Actualité 2015… Love

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2015, de Gaspar Noé – FRANCE

Scénario : Gaspar Noé

Avec Karl Glusman, Aomi Muyock, Klara  Kristin, Vincent Maraval, Gaspar Noé et Déborah Revy

Directeur de la photographie : Benoît Debie

Musique : Lawrence Schulz

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La débandade

 

Depuis le début de sa carrière, Gaspar Noé, le génie provocateur responsable des traumatisants Seul Contre Tous et Irréversible, avait pour projet de réaliser « le film de sexe et de sentiments » capable de brouiller la frontière entre cinéma traditionnel et cinéma porno. Vieux fantasme cinématographique par excellence, tourner des scènes de sexe non simulées est une obsession qui n’a malheureusement aujourd’hui plus grand chose de neuf ou de subversif. Paul Verhoeven (Turkish Delight, Spetters), Nagisa Oshima (L’Empire des Sens), Lars Von Trier (Les Idiots, Nymphomaniac), Catherine Breillat (Romance, Anatomie de l’Enfer), Virginie Despentes (Baise-moi), Michael Winterbottom (9 Songs), Patrice Chéreau (Intimité), Carlos Reygadas (Batalla en el Cielo), Larry Clark (Ken Park), John Cameron Mitchell (Shortbus), Alain Guiraudie (L’Inconnu du Lac), Abdellatif Kechiche (La Vie d’Adèle)… tous s’y sont essayés mais seul le tendre Shortbus (2006) réussissait réellement à faire évoluer ses personnages avec humour et de manière originale via leurs sexualités respectives.

 

Est-ce la faute à la banalisation de la pornographie sur internet où absolument TOUT le spectre de la sexualité humaine (voire plus) est disponible en un seul clic? Quoi qu’il en soit, Love arrive à point nommé pour démontrer une fois pour toutes que ce vieux fantasme cinématographique n’était en fait qu’une mauvaise idée.

 

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Un matin, Murphy (Karl Glusman) se réveille avec la gueule enfarinée. Un coup de fil inquiétant lui apprend la disparition de son ex, Electra (Aomi Muyock), avec laquelle il a vécu pendant deux ans. Tout au long de cette journée pluvieuse, il va se remémorer leur rencontre, la première étincelle, leurs nombreux ébats, leurs excès, leurs disputes, leur rupture… toute cette époque où un jeune couple incompatible baise à tire-larigot pour oublier qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre. Le sexe comme substitut à la communication et à l’amour ! Un exercice purement physique, sans chaleur, pour ne pas penser au reste…

 

L’œuvre de Noé, depuis ses débuts, tourne peu ou prou autour d’une thématique récurrente : « Le temps détruit tout ». La beauté, la jeunesse, la passion… tout est voué à disparaître ! Un thème pas très folichon que le réalisateur parvenait pourtant à transcender dans Irréversible, véritable choc sensoriel et visuel qui, par sa narration en flashbacks sous forme de spirale infernale, nous permettait de suivre le calvaire vécu par Monica Bellucci et Vincent Cassel à l’envers et ainsi, de passer de l’horreur (le viol, la vengeance sur le mauvais coupable) à la grâce (le dernier plan nous montrait le bonheur du couple avant le drame)… Cynique à souhait, Love, dont le titre va très vite s’avérer ironique, en est l’exact opposé et malgré une structure en spirale similaire, Noé choisit cette fois-ci le procédé inverse (du bonheur vers le misérabilisme), nous proposant un pesant mélodrame en chambre, dénué de la moindre lueur d’espoir.

