Actualité 2015… Jupiter Ascending

Jupiter-Ascending-posterJUPITER ASCENDING

(JUPITER : LE DESTIN DE L’UNIVERS)

 

2015, de Andy Wachowski et Lana Wachowski – USA

Avec Mila Kunis, Channing Tatum, Eddie Redmayne, Sean Bean, Douglas Booth, Tuppence Middleton, Doona Bae, Gugu Mbatha-Raw, James D’Arcy, Tim Pigott-Smith et Terry Gilliam

Scénario : Andy Wachowski et Lana Wachowski

Directeur de la photographie : John Toll

Musique : Michael Giacchino

 

 

 

 

 

 

 

 

Les débiles de l’espace

 

Depuis le succès critique et public exceptionnel du premier Matrix en 1999, les Wachowski, désormais frère et sœur, ont toutes les peines du monde à retrouver le succès. Matrix Reloaded et Matrix Revolutions (2003) étaient des suites boursouflées, particulièrement mal jouées (Monica Bellucci, Lambert Wilson, que dire d’autre ?…) qui avaient complètement perdu de vue la simplicité et l’intelligence du concept du film original pour se lancer dans des considérations philosophiques pompeuses et une esthétique de publicité pour déodorant qui n’inspiraient que l’ennui. L’éprouvant et hideux Speed Racer (2008), ambitieuse mais trop cartoonesque relecture d’un dessin-animé pour enfants reste à ce jour l’un des plus gros bides de l’histoire du cinéma qui, certes, fait office de film culte pour certains pervers. L’excellent Cloud Atlas (2012) au scénario tarabiscoté restera par contre à jamais un très grand film mécompris, qui réussit à allier des thèmes philosophiques à de nombreuses scènes au souffle épique, mélangeant différents genres (la science-fiction, l’aventure, la comédie, l’horreur) avec succès. Toute la quintessence des obsessions et de l’univers visuel des Wachowski résumés en un magnifique (mais exigeant) film de 3 heures… Quant à leur récente série télévisée Sense8, malgré un joli succès d’audience, elle fut conspuée pour le manque d’originalité d’une intrigue qui tire en longueur, mais s’améliore apparemment en fin de saison (la saison 2 est annoncée pour l’année prochaine…) On souhaitait donc une rédemption artistique à ces génies de l’image… et puis c’est avec un effroi parsemé d’inquiétude que nous avons découvert les premières images de Jupiter Ascending

 

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Tentative assumée de renouer avec le grand public en lui proposant un spectacle « à la Star Wars », Jupiter Ascending a débarqué » sur nos écrans début 2015… sept mois après la date de sortie prévue. La décision de reporter la sortie du film fut prise seulement quelques semaines avant la date fatidique, un cas de figure qui n’augure jamais rien de bon. On sait aujourd’hui que devant le résultat, craignant un lourd échec, le film disparut des calendriers de la Warner Bros et fut repoussé, officiellement afin de peaufiner les effets spéciaux, certes très nombreux. On comprend maintenant mieux la panique du studio devant le produit fini, énorme space-opera très ambitieux mais dont l’écriture bâclée, le scénario inutilement complexe (souvent même incohérent), les personnages détestables pas attachants pour un sou et l’humour lourdingue en ont fait l’un des plus gros naufrages de l’année, n’ayant récupéré que le quart de son budget (176 millions de dollars) sur le territoire américain. Pour les Wachowski, c’est un nouveau désastre et la preuve du désaveu complet de la profession et du public. Même la star Channing Tatum, interrogé récemment à propos de l’échec du film, s’est montré très embarrassé devant cette « chose » informe et fortement déplaisante.

 

