Actualité 2015… Chappie

CHAPCHAPPIE

 

2015, de Neill Blomkamp – USA / Mexique / Afrique du Sud

Avec Sharlto Copley, Hugh Jackman, Sigourney Weaver, Dev Patel, Die Antwoord (Yo-landi Visser et Ninja), Jose Pablo Cantillo et Johnny Selema

Scénario : Neill Blomkamp et Terri Tatchell

Directeur de la photographie : Trent Opaloch

Musique : Hans Zimmer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Allo Maman, Robot…

Après un premier long-métrage, l’excellent District 9 (2009), nominé à l’Oscar du Meilleur Film (un cas de figure extrêmement rare), le réalisateur sud-africain Neill Blomkamp, protégé de Peter Jackson, était attendu au tournant. Souffrant du syndrome du deuxième album difficile, Elysium (2013), reçut des critiques beaucoup moins dithyrambiques, malgré son statut de bonne petite série B de science-fiction à l’imagerie punk-metal fascinante. Son scénario par contre, fut unanimement jugé trop simpliste et caricatural.

 

 

Blomkamp lui-même le reconnaît : « J’ai merdé ! », déclarait-il quelques temps avant la sortie de Chappie. « J’en prends toute la responsabilité. Je pense qu’en fin de compte, l’histoire d’Elysium n’était pas bonne. J’aimerais pouvoir revenir en arrière et corriger mes erreurs. Mais le scénario n’était pas assez bon. Et le film lui-même ne l’était pas non plus. J’ai l’impression d’avoir fait un excellent travail sur le design, les costumes et les effets spéciaux. Mais en fin de compte, tous ces éléments reposaient sur une colonne vertébrale trop fragile : le script était médiocre, l’histoire n’était pas satisfaisante »…

 

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Une attitude admirable et rafraîchissante au sein d’une industrie où la langue de bois est monnaie courante, d’autant plus qu’Elysium était davantage naïf et simpliste que mal écrit ! Seulement voilà, si Neill Blomkamp semblait avoir pris conscience de ses erreurs, il n’a, de toute évidence, pas su les rectifier, son mea culpa arrivant quelques semaines seulement avant la sortie de son troisième film, Chappie, une amère déception qui nous fait poser LA question qui fâche : et si Neill Blomkamp était l’homme d’un seul film ?…

 

 

Blomkamp revient à la science-fiction robotique avec Chappie, adapté d’un de ses premiers courts-métrages, Tetra Vaal (2004), sous la forme d’un retour aux sources vers l’univers visuel de District 9 (dont il reprend notamment le procédé d’extraits de reportages télévisés pour commenter l’intrigue). Seulement voilà, la comparaison avec ce chef d’œuvre d’humour noir tourne largement au désavantage de Chappie, dont le héros est un robot devenu « humain » comme le devint en son temps le célèbre Johnny 5 de Short Circuit. Le script de Chappie accumule d’ailleurs les références à des œuvres aimées du grand public : l’intelligence artificielle qui acquiert une âme et décide d’exercer son libre arbitre ? Short Circuit ! Wall-E ! L’arme de destruction massive qui trahit sa nature guerrière pour faire le bien ? The Iron Giant ! La guerre des gangs à Johannesburg? District 9 ! Deux scientifiques rivaux qui s’entretuent pour l’industrialisation de leurs robots respectifs. Robocop, bien sur !…

 

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Malheureusement, Chappie, en tentant à tout prix de renouveler le succès de District 9 (humour noir et action violente) est très loin de tenir ses promesses et met en évidence les limites d’un cinéaste qui traite une fois de plus (après Elysium) son sujet avec une grande dose de manichéisme et de naïveté, tout en pillant ouvertement ses aînés. La structure de Chappie est effectivement calquée presque à l’identique sur celle du Robocop de Paul Verhoeven… Blomkamp a beau parler d’hommage, certaines scènes fleurent le plagiat pur et dur.

 

Dans un futur proche, à Johannesburg, la criminalité ne cesse de grimper. La police fait appel à Tetravaal, une firme spécialisée en robotique au financement occulte, dirigée par Sigourney Weaver (qui ne fait qu’une brève apparition…) Sa mission : fournir à la ville (puis au pays tout entier) des robots policiers ou « Scouts » indestructibles. Ces derniers ont été conçus par un jeune ingénieur pacifiste, Deon Wilson (Dev Patel), qui développe en secret un prototype d’intelligence artificielle. De son côté, Vincent Moore (Hugh Jackman), un ancien militaire travaillant lui aussi à Tetravaal, souhaite voir échouer les « Scouts » afin que la police lui préfère son projet dénommé « Moose », un robot géant maousse costaud à la puissance de feu extraordinaire… Un soir, alors qu’il ramène une carcasse endommagée de robot à la maison, Deon est kidnappé par des gangsters des bas fonds qui lui ordonnent de reprogrammer le robot pour qu’il les aide à commettre des délits. Craignant pour sa vie, Deon intègre sa nouvelle intelligence artificielle dans le programme du « Scout ». Ainsi naît Chappie, un « bébé robot » innocent, programmé pour réagir comme un être humain, qui doit dès lors grandir et tout apprendre sous la tutelle de sa famille de substitution, les gangsters brutaux et idiots Amerika (Jose Pablo Cantillo) et Ninja, ainsi que sa jeune « mère de substitution », la punkette Yolandi (les deux derniers étant incarnés par le populaire duo de hip-hop sud-africain Die Antwoord…) Mais le seul souhait de Chappie, qui se sait condamné à très court terme (sa batterie s’éteindra pour toujours dans cinq jours), est de se « fabriquer des souvenirs ». Malgré ce compte à rebours d’une mort annoncée, Chappie fait preuve d’un étonnant instinct de survie et, en un temps records, sur un schéma cher au cinéma de Steven Spielberg et de Walt Disney, apprend des émotions humaines comme l’amour, l’humiliation, le mensonge, l’utilisation des shurikens et la fascination pour le dessin animé Musclor et les Maîtres de l’Univers