 

Pourquoi pas ! Après tout, avec des oeuvres comme Amour, de Michael Haneke, le spectateur en a vu d’autres ! Malheureusement depuis quelques années, Noé a semble-t-il oublié l’une des règles les plus essentielles de la narration, à savoir : l’identification spectatorielle. Difficile en effet de s’identifier ou de s’attacher un tant soit peu aux personnages principaux de son film précédent, Enter the Void, encore moins aux deux héros têtes à claques, détestables et foncièrement superficiels de Love, deux adultes (en âge uniquement) multipliant les bêtises et les excès par pur égoïsme, sans se soucier un seul instant de leur prochain, de leur conjoint et encore moins des conséquences dramatiques de leurs actes. Murphy est un beau gosse idiot qui tombe raide amoureux d’une femme qu’il passe son temps à tromper et insulter, avant d’aller (accidentellement) faire un enfant ailleurs, avec une autre femme qu’il délaisse. Electra est une jeune fille un peu bohème, plus ou moins artiste, junkie, dangereuse et suicidaire, couchant elle aussi à gauche et à droite, prenant son pied dans les boites à partouzes et tombant amoureuse d’un homme qui, elle le sait pertinemment, ne peut que lui faire du mal.

 

Voilà bien une des grandes manies du cinéma français actuel : tenter en vain de nous apitoyer sur le sort de personnages idiots, paumés, égocentriques, malintentionnés, dénués d’éducation et du moindre sens moral, comme nous l’a encore démontré le récent La Tête Haute, d’Emmanuelle Bercot, qui tentait de nous intéresser au sort d’un jeune voyou profondément irrécupérable… Dans Love, quand Murphy, hanté par le souvenir de son amour définitivement perdu, tombe en dépression et décide d’en finir avec la vie, la seule réaction dans la salle fut un « pas trop tôt ! » libérateur (il faut dire que le film dure 2h20 !)

 

Les personnages du film de Noé ne sont que deux sales gamins ne pensant qu’à leur propre plaisir. Nous sommes très loin des adultes d’Irréversible dont nous partagions les (rares) joies et les (nombreuses) souffrances. Nihiliste au possible, Love indiffère beaucoup plus qu’il ne choque, d’autant plus qu’au niveau de la forme, Noé – pour la première fois dans sa carrière – n’assure pas le spectacle, malgré une bande-son dans laquelle se croisent des partitions de Funkadelic, Thomas Bangalter, Jean-Sébastien Bach, Pink Floyd et même ce bon vieux John Carpenter !…

 

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Chef opérateur de grand talent au service de réalisateurs iconoclastes (outre Noé, il a travaillé pour Harmony Korine, Fabrice Du Welz, Dario Argento et récemment Ryan Gosling pour Lost River), Benoît Debie rate cette fois totalement son coup avec une photographie tellement ténébreuse (toujours dans des espaces confinés) que même les scènes de sexe en pâtissent. Fétichiste de la toute-puissance du plan et du plan-séquence au détriment de son récit (les valeurs du cadre ne changent quasiment jamais), Noé tente de nous faire entrer dans sa transe mais il est tout simplement impossible de se joindre à la « fête », encore moins lorsqu’il cite à tout va ses œuvres antérieures et ose quelques private jokes pas drôles pour un sou (un personnage s’appelle Gaspar, un autre s’appelle Noé !…)

 

D’un scénario de dix pages, Noé tire un film désespérément long dont la plupart des dialogues, affligeants d’amateurisme et de vulgarité (« bitch » par ci, « fuck » par là, « fucking bitch » un peu partout) sont improvisés par deux acteurs débutants (gentil euphémisme pour ne pas dire « amateurs »). La pauvreté inouïe des répliques, indignes d’une série d’AB Productions ou d’une émission de télé-réalité est d’autant plus pesante que, tout du long, le film nous est narré en voix off par son héros analphabète. Une scène de ménage entre Murphy et Electra, à grands coups d’insultes ordurières et de portes qui claquent, semble sortie tout droit d’une émission du style « Loft Story ».

