Actualité 2015… Ex Machina

Ex_Machina-368494509-largeEX MACHINA

 

2015, de Alex Garland – UK

Avec Alicia Vikander, Oscar Isaac, Domhnall Gleeson et Sonoya Mizuno

Scénario : Alex Garland

Directeur de la photographie : Rob Hardy

Musique : Geoff Barrow et Ben Salisbury

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prométhée post-moderne

 

Avertissement. Cette critique contient des SPOILERS.

 

« Deux Ex Machina » est une locution latine signifiant « Dieu issu de la machine ». Au cinéma, l’expression est utilisée pour évoquer le moment où, dans un script, un obstacle est résolu par l’intervention d’un élément ou d’un personnage inattendu. Ces satanés aigles géants qui déboulent pour sauver les Hobbits à la fin de chaque épisode du Seigneur des Anneaux en sont l’exemple parfait. Dans le film d’Alex Garland, son premier en tant que réalisateur, l’expression est à prendre au sens propre car c’est la machine qui aura le dernier mot. Son script fait intervenir des thématiques à la fois anciennes (« Qu’est-ce qu’un être humain ? ») et (relativement) nouvelles (« Que signifie être une femme ? ») Plus spécifiquement, qu’arrive-t-il à un homme solitaire qui peut obtenir tout ce qu’il désire, à l’exception notoire de l’amour et d’un peu de compagnie humaine ? Que reste-t-il à faire quand on a déjà tout ? C’est une des nombreuses questions passionnantes posées par Ex Machina, via le personnage énigmatique de Nathan (Oscar Isaac), milliardaire excentrique et reclus, génie de la technologie qui, comme bien des savants fous de cinéma avant lui, se prend pour Dieu le père et, tel un marionnettiste, tire les ficelles d’un petit théâtre de la cruauté qu’il a imaginé dans son antre.

 

machina_a

 

« Il se prenait pour Dieu. Mais Dieu a horreur de la concurrence ! » scandait le poster du génial Re-Animator de Stuart Gordon. Un problème auquel Nathan ne tardera pas à être confronté…

 

Premier long du scénariste et romancier anglais Alex Garland, collaborateur régulier de Danny Boyle (sur The Beach, 28 Days Later et Sunshine), mais également scénariste et producteur des excellents Never Let Me Go (de Mark Romanek) et Dredd (de Pete Travis), Ex Machina réussit magnifiquement l’exercice du huis-clos tout en abordant avec une remarquable perspicacité le thème récemment archi-rebattu (Chappie, Avengers : Age of Ultron) de l’intelligence artificielle et de sa conscience. Mais contrairement aux deux films précités, Ex Machina représente un sommet de la science-fiction moderne, un anti-blockbuster préférant nous agripper par un suspense insoutenable, une imagerie science-fictionnelle inédite à l’écran, un humour à froid qui tombe souvent dans la bizarrerie la plus totale et surtout, par une vraie réflexion pratique sur des sujets passionnants.

 

118527

 

Caleb (Domhnall Gleeson), modeste mais brillant programmateur d’une entreprise à la Google, gagne un concours qui consiste à passer une semaine dans la maison-bunker de son patron, le tout-puissant Nathan, sorte de Steve Jobs parano, qui vient de mettre au point « Ava », un séduisant modèle d’androïde féminin (visage de femme, corps d’androïde) doté de toutes les dernières technologies en matière d’intelligence artificielle et de bien d’autres attributs qui brouillent volontairement la limite entre la femme et le robot… La tâche de Caleb est de tester, via le « Test de Turing » les fonctions d’Ava et ainsi, de démontrer (ou de contester) la présence d’une conscience bien réelle et du libre-arbitre. La créature a-t-elle, au fil de ses expériences, acquis une conscience humaine ou ses actes ne sont-ils que le résultat prévisible de programmes informatiques ? Quoi qu’il en soit, le jeune ingénieur ne reste pas longtemps insensible aux charmes de la créature. Il tombe amoureux de son intelligence, de son comportement, de la manière dont elle parle, de sa beauté… Il apprendra bien plus tard qu’Ava fut créée selon son historique de recherches sur internet, d’après les détails les plus intimes de sa vie privée, comme ses ex-petites amies et ses préférences en matière de pornographie… Afin de compliquer son expérience, Ava fut donc créée par Nathan selon la conception de la perfection féminine de Caleb. Le fait qu’elle ne soit pas incarnée par Jessica Chastain peut sembler bizarre au premier abord mais la frêle et gracieuse suédoise Alicia Vikander apporte au robot une aura de mystère et un charme absolument irrésistibles. Le spectateur, comme Caleb, veut Ava pour maîtresse, pour objet sexuel, pour confidente, pour amie, sœur, mère, fille, etc.

