Actualité 2015… Mad Max : Fury Road

mad_max_fury_road_ver7_xlgMAD MAX : FURY ROAD

 

2015, de George Miller – Australie / USA

Scénario : George Miller, Brendan McCarthy et Nico Lathouris

Avec Tom Hardy, Charlize Theron, Nicholas Hoult, Hugh Keays-Byrne, Rosie Huntington-Whiteley, Zoe Kravitz, Riley Keough, Abbey Lee, Courtney Eaton et Nathan Jones

Directeur de la photographie : John Seale

Musique : Junkie XL

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Folie du Roi George

 

« Mon nom est Max. Mon monde est fait de sang et de feu » grommelle la voix off de Tom Hardy en ouverture de Fury Road. Max Rockatansky se tient debout à côté d’un véhicule familier des cinéphiles : son mythique Interceptor. Un petit lézard à deux têtes s’approche de lui. Monumentale erreur : le reptile bicéphale est écrasé illico par les talons du héros retourné à l’état sauvage, qui s’en empare et le dévore en entier, quelques secondes seulement avant de sauter dans son bolide et de fuir à toute vitesse, poursuivi et rattrapé par une meute d’ennemis invisibles. « Impossible de savoir qui était le plus fou : moi ou le reste du monde… » Aucun doute là-dessus, Max est de retour et plus de trente ans après ses dernières aventures, il est toujours aussi « Mad ».

 

FURY ROAD

 

Magnifique entrée en matière et excellente idée de mise en scène pour réintroduire à la face du monde un héros que nous avions abandonné au-delà du dôme du tonnerre en 1985 et qui continue à errer sans autre but que de survivre dans les plaines désertiques d’un monde détruit par une apocalypse nucléaire. Max est le témoin de la mort de l’Humanité et ne sait pas encore qu’il sera bientôt l’acteur de sa possible renaissance. S’il est bien un exercice périlleux dans le cinéma à grand spectacle actuel, c’est de rajouter une pierre à l’édifice d’une mythologie cinématographique à succès et de réinventer une icône, de nombreuses années après sa dernière apparition (demandez à ce pauvre Indiana Jones !…) L’annonce de ce quatrième épisode de la saga, qui plus est interprété par un acteur différent, avait de quoi inquiéter.

 

Heureusement, George Miller, cinéaste libre s’il en est, se préoccupe fort peu de ces considérations et revisite comme il l’entend et avec un brio époustouflant l’univers fou furieux qu’il avait créé en 1979, un choc qui avait à l’époque ragaillardi l’industrie du cinéma australien, mais aussi réinventé les concepts de vitesse, de vengeance et l’art de se faire percuter des véhicules conduits par des hordes de gladiateurs psychotiques, fagotés comme l’as de pique dans des combinaisons thrash-metal-punk. Dans le monde post-apocalyptique visité par Max depuis Mad Max 2 (le premier épisode se déroulait de nos jours), l’eau, l’essence et les dialogues sont devenus des denrées rares… et une fois de plus, c’est une faune humaine bigarrée qui s’affronte dans des paysages désertiques à la Monument Valley (bien que le film fut tourné en Namibie), dans le seul but de dégoter les dernières gouttes d’essence et les dernières miettes de nourriture. Ce cinéma viscéral fait de carnages automobiles, d’une exaltation de la folie meurtrière et de déguisements de carnaval, avait inspiré des centaines de disciples de la pop culture (du cinéma bis italien à la télévision, en passant par la BD et les jeux vidéo), mais cachait également au cours de ses trois opus une réflexion fascinante sur la violence (extrême), sur la conscience et la folie, par le biais d’un personnage (Max), ancien policier qui fut progressivement privé de tout ce qui faisait son humanité au point de devenir lui-même, comme ses ennemis, un animal.

 

FURY ROAD

 

 

Un retour inespéré

 

L’attente fut très longue mais la découverte retentissante du premier véritable chef d’œuvre cinématographique du 21ème siècle fut un événement à la hauteur des espoirs placés en George Miller, réalisateur discret et rare qui compte pourtant parmi les plus grands cinéastes de sa génération. Mad Max : Fury Road est un film qui se prend comme un violent uppercut, doit se digérer et se revoir en boucle (5 visions en salle à ce jour pour l’auteur de ce texte), en plus d’émouvoir à un point où l’on n’est plus très certain, après les deux heures de projection, d’avoir envie de quitter le désert, encore moins la salle de cinéma. Ceux qui l’ont vu s’en souviendront longtemps comme d’une véritable Madeleine de Proust, les ramenant à leur état fébrile à la sortie de la projection, lorsqu’ils se sont rendus compte qu’ils venaient d’assister à une date importante de l’histoire du cinéma, à un monument de cinéma rock’n roll.

