Actualité 2015… Dark Places

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2015, de Gilles Paquet-Brenner – USA

Avec Charlize Theron, Nicholas Hoult, Christina Hendricks, Chloë Grace Moretz, Corey Stoll, Tye Sheridan, Andrea Roth, Drea De Matteo, Laura Cayouette, Sean Bridgers, Glenn Morshower et Sterling Jerins

Scénario : Gilles Paquet-Brenner, d’après le roman de Gillian Flynn

Directeur de la photographie : Barry Ackroyd

Musique : BT et Gregory Tripi

 

 

 

 

 

 

 

Lassitude de la peur

 

« Par l’auteur de Gone Girl », lisait-on sur les posters de Dark Places. Un argument promotionnel évidemment bien plus accrocheur que « par le réalisateur de « Gomez et Tavarès »… Il était logique de capitaliser sur le succès d’un des meilleurs films de ces dernières années, le thriller glacé de David Fincher ayant marqué durablement nos rétines par sa classe hitchcockienne, son intelligence, son humour à froid et ses litres de sang généreusement versés. Mais là où Gone Girl s’amusait à accoucher d’une satire grinçante des dérives médiatiques de la société capitaliste, Dark Places lorgne plus sérieusement du côté du drame psychologique sans la moindre touche de second degré, au moyen d’un scénario faiblard où passé et présent s’enchevêtrent de manière indissociable. Dark Places échoue malheureusement à retranscrire l’univers malin du roman de Gillian Flynn et à créer un quelconque suspense, au point où le film de Gilles Paquet-Brenner accumule les tares déjà relevées dans un autre film de notre FLOP 2015, le français Boomerang, de François Favrat, au sujet étrangement similaire.

 

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1985. Dans une petite bourgade du Kansas, Libby Day (Sterling Jerins), 7 ans, a survécu au massacre à la carabine de sa mère et de ses deux sœurs. Seul témoin de la scène, son témoignage accablant (manipulé par ses avocats et par la presse) désigne son frère aîné, Ben (Tye Sheridan), alors âgé de 16 ans et sous l’emprise d’une secte satanique comme le meurtrier. Depuis lors, le fait divers est connu comme le « Kansas Prairie Massacre ». Dans les années qui ont suivi le drame, Libby est devenue une célébrité malgré elle, la petite orpheline la plus célèbre de l’Amérique et la proie de la presse à scandales, toujours à l’affût de faits divers morbides… 30 ans plus tard, Libby (Charlize Theron) est devenue une jeune femme solitaire, taciturne et au comportement autiste, qui survit grâce aux revenus générés par son best-seller « A Brand New Day », rédigé il y a une dizaine d’années pour exorciser ses démons et raconter sa version des évènements. Pratiquement sur la paille, Libby survit grâce à quelques donations de fans et des royalties de moins en moins grasses. De son côté, Ben (cette fois incarné par Corey Stoll – qui ne ressemble en rien à Tye Sheridan), toujours derrière les barreaux, est sur le point d’être exécuté. Il continue cependant de clamer son innocence. Un petit groupe de passionnés de faits divers sordides, le « Kill Club », découvre de nouveaux éléments qui remettent en doute le témoignage de Libby et la culpabilité de Ben. Avec l’aide du leader du groupe, Lyle Wirth (Nicholas Hoult), Libby rend visite à son frère pour la première fois depuis le massacre. Fauchée, au pied du mur, dévorée par le doute et la culpabilité, Libby décide, contre toute attente, de les aider afin d’innocenter son frère et de découvrir enfin la vérité. « C’est moi qui suis derrière des barreaux mais c’est toi qui es en prison, Libby ! », lui déclare son frère, étonnamment serein.