 

Féru de science-fiction et de mathématiques, Alex Garland raconte comment est née Ava, qu’il a conçue comme un mélange de la voix de l’ordinateur de 2001, l’Odyssée de l’Espace et des robots de la série Real Humans : « Ava est née d’une dispute avec un ami informaticien qui pense qu’on ne pourra jamais créer une véritable intelligence artificielle. Je suis convaincu du contraire et avec l’aide de Murray Shanahan, un professeur en robotique cognitive, j’ai continué à débattre sur le sujet. Le résultat de ces débats fut le début de la trame de mon film. Afin d’ajouter une source de dramaturgie et de conflits, j’ai eu l’idée de conférer à cette intelligence artificielle les caractéristiques physiques d’une jolie femme et de la rendre ouvertement sexuée afin de semer la confusion chez le jeune héros. Nuance cruciale pour mieux appréhender le film : Ex-Machina ne traite pas d’intelligence artificielle, qui est acquise, mais bien de conscience chez l’intelligence artificielle… »

 

Ex-machina-une

 

Mélange savamment dosé d’influences diverses allant de l’androïde Maria de Metropolis, Sonny dans I, Robot, un certain C3PO, en passant par la Björk bio-mécanique du clip « All is Full of Love », Ava reste néanmoins une création d’une originalité folle, à la présence troublante, sensuelle et charnelle en dépit de son apparence synthétique. Pas une mince affaire ! A l’écran, Alicia Vikander devait convaincre en tant que femme autant que sous l’apparence d’une machine. De sa performance dépendait l’alchimie du « couple » qu’elle forme avec Domhnall Gleeson, notamment lorsqu’ils font connaissance dans un décor séparé en deux, réminiscence de la rencontre entre Hannibal Lecter et Clarice Starling dans Le Silence des Agneaux. Avec sa démarche de ballerine, le moindre mouvement, le moindre pas, le moindre tic facial d’Ava sont le fruit d’une longue réflexion et d’un long travail de répétition. L’actrice livre une performance à la précision remarquable et incarne à merveille un esprit enfermé dans une « prison » mécanique qui l’empêche de s’épanouir pleinement dans ce concept d’humanité qu’elle cherche à tout prix à mieux comprendre.

 

Ava bénéficie d’effets spéciaux très sophistiqués, beaucoup plus gracieux et réussis que dans le récent Terminator Genisys, qui recréait presque à l’identique (pour un résultant peu concluant) un Arnold Schwarzenegger de 30 ans. La différence, c’est que Garland filmait réellement Alicia Vikander, revêtue d’un costume spécial, sur le plateau. Ava n’est donc pas un personnage entièrement animé par ordinateur : seules certaines pièces de son anatomie étaient remplacées par des images de synthèse en post-production… un peu sur le modèle de l’excellent Splice de Vincenzo Natali. Saluons donc les trucages exceptionnels réalisés par Double Negative, qui permettent de conserver intacte la performance de l’actrice. Un détail qui frappe dans le design de l’androïde : le « cœur » d’Ava, ou du moins un objet bio-mécanique ressemblant à un cœur, est enfermé dans sa carapace, visible par tous. Manipulation émotionnelle de son créateur pour faciliter l’attachement à sa créature ?

 

EM_Domination

 

Malgré toutes ces considérations scientifiques et visuelles à priori très techniques et compliquées, Alex Garland accouche d’un scénario limpide, structuré comme une longue partie d’échecs à la simplicité narrative exceptionnelle, dépouillée (un seul lieu, trois personnages) et sans fioritures.