 

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Véritable arlésienne, Mad Max : Fury Road fut écrit au milieu des années 90 à l’époque où Mel Gibson devait reprendre le rôle qui l’a rendu célèbre. Le projet fut annulé une première fois après la tragédie du 11 septembre 2001, puis reporté de nombreuses fois notamment à cause de conditions météorologiques désastreuses ayant déplacé le tournage d’Australie en Namibie, puis de changements de politique au sein du studio Warner. Le projet semblait alors poursuivi par la poisse. Le coup le plus dur fut peut-être le départ (forcé ?) de Mel Gibson, devenu persona non-grata au sein des studios après quelques frasques alcoolisées largement documentées et montées en épingle par les vautours de la presse à scandale. Mel Gibson déclare forfait en 2006, se considérant trop vieux pour remettre sa combinaison en cuir. Heath Ledger et Jeremy Renner furent un temps envisagés pour le remplacer avant que le réalisateur n’opte en 2011 pour Tom Hardy. Contre vents et marées, le film arrive enfin sur nos écrans, truffé de cascades défiant les lois de la gravité. On ne doutait certes pas de son immense talent, mais George Miller, 70 ans au compteur, a réalisé l’impossible et est arrivé à point nommé pour en remontrer aux blockbusters modernes en nous proposant un spectacle inédit, inespéré même, tout en nous rappelant que la trilogie Mad Max (et particulièrement ses deux premiers volets) avait déjà en son temps révolutionné le cinéma de science-fiction. Utilisant à merveille les outils modernes, mais uniquement pour mettre en valeur d’époustouflantes et innombrables cascades « physiques », Miller nous offre une œuvre-phare dont le souffle épique et l’art consommé de la grammaire cinématographique coupent le souffle au point où l’on oublie parfois de respirer… Mais ce qui fait la particularité de Mad Max : Fury Road, c’est qu’à l’inverse de produits parfois virtuoses dans la forme mais vides sur le fond (comme la franchise Fast & Furious), Miller nous propose également un véritable cinéma d’auteur, dont les thèmes passionnants et tragiquement modernes font écho à des nombreuses préoccupations géopolitiques actuelles.

 

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Mythologie et transgression

 

Mad Max : Fury Road n’est pas vraiment une suite, ni un remake, ni un quatrième épisode, plutôt une variation sur la trilogie précédente. A cet égard, l’utilisation de la voix off s’avère intéressante dans les quatre films de la série car elle permet de raconter l’histoire de Max de différents points de vue, selon le principe de la transmission d’une légende par la tradition orale. L’épisode 2 (monument du cinéma d’action que l’on pensait indétrônable depuis 1981) était narré par un enfant sauvage devenu adulte et qui parlait de Max, son sauveur, comme d’un personnage mythologique, relatant sa légende et ses aventures au reste de l’Humanité. Un procédé malin qui permet à George Miller de faire fi de la continuité entre ses quatre films, à chaque fois totalement réinventés et se suffisant à eux-mêmes. Max était donc une figure centrale fantomatique et mystérieuse (peut-être n’existait-il que dans la légende…), variation de la figure de « l’homme de nulle part » incarné par Clint Eastwood chez Sergio Leone.

 

Le réalisateur australien versatile (George Miller est également le papa du petit cochon Babe et des pingouins dansant de Happy Feet, des films pour enfants dont l’influence formelle et thématique sur Fury Road s’est avérée essentielle) n’a pas tant écrit un script qu’établi un plan de bataille. Sur le papier en effet, le scénario de Fury Road, rédigé APRES l’élaboration du storyboard, n’impressionne guère, tant sa structure semble en apparence assez simpliste. Mais comme toutes les grandes œuvres mythologiques, de Homère à Tolkien en passant par… Mad Max 2, Fury Road est l’histoire d’un aller et d’un retour, d’une fuite en avant vers l’inconnu structurée comme une longue course-poursuite de deux heures, en hommage à des œuvres comme Stagecoach (La Chevauchée Fantastique, de John Ford) ou encore Duel, de Steven Spielberg.