 

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Le film se déroule donc sur deux lignes temporelles distinctes et parallèles : l’enquête qui se déroule de nos jours et les évènements qui ont mené aux meurtres 30 ans plus tôt, via de nombreux flashbacks où nous faisons la connaissance du jeune Ben et de sa petite amie de l’époque, Diondra (Chloë Grace Moretz), 16 ans et enceinte. Dark Places décrit la jeunesse et le dénuement d’une bourgade pauvre mais tranquille, ainsi qu’une populace en proie à la paranoïa, mal équipée pour faire face à un phénomène relativement nouveau tel que les crimes satanistes. Une hystérie qui pousse tout le monde (simples quidams, policiers) à vouloir lyncher au plus vite le premier coupable venu. Ben fut donc immédiatement la victime d’une véritable chasse aux sorcières…

 

Dans son roman, Gillian Flynn arrivait à transcrire cette atmosphère hystérique, à la manière de Truman Capote dans son célèbre « In Cold Blood », une œuvre à laquelle Dark Places (le roman et le film) doit énormément. Le français Paquet-Brenner, sélectionné par la productrice Charlize Theron, était de toute évidence un choix très bizarre afin de mettre en scène une histoire typiquement américaine, située dans les régions les plus conservatrices du Bible Belt. On peut supposer que le choix de Theron s’est fait sur base de Walled In (2009), petit thriller en huis-clos inédit chez nous (du moins hors festivals) et premier film américain du réalisateur, plutôt que sur les deux aventures « comiques » édifiantes de Gomez et Tavarès

 

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Le récit accumule donc les allers-retours incessants (et souvent inutiles) entre le passé et le présent, mais aussi certains retournements de situation improbables. Sans nul doute la pire adaptation d’un excellent roman de mémoire récente, Dark Places tente d’en conserver la structure, mais parvient par on ne sait quel miracle à biffer tous les éléments intéressants mis en place par Gillian Flynn (notamment la caractérisation des personnages et l’ambiance horrifico-gothique) pour se concentrer sur l’aspect le moins crédible du récit, à savoir l’enquête. Le résultat accumule les tares (voix off inutile, interrogatoires statiques et répétitifs, personnages secondaires peu exploités) inhérentes à ce type d’adaptation cherchant à retranscrire la densité de l’œuvre originale, sans parvenir à la crédibiliser dans un univers cinématographique. L’incohérence la plus flagrante du scénario c’est qu’au fil de l’enquête, Libby se remémore des détails et des scènes dont elle n’aurait de toute évidence pas pu se rappeler (n’étant pas présente sur les lieux), ou en arrive à tirer des conclusions tellement évidentes qu’elle aurait du y penser 30 ans plus tôt ! Un éparpillement narratif inconcevable dans un film de ce calibre, preuve de la médiocrité accablante de l’adaptation de Gilles Paquet-Brenner. Le réalisateur / scénariste introduit des indices sans jamais prendre la peine de nous proposer des fausses pistes plausibles, histoire de créer un semblant de suspense. La conséquence, c’est que la solution la moins plausible se révèle être au final être la bonne, lors d’une scène, sommet de ridicule qui nous ramène à cette célèbre réplique de La Cité de la Peur : « En fait c’était moi le tueur !… Non j’déconne »… A la différence près qu’ici, le tueur ne déconne pas… Drôle d’expérience que d’assister à un fou rire collectif dans une salle de cinéma projetant un polar aussi sombre !

 