Jupiter Jones (Mila Kunis) est une pauvre immigrante survivant à Chicago comme femme de ménage. Nous la découvrons d’ailleurs en train de récurer des toilettes, une tâche qu’elle effectuera au moins cinq fois au long du film, pour bien faire passer l’idée d’une Cendrillon moderne. Jupiter vit au sein d’une caricature grossière de famille russe que même Luc Besson aurait hésité à utiliser par peur d’être « trop raciste » ! Alors qu’elle s’en va vendre ses ovules pour arrondir ses fins de mois, Jupiter est attaquée par une race de mini-extraterrestres à la solde des Abrasax, une dynastie de l’espace (Eddie Redmayne, Douglas Booth et Tuppence Middleton), frères et sœur décadents qui ont détecté dans l’ADN de la jeune femme des traces de leur mère assassinée dont elle est donc la réincarnation. Jupiter se retrouve donc à la tête de la plus grande fortune de l’univers et la « propriétaire » de notre belle planète bleue… Caine Wise, un guerrier rouquin mi-homme mi-toutou (Channing Tatum, pas fier) débarque alors de l’espace sur son hoverboard piqué à Retour vers le Futur 2 pour protéger la princesse récalcitrante. Il l’emmène au fin fond de la galaxie pour une aventure… tellement incompréhensible et absurde qu’elle frôle parfois l’abstraction. Tout au long du film les enjeux et les motivations des personnages (méchants ou gentils) resteront beaucoup trop flous pour que l’on puisse se passionner pour cet univers trop préoccupé par la seule idée de marcher sur les plates-bandes de George Lucas. Le basculement du film dans le grand spectacle de science-fiction se fait de manière abrupte et les scènes d’action à foison, dont une longue scène de poursuite dans le ciel de Chicago qui donne le vertige (mais pour de mauvaises raisons), perdent toute accroche affective malgré des effets spéciaux dernier cri. Ce déluge d’images criardes et de scènes répétitives en arrive à annihiler toute sensation de cohérence au préjudice de la caractérisation des personnages et de la tolérance du spectateur.

 

SFX - August 2014

 

Si vous vous sentez perdu parmi les nombreuses trahisons et autres retournements de situation, si vous oubliez qui est qui et pourquoi tel personnage agit de telle manière, nous vous proposons un moyen mnémotechnique afin de survivre à Jupiter Ascending sans sombrer dans les bras de Morphée : il y a de bonnes chances que les personnages s’exprimant avec un accent anglais très snob et arborant des tenues extravagantes qui feraient passer celles de Dune et du Cinquième Elément pour des tenues discrètes, soient les méchants…

 

Nous parlions de Luc Besson quelques lignes plus haut et il faut bien constater que Jupiter est en effet une héroïne très « bessonnienne », assez bêta et jamais pro-active : entraînée malgré elle dans une aventure qui la dépasse (comme Néo dans Matrix, les trajectoires respectives des deux personnages contenant bien des similitudes…), aucun de ses actes ou de ses paroles ne viendra jamais faire avancer le schmilblick. Personnage resté à l’état de simple « jeune fille en détresse », l’Elue passe le film à changer de robes, à geindre, à se faire kidnapper et à attendre que son beau chien-garou de Prince Charmant et son groupe de rebelles (parmi lesquels Sean Bean dans le rôle d’un homme-guêpe ! – je ne plaisante pas, c’est dans le film…) viennent la sauver des griffes de ses ennemis. Sans conviction, Mila Kunis se contente donc de jouer les potiches idiotes, préférant vivre sa romance zoophile avec son nouveau petit ami plutôt que de se soucier des enjeux dramatiques portant sur la survie de l’Humanité toute entière… A peine débarquée dans l’espace, entourée d’une multitude d’extraterrestres et de décors extraordinaires, Jupiter joue les blasées et fait comme si rien ne l’étonnait. La performance atroce de Mila Kunis et le manque de rigueur et de logique dans les réactions de son personnage (qui n’évolue jamais malgré l’aventure incroyable qui lui arrive) étonnent de la part de réalisateurs d’habitude très préoccupés par leurs revendications féministes ! Le message du film (« tu peux récurer des toilettes un lundi et hériter du monde entier le mardi ») en prend un sacré coup ! Ceci dit, les autres personnages ne valent guère mieux…

 

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Le frère aîné des Abrasax, Balem (Eddie Redmayne), ayant regardé Matrix en boucle, est bien décidé à moissonner toutes les planètes de l’univers et, comme dans le film beaucoup plus réussi des Wachowski, d’utiliser les humains comme des piles. Son frère Titus, un partouzard notoire, lui déclare la guerre et, se faisant passer pour un gentil (en fait c’est un méchant – voilà pour la complexité des personnages) décide d’épouser Jupiter (qui est donc techniquement le clone de sa mère) afin d’hériter de la Terre. De son côté, afin de conserver sa jeunesse et sa beauté éternelles, la sœur cadette Kalique (Tuppence Middleton) passe son temps à prendre des bains dans une sorte de cambouis noirâtre, essence des âmes détruites à travers tout l’univers par cette famille à l’histoire plus compliquée que dans 14 saisons de Dallas… Le personnage de Kalique ne semble être qu’un prétexte pour exposer le joli postérieur de Tuppence Middleton, ce qui a au moins le mérite de nous faire sortir momentanément de notre torpeur…

 

Le problème le plus gênant de ce film malade, c’est son manque de surprises et d’enthousiasme, qui provoque cette sensation désagréable d’avoir toujours une demi-heure d’avance sur le personnage de Jupiter. Difficile donc de s’intéresser à son sort, encore moins à une histoire d’amour de pacotille gâchée par le manque d’alchimie entre Mila Kunis et Channing Tatum. Impassible, le pauvre acteur semble gêné d’être là, dans un déguisement ridicule qui rappelle un peu celui du rappeur Ice-T, déguisé en homme-kangourou dans le bien plus délirant Tank Girl.