 

FURY ROAD

 

Capturé par une horde de barbares menés à la laisse par le tyrannique Immortan Joe, un ancien militaire devenu chef de guerre, Max (le héros le moins chanceux de l’histoire du cinéma) est fait prisonnier. Barricadé dans sa Citadelle, Immortan Joe opprime un peuple de miséreux, contrôle la distribution de l’eau, de l’essence et de la nourriture, tout en assurant sa descendance avec son harem de jolies « pondeuses », esclaves sexuelles triées sur le volet. Il conditionne ses guerriers, les « War Boys », de jeunes hommes atteints de terribles tumeurs dues aux radiations subies lors de l’apocalypse en les destinant à une mort certaine. Par ses discours et ses mensonges douteux dignes d’un leader religieux, il les transforme en martyrs, en kamikazes décérébrés prêts à donner leur vie pour « la bonne cause ». On le constate, George Miller est plus que jamais un cinéaste de la transgression, politisé et engagé. Avec Fury Road, il nous propose un pamphlet à la George Orwell, une étude acérée du totalitarisme (Immortan Joe manipule la foule mais s’érige en « sauveur ») comme il le faisait déjà (par le biais de divertissements pour enfants) dans Babe et Babe : Pig in the City. Rarement le fanatisme religieux n’aura été illustré de manière aussi frontale au cinéma. Dans Fury Road, la religion consiste en un endoctrinement et une bonne dose d’intoxication mentale et physique. Joe est considéré comme Dieu le Père et ses « enfants », jeunes soldats naïfs ou terroristes illuminés (la différence est mince) idolâtrent les volants de leurs véhicules (le culte du « V8 »), se raccrochant à l’espoir d’une mort valeureuse sur le champ de bataille, débouchant sur une entrée hypothétique au Valhalla, un paradis que Joe leur promet en échange de leur sacrifice. Comme le terrorisme au 21ème siècle le démontre trop souvent, la promesse d’un paradis est un outil de contrôle supplémentaire, apte à radicaliser les actions « héroïques » de serviteurs aveugles, naïfs (ou tout simplement stupides.) Et comme dans toute religion, le produit promis (la gloire après la mort, la nourriture) est emballé proprement dans un beau discours de politicien véreux et fait l’objet d’un plan marketing digne d’un PDG : ainsi, l’eau, denrée rare dans le désert, est rebaptisée « Aqua-Cola »…

 

Au vu de la triste actualité de 2015 (les doubles attentats de Paris en janvier et en novembre), Mad Max : Fury Road s’avère malheureusement d’une modernité et d’une acuité exceptionnelles. Dans un monde revenu au chaos, à une sauvagerie qui délivre les instincts les plus bas (dans cet univers, « TOUT fait mal » déclare le personnage incarné par Charlize Theron), la seule solution pour les faibles d’esprit est de se soumettre à un dictateur et de lui obéir aveuglément. Miller nous décrit un ordre dystopien prônant la perte des libertés individuelles et l’établissement d’un état policier. Ce totalitarisme entraîne la violence et l’esclavage : les hommes sont redevenus de simples outils. Miller l’illustre en nous montrant des centaines d’esclaves épuisés, actionnant les engrenages de la machinerie gigantesque de la Citadelle, temple à la gloire d’Immortan Joe, des images qui sont une référence directe au célèbre Metropolis de Fritz Lang, réalisé quelques années avant la montée du nazisme. Fury Road sert donc également de mise en garde.

 

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Le message humaniste du film est accompagné d’un discours environnemental alarmiste, déjà au centre du dyptique Happy Feet. Miller nous décrit un monde qui s’est écroulé après qu’on ait épuisé les ressources de la planète sans se soucier des répercussions sur l’environnement. Une catastrophe écologique qui a propulsé l’humanité vers l’apocalypse nucléaire et vers un point de non-retour. L’Humanité a ensuite régressé à un état animal, au point où l’on peut se demander si le cinéaste filme des animaux ou des humains, preuve de la cohérence de son univers et du parallèle évident avec ses films d’animation.