 

La puissance dramatique de la claustrophobie au sein d’une petite communauté est un sujet qu’Alex Garland maîtrise à merveille dans ses scénarios, qu’il s’agisse de la tribu utopique de The Beach, du vaisseau spatial de Sunshine, de l’école pour jeunes donneurs d’organes de Never Let Me Go ou encore de l’énorme bloc de béton urbain dans lequel se déroule l’action de Dredd… Il perfectionne encore davantage ce procédé narratif avec Ex Machina, en plaçant ses trois protagonistes principaux dans un sinistre bunker sans fenêtres, dont les pièces et les corridors peints en blanc dégagent une forte impression de froideur clinique, du moins dans les appartements de l’invité. L’endroit fait penser à un de ces labyrinthes dans lesquels des scientifiques enferment des souris. Le bâtiment est éloigné de tout, uniquement accessible par hélicoptère, perdu quelque part dans les montagnes, à des centaines de kilomètres de toute civilisation. Dès le début du film, qui nous montre le voyage de Caleb en hélico, survolant des contrées désertes, nous ressentons un terrible sentiment d’enfermement et d’isolation, la sensation qu’un piège, dont nous ignorons encore la nature, est en train de se refermer sur un jeune homme naïf qui croit avoir gagné le gros lot. Une séquence d’ouverture qui rappelle le générique du Shining de Stanley Kubrick ! Une fois arrivé chez Nathan, Caleb, qui court déjà à sa perte sans le savoir, est forcé de signer une clause de non-divulgation en béton armé, un détail qui fait penser qu’il consent inconsciemment à sa propre incarcération, comme le pauvre Jonathan Harker arrivant au château de Dracula ou une call-girl débarquant chez Charlie Sheen…

 

XXX EX MACHINA MOV JY 5556 .JPG A ENT

 

Dans les quartiers de Nathan, par contre, on se retrouve davantage dans une sorte de lupanar lugubre, suintant la luxure, à l’atmosphère stérile, avec des cascades d’eau et des roches (faisant penser à un jardin japonais) au style très new age, favorisant la méditation. Les portes n’ont pas de poignées, des prostituées asiatiques muettes et entièrement nues se promènent un peu partout et Nathan semble particulièrement fier de son dancing et de sa boule à facettes disco ! Son antre est le parfait mélange entre le volcan sous-terrain d’un méchant de James Bond et la célèbre Playboy Mansion… Barbu et bodybuildé (cogner son punching-bag à l’aube est son remède contre la gueule de bois), Oscar Isaac incarne Nathan comme un mâle alpha, un playboy violent dont les gestes inopinés, les sautes d’humeurs et les mœurs déviantes font paradoxalement penser aux caractéristiques d’un robot. Son ego est tellement surdimensionné qu’il n’a même pas besoin de partenaires pour faire la fête, picoler, ou encore se déchaîner sur le dance floor (sur « Get Down Saturday Night ») lors d’une scène mémorable et hilarante, dont le ton burlesque vient désamorcer momentanément le sérieux du film. (Aussi clinique soit-il, le film est loin d’être dépourvu d’humour puisqu’il nous gratifie même d’une référence à la gâterie ectoplasmique reçue par Dan Aykroyd dans Ghostbusters…) Tour à tour onctueux, avec son sourire et son enthousiasme de faux-cul, puis effrayant lorsqu’il devient brutal envers ses propres créations (Ava est emprisonnée dans le bunker), Nathan fait preuve du cynisme et de l’assurance blasée d’une rock star sur le retour.

 

Nathan est un être en colère contre sa propre création, qui ne lui montre aucun respect, aucune dévotion, qui ne le prend pas pour Dieu et, comble de l’affront, ose lui préférer un étranger de passage dans leur maison. « Qu’est-ce que ça fait d’avoir créé quelque chose qui vous déteste ? » lui lance Ava, avec l’assurance d’une créature qui s’est définitivement affranchie de l’influence néfaste de son geôlier de « père », preuve s’il en est de l’authenticité de l’humanité de cette « créature »…

 

love

 

Malgré ses prouesses techniques, Ex Machina remet au goût du jour une science-fiction adulte et satyrique à l’ancienne, avec pour références des cinéastes de prestige comme Stanley Kubrick, Douglas Trumbull et Christopher Nolan. Le jeune prodige Alex Garland n’a pas à rougir de ces comparaisons, assumant ses prises de risque narratives et artistiques avec la force tranquille d’un artiste qui a longuement mûri son sujet et l’a soumis à la contradiction de scientifiques avant de se mettre au travail !

 

Ex Machina est une histoire de génie, de folie et d’orgueil à la Frankenstein, située dans un univers robotique à la Blade Runner, proposant un jeu du chat et de la souris (avec maintes manipulations et tromperies) digne d’Alfred Hitchcock, sous l’influence littéraire des Grandes Espérances de Charles Dickens… un mélange d’influences diverses qui créent un tout homogène, stylisé, élégant, cérébral et sacrément passionnant, dont le suspense s’avère par moments insoutenable. Pas trop mal pour un premier film !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>