 

JUPITER ASCENDING

 

Malheureusement, le reste du casting est à l’avenant. On devrait d’ailleurs lancer une pétition pour que l’Oscar du Meilleur Acteur remporté cette année par Eddie Redmayne (pour sa prestation en Stephen Hawking dans The Theory of Everything) lui soit confisqué en représailles pour sa performance dans Jupiter Ascending. Incarner Balem Abrasax, le plus grand méchant de tout l’univers, la quintessence de la forme humaine, sorte d’amalgame entre Ming the Merciless (Flash Gordon) et Darth Vader, en prenant la voix asthmatique d’un Etienne Daho de l’espace arborant le physique d’un jeune freluquet malade et chétif n’était certainement pas la meilleure idée. L’acteur, qui surjoue le moindre chuchotement, est à peu près aussi menaçant qu’un balai-brosse. Affublé d’une diction particulièrement bizarre qui, en comparaison, ferait de William Shatner le plus grand acteur shakespearien, Eddie Redmayne nous livre une grande dose de N’IMPORTE QUOI, nouvelle preuve qu’après certaines errances de Keanu Reeves et Carrie-Anne Moss dans les suites de Matrix, les Wachowski (comme George Lucas) s’avèrent de bien piètres directeurs d’acteurs. Entre leurs mains, les meilleurs acteurs ne sont jamais à l’abri de sombrer dans le ridicule le plus total. Dans Jupiter Ascending, on en vient souvent à se demander si Dominique Farrugia n’aurait pas mieux convenu pour certains rôles…

 

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Le plus malheureux, c’est que les Wachowski foirent également l’élaboration de leur ambitieux univers, sorte de compromis entre ceux de Star Wars, de Star Trek et de Brazil (Terry Gilliam en personne nous gratifie d’ailleurs d’une apparition loufoque.) Leur imagerie tombe souvent dans le mauvais goût le plus absolu en termes de design, de maquillages et de direction artistique. Ne trouvant jamais le bon équilibre requis entre kitsch assumé et science-fiction classique, les Wachowski, dont la personnalité visuelle faisait pourtant tout le charme de leurs univers précédents, se perdent dans des concepts ridicules, que ce soit les maquillages des hybrides entre humains et animaux (femme à oreilles de chauve-souris, pilote à trompe d’éléphant, méchants à têtes de dinosaures…) ou dans le design terriblement impersonnel (et gâché par des images de synthèse peu flatteuses) de vaisseaux spatiaux informes. La plupart des scènes d’action, notamment lors du grand final, se résument à faire tomber des personnages dans des décors en CGI en train d’exploser, le tout sans la moindre égratignure. Rendre hommage à Star Wars ? Pourquoi pas ? Avec ses Gardiens de la Galaxie, film autrement plus fun et réussi, le surdoué James Gunn relevait le défi haut la main avec la dose parfaite d’humour et de grand spectacle. Dans Jupiter Ascending, le bestiaire, les accessoires et les décors hideux (sur Terre comme dans l’espace) font davantage penser à La Menace Fantôme (et à Howard le Canard) qu’à L’Empire Contre-Attaque

 

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Trop brouillon, trop long, niais, caricatural et ennuyeux pour être apprécié au second degré, Jupiter Ascending ne s’apprécie même pas sur la base de son comique involontaire tant l’humour développé tout au long du film est bas du front et tant le récit, à l’instar d’un Battlefield : Earth de sinistre mémoire, se prend au sérieux… Les Wachowski ont voulu refaire Star Wars, mais avec cette alternance de morceaux de bravoure sans âme et des scènes de (mauvais) dialogues interminables… ils nous offrent en fin de compte le nouveau Super Mario Bros. Véritables créateurs d’univers ayant par le passé révolutionné la science-fiction avec talent, les Wachowski commettent un faux pas que nous avons pourtant envie de leur pardonner pour leurs services rendus au cinéma. Il est temps pour eux de revenir à des projets beaucoup plus modestes, à l’instar de leur premier film, Bound (1996), magnifique et brillant petit polar sur fond d’une grande histoire d’amour lesbienne… qui reste leur meilleur film à ce jour !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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