 

 

Action, émotion et mise en scène

 

Peu après l’arrivée de Max à la Citadelle, l’Imperator Furiosa (Charlize Theron), lieutenant de Joe, se met en chemin vers Gas Town pour réapprovisionner le dictateur en pétrole. Mais à mi-chemin, l’intrépide jeune femme (malgré un bras en moins) dévie du parcours prévu et subtilise le « War Rig », un énorme camion dont les cuves sont remplies de lait maternel et d’une citerne de pétrole, dans l’espoir ténu de fuir vers une contrée légendaire appelée « The Green Place », l’endroit dont elle fut enlevée alors qu’elle n’était qu’une enfant. La fuite de Furiosa va se transformer en un exode aux proportions bibliques où, telle Moïse (en moins moralisatrice), elle va conduire son peuple vers la Terre Promise… Cachées au fond du camion, les cinq meilleures « reproductrices » de Joe l’accompagnent. Furieux, le fou de guerre lance son armée à leur poursuite dans le désert brûlant. Parmi ses soldats, nous faisons la connaissance de Nux (Nicholas Hoult), qui a baptisé ses deux tumeurs (Larry et Barry) et dessiné des smiley faces sur celles-ci. Comme ses « frères », Nux est bien décidé à mourir sur la « Fury Road » pour servir son maître. Pour l’occasion, Nux est relié par une transfusion au pauvre Max, qui lui sert de « banque de sang mobile ». Max se retrouve une fois de plus bien malgré lui entraîné dans une quête insensée dont il se moque éperdument.

 

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L’action (et quelle action !) est évidemment l’attraction principale de Mad Max : Fury Road, mais n’est jamais gratuite ou vulgaire, car c’est par elle que sont esquissés des personnages, qui se retrouvent projetés au beau milieu d’une tornade d’armes à feu, de flèches, de harpons explosifs, de tronçonneuses, de véhicules tous plus fous les uns que les autres et même… d’une véritable tornade de sable rappelant les monstres tentaculaires de l’univers de Lovecraft, dont le ventre happe des véhicules et des hommes qui y disparaissent à tout jamais. Une idée qui rappelle le fameux Saarlac, ce monstre en forme de gouffre sans fond aperçu dans Le Retour du Jedi… Chez Miller, très peu de mots : TOUT passe par la mise en scène : les jeux des regards, le choix des axes de caméra… L’évolution émotionnelle des personnages ne se fait pas pendant des pauses de dialogue mais pendant l’action. On en revient à l’essence même du cinéma, dans sa pureté la plus évidente. C’est donc dans l’action et par l’action que Max et Furiosa devront apprendre à se faire confiance, que Nux comprendra petit à petit les supercheries d’un ayatollah profitant de sa crédulité. L’évolution de la relation entre Max et Furiosa se fait par quelques expressions faciales et grognements mais les personnages évoluent et se décrivent dans leurs gestes. Miller n’embarrasse pas son univers et ses personnages d’explications sans fin sur leur « background » : celui de Max est esquissé par quelques visions violentes (nul besoin de connaître les trois épisodes précédent pour apprécier celui-ci), Furiosa fut kidnappée très jeune, probablement violée… et c’est tout ! Et pourtant, grâce à l’écriture redoutablement intelligente d’un scénario magnifiquement riche, on a l’impression de les connaître par coeur dès leur première apparition. Grâce à son talent consommé de conteur, Miller nous amène à construire par nous-même le passé des protagonistes et ainsi, à créer notre propre mythologie et à projeter nos propres fantasmes sur le monde qu’il a créé de toutes pièces.

 

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La séquence du combat à main nue entre Max, Furiosa, Nux et les 5 fiancées est un modèle de mise en scène de l’action, d’enchaînement des plans et de chorégraphie : chaque mouvement d’un personnage vers son adversaire influe sur la trajectoire des autres protagonistes, chaque accessoire (un revolver, une chaîne, une portière de voiture, un tuyau d’arrosage) joue un rôle déterminant dans une sorte de ballet brutal mais d’une grande finesse, véritable leçon de découpage.

 

 

Transmission et féminisme

 

