soft, ne fait que revisiter l’une après l’autre les péripéties du film de Tobe Hooper, avec pour seule ambition de faire « toujours plus » (mais en moins violent pour attirer les ados dans les salles)…

 

poltergeist

 

Qu’y a-t-il de plus effrayant qu’un pantin au sourire cauchemardesque ? Une caisse entière de pantins ! Quoi de plus effrayant qu’un chêne gigantesque projetant des ombres inquiétantes dans la chambre d’un enfant (avant d’essayer de l’avaler) ? Un arbre encore plus gros dont les branches (en images de synthèse hideuses) vont s’introduire partout dans la maison afin d’attraper ses proies… Bizarrement, la traumatisante scène des cadavres dans la piscine et des tombes qui jaillissent du sol est revue à la baisse avec un seul squelette (tout penaud et en CGI) jaillissant bêtement lors d’un jump-scare attendu et loin d’être terrifiant… On le voit, il ne s’agit pas tant d’un remake que d’un banal plagiat sans la moindre imagination, dont les scènes choc s’avèrent systématiquement beaucoup moins marquantes et dont les ajouts, inénarrables (un écureuil démoniaque !) tombent dans le ridicule le plus complet. A cet égard, l’idée d’un drone téléguidé envoyé dans l’au-delà lors du climax pour filmer des spectres numériques et retrouver la gamine gagne haut la main le pompon du ridicule !

 

Le personnage de Tangina, la médium-naine incarnée dans les trois premiers films par la regrettée Zelda Rubinstein, toujours sur le fil entre la terreur et la comédie, est ici complètement réinventé : le personnage change donc de sexe (et de taille) et devient le cynique présentateur d’une émission de télé-réalité consacrée à la chasse aux fantômes, autrefois blessé grièvement lors d’un accident dans un car-wash hanté (!!!) L’occasion pour Jared Harris, excellent acteur au demeurant, de cabotiner de plus belle, conscient semble-t-il, du caractère hautement ridicule de son rôle…

 

poltergeist-illus2

 

Soyons honnêtes, si quelqu’un avait les qualifications requises pour réinventer Poltergeist, il s’agissait pourtant de Gil Kenan (à la réalisation) et du « Master of Horror » Sam Raimi (à la production), tous deux habitués des cauchemars sur pellicule. Le premier avait démontré un certain savoir-faire avec son dessin-animé Monster House, récit d’une maison vivante et gourmande, tandis que le second, avec son cultissime Evil Dead, nous avait offert l’arbre le plus vicieux de toute l’histoire du cinéma… Produit par Ghost House Pictures, la boite de production de Raimi, ce nouveau Poltergeist vient malheureusement confirmer que, même s’il reste un très grand cinéaste, Raimi s’avère également un bien piètre producteur, comme l’ont prouvé la série des Boogeyman, le remake de The Grudge, et d’autres films d’horreur très dispensables comme The Messengers et The Possession… des films à concept souvent confiés à de simples « yes-men » dénués de toute vision ou d’ambition. Las, Gil Kenan, semble totalement dépassé par les évènements, écrasé par un scénario vulgaire, terriblement moralisateur (« l’alcool, c’est mal ! »), complètement désincarné et, plus grave encore, pas terrifiant pour un sou. Le réalisateur semble se désintéresser totalement de ses personnages (notamment la maman, jouée par la pauvre Rosemarie DeWitt, totalement inexistante) pour se concentrer sur un scénario prétexte, en forme de « liste » des scènes à refaire : l’arbre, la télévision, les pantins, la visite de l’au-delà…

 

L’utilisation de « jump-scares » gratuits semble remplacer la construction progressive du suspense et les avancées technologiques (des effets « tout-numérique ») privent le film du sentiment de terreur si présent dans l’original. N’oublions pas que certaines des séquences les plus mémorables du film de Tobe Hooper créaient la peur avec beaucoup d’économie, jouant sur le hors-champ, notamment lorsque la mère découvrait toutes ses chaises, à leurs places une seconde plus tôt, subitement empilées l’une sur l’autre.

 

poltergeist3-xlarge

 

En amplifiant vulgairement le moindre élément horrifique ayant fait le succès et la force d’une œuvre originale beaucoup plus intelligente et subtile, cet insipide et inutile relecture qui ne s’imposait pas, souffre d’un fort sentiment de déjà vu et vient se placer, avec The Haunting (de Jan DeBont) et The Fog (de Rupert Wainwright) sur le podium des pires remakes de l’histoire du cinéma horrifique. Sam Raimi et Gil Kenan semblent avoir oublié qu’avec la trilogie Insidious et The Conjuring, James Wan avait déjà remis à jour le concept de « la famille moyenne en proie à des attaques surnaturelles dans un lieu clos » avec beaucoup plus de talent, de passion et de succès. Manquant paradoxalement d’esprit, ce nouveau Poltergeist n’est qu’un train fantôme en panne de carburant.

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématigraphique Belge)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>