 

Karl Glusman est un beau gosse antipathique et fade, sans doute choisi davantage pour la taille appréciable de son pénis que pour son talent, même si des rumeurs affirment que son auguste membre serait en fait une prothèse. Ce pénis, Noé le filme religieusement, sous toutes les coutures et sans relâche, alors qu’il ne montre presque jamais le sexe des femmes, encore moins le plaisir féminin, une notion qui lui semble totalement étrangère ou – plus grave – l’indiffère, autant semble-t-il que le plaisir du spectateur ! Noé, comme son personnage masculin, se fait plaisir mais n’en donne pas, ce qui n’est pas très fair play… Vendue comme la nouvelle Adèle Exarchopoulos (le cinéma français est décidément tombé bien bas), Aomi Muyock, ancien mannequin aux faux airs d’Olga Kurylenko, s’avère sans grande surprise d’une vulgarité hallucinante, à faire passer Béatrice Dalle pour Audrey Hepburn !… Autant dire que ces deux-là s’avèrent bien plus crédibles lorsqu’ils se font tirelipimpon que quand ils parlent…

 

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« L’amour physique est une impasse, d’où un perpétuel va-et-vient », disait Gainsbourg. Noé s’évertue à illustrer cette maxime en multipliant les scènes de sexe jusqu’à la lassitude. Ennuyeuses, froides, tristes, figées, sans joie ni tendresse, elles sont filmées de façon bien trop distante pour que l’on ressente la moindre émotion, encore moins pour faire monter l’envie de passer à l’acte! Les moments d’intimité entre Murphy et Electra donnent l’impression au spectateur d’assister à quelque chose qui ne le regarde pas. Elles le mettent dans une position de voyeur qui n’aurait pas envie d’être là. La chair est bien triste dans Love... La seule exception concerne une scène à trois un chouia plus joyeuse, entre Murphy, Electra et leur jeune voisine blonde (Klara Kristin), qui bien plus tard, portera l’enfant de Murphy… L’exercice tourne à vide car la sexualité est filmée exclusivement du point de vue masculin et ne trouve donc pas sa place naturelle dans l’histoire du couple.. Amour et sexe ne se marient décidément pas à l’écran, comme si le sexe ne pouvait être filmé que dans un contexte purement physique ou transgressif. Love échoue donc à son tour dans cet exercice périlleux et vain.

 

Pas de plans de coupe, pas d’acteurs X jouant les doublures, pas non plus de ces prouesses acrobatiques que l’on voit dans la pornographie traditionnelle… que du sexe dans sa banalité la plus totale : fellations, pénétrations vaginales, masturbation, éjaculation faciale en 3D (merci, Gaspar Noé !), une visite dans une boite à partouze sordide pour tenter d’enrayer l’ennui… et c’est à peu près tout ! Pour plus de variété et de folklore, c’est sur YouPorn que ça se passe ! Les spectateurs les plus coquins, attirés par la promo axée principalement sur le sexe (notamment, les fameux posters censurés) en seront pour leurs frais. Et ce n’est pas le procédé gratuit de la 3D, d’un mauvais goût assez obsolète (vous en aurez réellement plein les yeux !), qui y changera grand chose. On en rit pendant quelques secondes, avant de se rendre compte qu’il reste encore 1h30 de film derrière.

 

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Mélo banal relatant une disparition (celle d’Electra), un échec (celui du couple) et un deuil (celui de l’espoir), Love est également la triste démonstration des limites d’un réalisateur autrefois surdoué, tellement tombé dans le panneau de sa propre « hype » qu’il est peu à peu devenu une grossière caricature de lui-même, persuadé que le moindre de ses gestes, aussi ridicule, misogyne et cynique soit-il, est une brillante provocation, un pied de nez à l’establishment. Aujourd’hui uniquement préoccupé par ses caprices d’enfant qui n’a pas su grandir, Noé semble content d’avoir su imposer son « coup » à des producteurs qui le vénèrent et aux dirigeants du Festival de Cannes, contents d’avoir une polémique à se mettre sous la dent. Seulement voilà, cette année le coup d’éclat s’est transformé en pétard mouillé avec ce Love qui bande mou.

 

Avec sa triste provoc’ anachronique et infantile, Gaspar Noé avait l’ambition de signer le « Dernier Tango à Paris » du 21ème siècle. Mais Love, qui arrive après la bataille et ne choquera pas grand monde, aurait tout aussi bien pu s’intituler « Cet ennui qu’on dit charnel »…

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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