Longtemps après avoir perdu sa famille qu’il n’a pas pu sauver (on peut supposer que la petite fille qui meurt dans ses visions est un amalgame de son épouse et de son fils, assassinés dans le premier épisode), Max est devenu un personnage autiste, énigmatique et taciturne, au déséquilibre latent et à la démence enfouie. Le personnage est une bombe à retardement prête à exploser à tout moment, qui compose difficilement avec ses fantômes, son obsession de l’échec et son instinct de mort, littéralement assailli par des visions insupportables de ses drames passés. Son évolution au contact de Furiosa (un personnage qui est à contrario, entièrement animé par l’espoir) est remarquablement développée. Max le fou entame un chemin vers une longue rédemption, réapprend les concepts d’espoir, de sacrifice et de solidarité. Dans le rôle, Tom Hardy se révèle forcément moins iconique que Mel Gibson, moins sensible, plus ouvertement viril, mais il fascine en tant qu’animal blessé, tatoué comme une bête d’abattoir (une fois de plus, on voit l’influence de Babe et de Happy Feet), enchaîné à l’avant d’un véhicule fonçant sur le champ de bataille et carrément muselé, le visage coincé dans un masque de fer dont il n’arrive à se défaire pendant les 47 premières minutes du film ! Un parti-pris culotté de la part de George Miller qui prive son héros de parole et de son visage ! Max, tout en grognements et rictus nerveux, ne prononce qu’une vingtaine de phrases dans tout le film mais pourrait facilement se passer de 18 d’entre elles. On peut imaginer qu’il a cessé de parler depuis des années et lorsqu’il le fait, sa voix basse et monotone semble sortir tout droit d’outre-tombe. Lors de quelques furtifs instants, Tom Hardy, beau joueur, nous amuse par quelques mimiques reconnaissables où il singe directement l’humour caractéristique de Mel Gibson, un hommage subtil que reconnaîtront les fans de la saga.

 

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Max n’est pourtant qu’un passager récalcitrant de son propre film, une âme en peine qui fait le lien entre les morts (sa famille) et les vivants (devenus fous), le témoin d’une histoire vécue à travers ses yeux, marqué au fer rouge dans sa chair (les War Boys lui tatouent dans le dos la charte de ses caractéristiques sanguines). La véritable héroïne de Mad Max : Fury Road, c’est Furiosa (formidable Charlize Theron) qui, en valkyrie idéaliste, dont tous les espoirs vont se briser un à un, n’est pas loin de voler la vedette à Tom Hardy, les deux formant un couple qui entretient une relation amour-haine comme pour pallier l’absence un peu trop écrasante de Mel Gibson. Furiosa est un des rares personnages du film à ne pas avoir perdu son humanité. Sa quête désespérée de retrouver un Eden lointain, loin de la folie, de la guerre et de l’oppression en fait un personnage irrésistible. L’actrice, crâne rasé, bras synthétique et visage maquillé de noir, bouffe l’écran.

 

L’alchimie quasi-muette qui passe entre Theron et Hardy n’est pas loin d’être miraculeuse, magique. Plus leur jeu est dénué, plus cela renforce les émotions que les deux acteurs véhiculent. La séquence émouvante où Max (donneur universel) « offre » son sang à la guerrière blessée représente une transmission au sens le plus strict du terme : Furiosa reviendra sans doute un jour sur nos écrans puisque, avec le sang du héros coulant désormais dans ses veines, elle hérite symboliquement de la mythologie de Max. L’unique objectif immédiat de Max est la survie, davantage par instinct que par envie. Celui de Furiosa est non seulement la survie mais aussi, en retrouvant ses racines et son peuple, de tenter un nouveau départ. Max, lui, n’en est pas encore là et sa méfiance envers le concept d’Humanité subsiste. « L’espoir est une erreur. Si tu essaies de réparer ce qui est cassé, tu vas devenir folle… » dit-il à Furiosa, croyant l’aider. Mais ces moments passés aux côtés de la guerrière et des cinq « fiancées » de Joe l’humanisent. Il ne s’y attendait certainement pas. Chez George Miller, pas de manichéisme ! La rédemption (ou la tentative de rédemption) n’efface pas totalement les blessures, ce qui nous vaut un final énigmatique et émouvant en diable. La transformation des personnages n’est pas totale, laisse un goût doux-amer : leur passé est aussi traumatisant que leur avenir (agrémenté d’une petite lueur d’espoir) est incertain.

 