Le manque de suspense et de surprises rend Dark Places d’un ennui particulièrement dévastateur pour un « whodunnit ». L’atmosphère sévère et froide de la petite communauté du Kansas n’aide pas à faire passer la pilule puisque le film semble se construire sur un catalogue de calamités digne des « Misérables » (sans les chansons…) : meurtre de masse, un père alcoolique, SDF et absent (Sean Bridgers), une mère courage (Christina Hendricks) sur le point de perdre sa ferme, des jeunes gens mal dans leur peau embrigadés dans une secte, problèmes de drogue, abus sur mineurs, grossesse chez une adolescente, stripteaseuses paumées, fétichistes des meurtres en série, secrets de famille sordides… De quoi filer une crise cardiaque à Norman Rockwell !… Impossible de s’investir dans cet univers de désolation, en pleine déliquescence, sans le moindre personnage positif auquel s’identifier. Gilles Paquet-Brenner échoue donc là où la première saison de la série True Detective arrivait à nous passionner pour un univers similaire et profitait de son postulat de départ pour sonder les tréfonds de l’âme humaine. Le film nécessitait sans doute le talent d’un David Lynch, toujours à l’aise pour introduire des personnages colorés et charmants avant de faire craquer le vernis de la bienséance et de révéler les horreurs cachées dans leurs placards, au fond de caves sordides ou dans des bois perdus… Mais Dark Places n’est ni Blue Velvet, ni Twin Peaks, moins préoccupé par ses personnages que par l’aspect procédural terriblement ennuyeux de l’enquête… Personne, lors de la production du film, confronté à un scénario d’une banalité confondante, ne semble s’être posé la question : « Qui est-ce que ça va intéresser ? »…

 

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Charlize Theron fait de son mieux pour incarner Libby comme une victime de choc post-traumatique, mais sa performance à l’écran est tellement monotone et le personnage si fondamentalement antipathique et passif (en somme, l’inverse de la performance de Rosamund Pike dans le film de Fincher !) qu’il devient très vite impossible de s’intéresser à ses états d’âme. Son rôle se résume souvent à écouter Nicholas Hoult lui expliquer les éléments de l’enquête ou à se rappeler de son enfance via les flashbacks qui occupent plus de la moitié du film… En l’absence d’un protagoniste auquel s’identifier, nous nous retrouvons avec un film structuré comme une de ces émissions voyeuristes à la « Complément d’enquête » (ironique étant donné que Gone Girl se moquait ouvertement de ce genre de médias !) : nous suivons une série de flashbacks décousus et de conversations révélatrices avec pour mission de remettre de l’ordre dans les pièces d’un puzzle par ailleurs pas très difficile, le genre de puzzle à 30 pièces pour enfants…

 

Seul l’excellent Corey Stoll (House of Cards, Ant-Man, Black Mass) arrive à faire exister son personnage de victime (?) emprisonnée depuis 30 ans. Le reste du casting, de Nicholas Hoult évoquant l’aspect troublé de Norman Bates à Chloë Grace Moretz, en ado possessive et manipulatrice, en passant par Drea De Matteo, stripteaseuse victime d’abus sexuels dans son enfance, ne fournit que le minimum syndical. Trop de personnages semblent exister uniquement pour faire avancer une intrigue bourrée d’approximations et qui, paradoxalement, fait du sur-place.

 

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Alors que David Fincher (Gone Girl) avait amené son talent et son audace à l’univers de Gillian Flynn, Gilles Paquet-Brenner ne lui apporte que son manque d’inspiration et de raffinement. Davantage technicien et simple exécutif qu’auteur, le français gâche le talent considérable d’un casting prestigieux et signe un véritable non-événement, une morne leçon de réalisation, plus proche d’un téléfilm du genre de ceux que l’on produit à la chaîne que d’une œuvre de cinéma. Le réalisateur tente bien à certaines reprises de s’éloigner de ce réalisme cru pour tenter une imagerie de film d’horreur dans laquelle des boogeymen ruraux et des stéréotypes « white trash » deviennent des créatures de cauchemars. Mais l’aspect visuel très pauvre de ces scènes grisâtres, plongées dans l’ombre et une musique qui souligne inutilement le sentiment d’angoisse, ne font rien pour plaider en faveur d’un cinéaste qui, au pire, ferait bien mieux de revenir en France pour tourner d’autres comédies idiotes…

 

Dès le départ, la crédibilité de Dark Places était de toute façon à prendre avec des pincettes : en effet, comment prendre au sérieux un film dans lequel Charlize Theron (tour de poitrine : 90 B) joue la fille de Christina Hendricks (95 D) ?

 

Pour un bon film mettant en scène Charlize Theron et Nicholas Hoult, nous vous conseillons plutôt d’aller voir (et revoir et revoir et revoir encore) Mad Max : Fury Road

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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