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Dans Mad Max : Fury Road, que la presse a unanimement salué comme un rare blockbuster féministe, ce sont les femmes et seulement les femmes qui sont porteuses d’espoir, de sagesse, de culture, d’humour et de beauté. Pas mal pour un film dans lequel les six personnages féminins sont incarnés par des mannequins ou anciens mannequins (Theron bien sur, mais également Rosie Huntington-Whiteley, Zoe Kravitz, Riley Keough (la petite fille d’Elvis Presley), Abbey Lee et Courtney Eaton. ) A côté d’elles, les hommes ne sont que de la chair à canon, des gamins réduits à l’état de grotesques pantins. Les « fiancées » d’Immortan Joe forment un groupe très amusant, une communauté bien décidée à s’entraider et à se battre pour échapper à sa condition de simple bétail, ce qui n’empêche pas ces jeunes femmes à peine sorties de l’adolescence de se montrer émouvantes et fragiles à la fois. Pas de doute sur le message : dans le futur, la civilisation passera par les femmes : ce sont elles qui tentent de remettre l’humanité sur pied alors que tous les hommes (ou presque) sont infectés par du sang mutant et ont depuis longtemps sombré dans la folie meurtrière ! La mission de Furiosa ? La libération de la femme!… au sens propre et figuré. Pour une fois, l’aspect féministe ne semble pas être dicté par un agenda de politiquement correct ou d’une bienpensance bêlante, mais par une honnêteté qui ressort dans tous les départements du film.

 

George Miller accumule les ruptures de ton étonnantes, notamment avec une très belle embardée dans le fantastique en un seul plan nocturne qui évoque furieusement le Dark Crystal de Jim Henson : celui du marais dans le désert, peuplé de silhouettes bizarres perchées sur des échasses. En un plan de quelques secondes seulement, Miller arrive à évoquer toute l’histoire d’un peuple décimé, qui pourrait être déclinée en plusieurs films. Son sens inné de la narration, de l’épure et du détail accomplit des miracles !

 

AP FILM REVIEW-MAD MAX: FURY ROAD A ENT

 

L’humour et la poésie vont souvent de pair dans Fury Road. Lors d’une scène superbe, rare moment de répit pour les héros, une des jeunes « fiancées » nous raconte le passé de l’Humanité par le biais de « la légende des satellites » : des engins miraculeux flottant dans le ciel, aujourd’hui éteints et qui autrefois amenaient la vie dans les foyers. Chaque homme sur terre avait alors son « show » préféré… Le mélange de naïveté et d’émotion vis à vis d’un passé idéalisé s’avère irrésistible, tout comme la réinvention du langage, avec des expressions nouvelles et colorées (« He’s a crazy SMEG who eats SCHLANGER! »), l’emploi détourné et réinventé de certains mots (« Mediocre ! » utilisé à tout bout de champ par Joe pour exprimer sa frustration, « Confucamus ! » crié par Max pour jurer… ) ou encore une émotion inattendue créée par des personnages à priori uniquement capables de violence (la grande fierté du colosse Rictus Erectus devant la « perfection » du cadavre de son petit frère, mort-né…)

 

 

Génie visuel

 

Par ce projet de filmer l’action comme principal moteur des états d’âme de ses personnages, Fury Road s’impose donc comme l’antithèse parfaite de la plupart des blockbusters actuels, comme l’interminable saga des superhéros de Marvel qui accumule les scènes d’action dans une seule logique de surenchère. Comparons le film de George Miller, résolument adulte, avec les deux autres méga-blockbusters « traditionnels » de l’année : Avengers : Age of Ultron et Jurassic World. Ces derniers, des produits sympathiques au demeurant, proposent une véritable overdose d’images de synthèse qui donnent trop souvent l’apparence d’un jeu vidéo : personnages numérisés, mouvements de caméras impossibles, action trop rapide, sans une once de réalisme ou d’implication émotionnelle, humanité reléguée au second plan lors de l’action… Du cinéma synthétique et artificiel, destiné avant tout à un public jeune, truffé de scènes d’action impersonnelles, sortes de « passages obligés » davantage conçus par des graphistes que par les réalisateurs.

 

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A 70 ans, George Miller ringardise cette approche et en remontre aux jeunots de la génération « geeks » : son film a beau comporter plus de 2000 plans à effets visuels (pour la plupart invisibles), pas un seul instant il n’en donne l’impression. Tout a l’air réel, authentique, inventif, diablement immersif aussi. La raison ? L’action, les cascades ont réellement été filmées. 80 % des éléments juxtaposés sont issus de prises de vue réelles, un aspect que le spectateur reconnaît d’ailleurs intuitivement. Du coup, les personnages, les véhicules et la caméra bougent de manière naturelle, même quand certains plans sont en fait un composite de plusieurs actions. Les modifications numériques consistent majoritairement à mettre en valeur des images produites en dur : effacements de câbles, de harnais, du bras de Charlize Theron, repositionnements des véhicules dans le cadre, compositing entre différents plans filmés séparément pour des raisons évidentes de sécurité, modifications de la palette de couleur du ciel afin de l’uniformiser (normal pour un tournage qui s’est éternisé sur six mois alors que le récit du film se déroule sur trois jours…) Certains plans sont donc composites mais les prouesses insensées exécutées par une équipe de cascadeurs aguerris et casse-cous sont présentes à l’écran, y compris la séquence extraordinaire des perches flexibles qui permettent aux guerriers de sauter d’un véhicule à l’autre. La seule séquence « full CGI » du film est celle de la sublime tornade biblique, créée de manière très complexe grâce à des simulations de particules et des images de vraies tornades agrémentées d’effets de flammes et de foudre. Une séquence d’une beauté à couper le souffle qui nous plonge dans une atmosphère onirique inoubliable, un peu comme si Terrence Malick filmait des scènes d’action plutôt que des brins d’herbe.

 

La poursuite finale, modèle de mise en scène que l’on devrait enseigner dans les écoles de cinéma, est un puzzle géant dans lequel s’imbriquent les plans avec une fluidité que doit envier Joss Whedon, réalisateur du très brouillon Avengers : Age of Ultron. Le film fut tourné avec des véhicules tout-terrains équipés de bras articulés permettant de plonger les caméras (une Arri Alexa coûteuse et plein de petits appareils photos Cannon 5D Mark II, qui servaient de « crash cameras ») au beau milieu de l’action, un procédé qui permettait au réalisateur d’accumuler des angles de prises de vue particulièrement dangereux sans blesser ses acteurs et ses cascadeurs. Alternant les plans larges (à l’horizon), les plans aériens (en « God’s eye view », même si il n’y a aucun Dieu dans cet univers) et le combat au plus près des corps et des véhicules, c’est une véritable symphonie de mouvements ponctuée d’envolées musicales lyriques. La gestion du mouvement, du découpage et de la musique montre un cinéaste en possession de tous ses moyens.  Comme sur les trois premiers films de la saga, le mouvement est perpétuel et pourtant le spectateur n’est jamais perdu. Le travail sur le montage défie l’entendement, avec un nombre incalculables de plans, de l’action dans tous les coins du cadre. Mais c’est toujours le récit qui engendre le mouvement et la vitesse, pas l’inverse. L’impact émotionnel des scènes d’action en est décuplé. Vu le succès critique et public du film, on ose espérer que davantage de ces films à gros budgets adopteront l’approche de Miller, un homme pour qui sensations fortes, narration et émotion forment un tout indissociable, transcendé par la grâce.

 

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Création d’un univers

 

Comme Walt Disney, George Lucas, Jim Henson ou James Cameron, George Miller, on ne le dira jamais assez, est un véritable créateur d’univers. Avant même de rédiger une seule ligne de scénario, George Miller a élaboré un storyboard de 3500 dessins qui ont résulté, durant un tournage particulièrement épique, en 480 heures d’images filmées. L’univers est dingue et le travail sur la direction artistique, digne de l’entreprise de Peter Jackson sur la trilogie du Seigneur des Anneaux, est monumental. Miller a eu l’excellente idée de faire sortir de sa retraite son directeur de la photographie, le vétéran John Seale, déjà responsable des images de Witness, The Mosquito Coast, The Hitcher, The English Patient, The Perfect Storm et bien d’autres encore. Seale filme les paysages du désert namibien, plongés sous des nuages de poussière et sous un soleil brûlant (de jour) ou un froid glacial (de nuit) afin de différencier Fury Road des dizaines d’ersatz de Mad Max qui se déroulent souvent – comme récemment The Road ou The Book of Eli – dans des mondes grisâtres aux couleurs désaturées. L’équipe de la direction artistique a réalisé un travail minutieux et détaillé, transformant le désert en un immense bric-à-brac d’objets récupérés après l’apocalypse nucléaire. Le raisonnement de Miller : les rescapés de l’apocalypse se consolent en essayant de dénicher dans les ruines de l’ancien monde un maximum de reliquats d’une beauté qui a déserté leur vie. L’univers a beau être d’une violence inouïe, il est également poétique et foisonnant. Sa richesse de détails permet de distiller bon nombre d’informations presque subliminales au spectateur, malgré la vitesse du récit.

 

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Les véhicules (140 bolides construits de toutes pièces et entièrement opérationnels) sont des personnages à part entière, vivants, respirant, cabossés, fragiles, qui souffrent autant que leurs conducteurs, saignent, doivent être soignés et réhydratés après chaque péripétie… Miller, ancien médecin de formation fait un parallèle évident entre le corps humain et la mécanique de leurs véhicules. Les bolides (voitures, camions, motos) sont des monstres de la routes customisés pour être transformés en machines de guerre, des montures avec lesquelles les conducteurs entretiennent une relation organique. Une dimension biomécanique fascinante que l’on retrouvait dans les dessins de H.R. Giger ou dans le cinéma de David Cronenberg. Les véhicules des « buzzards », hérissés de piques et inspirés du film The Cars That Ate Paris (de Peter Weir) ressemblent à des dragons sortis tout droit d’un film fantastique!

 

Signalons également la fascinante parade de personnages excentriques, des freaks mis en valeur par l’équipe des maquillages spéciaux, une cour des Miracles sortie tout droit d’une bande dessinée ou de l’esprit cinglé d’un Alejandro Jodorowsky. Immortan Joe (interprété par Hugh Keays-Byrne qui interprétait déjà le « Toecutter », le méchant du premier Mad Max) est un véritable personnage de manga dont la fureur s’exprime principalement par le biais de ses yeux exorbités. Son corps malade, couvert de grosses tumeurs est engoncé dans une cuirasse protectrice. Avec sa longue crinière peroxydée, sa mâchoire mutilée recouverte d’un masque à oxygène rappelant la dentition d’un cheval, il s’avère aussi grotesque qu’effrayant !… Ses « War Boys » sont de jeunes hommes à l’allure de zombies qui se shootent à la peinture chromée et dont les corps, peints de pied en cap avec un mélange d’argile et d’huile de moteur, sont recouverts de cicatrices (faciales, ventrales, labiales) et de tumeurs. Mentionnons encore Rictus Erectus (un des fils d’Immortan Joe), un géant musclé à la force herculéenne et au Q.I. limité, un nain difforme à la Michel Petrucciani fraîchement opéré du cœur, le « People Eater », cannibale vicieux souffrant d’éléphantiasis, les femmes obèses que l’on trait pour récolter leur lait (boisson précieuse préférée d’Immortan Joe et de sa clique), toute une série de guerriers aux fonctions diverses bien définies (les lanceurs de bombes, les combattants sur perches) sans oublier le déjà culte « Doof warrior », un guitariste albinos qui motive les troupes d’Immortan Joe par ses riffs déchaînés. Sa guitare, bien évidemment, crache du feu.

 

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Oh what a day ! What a lovely day!

 

Tout en conservant ses caractéristiques de pur film australien à l’humour noir réjouissant, Fury Road est un gigantesque moment historique de la culture populaire. Il y aura un avant et un après Mad Max : Fury Road. Si le mot « révolutionnaire » est souvent galvaudé au cinéma, ce chef d’œuvre halluciné et hallucinant mérite le compliment grâce à sa folie pure, son esprit punk et rock’n roll, une violence et une méchanceté comme on n’en voit plus guère, une poésie et une émotion qui surgissent par surprise dans la bataille… Du jamais vu ! Un condensé de tout le meilleur de la trilogie Mad Max originelle, transcendé par une maestria qui lui évite de tomber dans le simple trip nostalgique. Les cris et la fureur saturent l’écran, la vitesse est le seul échappatoire, la frénésie des cascades nous laisse épuisés et le souffle coupé. George Miller vient de redéfinir les codes du cinéma d’action de manière irréversible. Nul doute que le réalisateur sera attendu aux portes du Valhalla !

 

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Acte de bravoure au sens pur du terme, opéra de la barbarie, symphonie de la vitesse et de la destruction, paroxysme de la rencontre violente entre la chair et le métal, spectacle de cirque complètement fou, expérience viscérale et purement cinématographique baignée dans une hystérie sacrément contagieuse, le « Mad Mad Mad Mad World » de Fury Road est un spectacle total d’un nouveau genre, qui reste fidèle au propos hautement humaniste de son auteur. Avec audace, génie, un gros grain de folie et une bonne dose de courage face au côté conservateur des studios (qui avaient en partie gâché Mad Max Beyond Thunderdome en essayant de le formater pour un plus grand public), George Miller a rendu de sa superbe à Max Rockatansky, loin des exigences et de l’ingérence des studios hollywoodiens, assurant ainsi à son personnage fétiche un avenir cinématographique pratiquement certain.

 

Il est libre Max. Y’en a même qui disent qu’ils l’ont vu voler…

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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