 

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Comme deux autres films de science-fiction sortis cette année (Ex Machina et Avengers : Age of Ultron), Chappie pose la question du concept de la conscience d’une machine, de l’émotion qui vient contrarier la froide théorie cybernétique. Qu’est-ce que l’humanité ? Est-ce quelque chose qui peut être construit, téléchargé, manufacturé et marketé lorsque c’est nécessaire ? Le concept de bonté chez un humain ou chez une intelligence artificielle est-il inhérent ou doit-il s’apprendre comme n’importe quelle autre faculté ? Pour répondre à ces questions, Blomkamp largue Chappie dans une véritable bataille pour la sauvegarde de son âme.

 

De bonnes intentions, certes! Mais la naïveté et le manichéisme de Blomkamp plombent les thèmes passionnants du film : son pseudo-discours politique délivre une vision strictement binaire de la société, à grand renfort de clichés et de psychologie de comptoir. Ainsi, le méchant (Hugh Jackman) est très méchant parce que c’est un ancien commando qui croit en Dieu et le gentil (Dev Patel) est un adolescent retardé, binoclard et pacifiste. Une approche qui fait sombrer le film dans le ridicule et la bienpensance, notamment lors d’une scène repoussant les limites de la crédibilité dans laquelle Jackman menace Patel et l’intimide, arme au poing, devant tous leurs collègues… Peuplé de personnages détestables et de débiles profonds, Chappie ne s’améliore guère lorsque le gentil robot est adopté par le trio de gangsters, dans le but d’effectuer un braquage destiné à rembourser un gang rival. Vulgaires, adeptes de la violence gratuite, le gang entreprend de parfaire l’éducation de Chappie, doué d’une grande sensibilité artistique. S’attachant progressivement à son « bébé », Yolandi décide de l’adopter et de lui inculquer l’attitude d’un gangsta à la démarche chaloupée, au langage wesh, avec des chaînes en or autour du cou et des tatouages sur sa carcasse métallique. Ces passages burlesques (et pas drôles pour un sou, la plupart des gags tombant à plat) prennent tellement de place que Blomkamp semble oublier le sujet principal de son film : l’éventuelle humanité d’une intelligence artificielle et l’emploi de la robotique à des fins militaires…

 

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Contrairement à Wall-E ou Johnny 5, Chappie évolue peu et ne reste de bout en bout qu’un bout de ferraille passif et facilement manipulable, un simple d’esprit qui ne s’affranchit jamais de l’influence néfaste de ses « parents adoptifs ». Malgré tout son talent, l’acteur Sharlto Copley (qui double le robot vocalement et l’interprétait sur le plateau avant d’être remplacé par la créature numérique en post-production) n’arrive jamais à le rendre attachant ou émouvant. Copley ne réitère pas l’exploit accompli dans District 9, dans lequel son personnage, le mythique Wikus van der Merwe, gratte-papier au service d’un ordre totalitaire, se transformait peu à peu en une victime aussi tragique qu’hilarante, à laquelle on s’attachait immédiatement. Tout le contraire de Chappie, une intelligence artificielle infantile finalement plus proche d’un Jar Jar Binks de sinistre mémoire (dans sa voix comme dans ses gestes) que du Tin Man du Magicien d’Oz… Le design de Chappie (avec des antennes sensées faire penser à des oreilles de lapin) ne le met pas non plus particulièrement en valeur et nous laisse avec une impression désagréable de déjà vu. Un film comme Robocop (l’original, bien entendu) iconisait son héros dans tous ses plans. Ici, Chappie n’est finalement qu’un personnage comme un autre, dont la démarche et les mouvements n’ont rien de remarquable puisqu’il se meut comme un humain, avec des mouvements rapides et peu mécaniques. Nul doute qu’un mélange d’animation en stop-motion et un personnage créé « en dur » aurait mieux convenu à la création du personnage.

 

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Là où le cinéma de Blomkamp marque des points, c’est en termes de spectacle et de prouesses technologiques, notamment dans ses accès de violence soudains (une tête arrachée, un passage à tabac brutal) qui risquent cependant de traumatiser les enfants auxquels le film est (plus ou moins) destiné. Son style visuel culmine avec une scène d’action pétaradante et terriblement sanglante où le « Moose » traque le petit robot et ses amis. C’est uniquement dans ces scènes-là, énergiques et impeccablement découpées, que Blomkamp fait honneur à sa réputation de nouveau petit génie visionnaire de la science-fiction moderne. Ses effets spéciaux sont brillants, la direction artistique fascine (il est agréable de retrouver le décor urbain de Johannesburg découvert dans District 9) et chaque objet du décor représente un danger potentiel. Malheureusement, le dédoublement de personnalité dont souffre le film (conte à la Pinocchio / film de science-fiction hardcore sanglant) ne joue pas en sa faveur. Dans la forme, Chappie est donc un film schizophrène, désastre de marketing et bide monumental au box office, dont, encore aujourd’hui, il est difficile de comprendre à qui il était destiné… trop violent pour les mômes et trop infantile pour leurs parents!

 

 

Les acteurs font ce qu’ils peuvent pour exister mais seul Hugh Jackman, dans un contre-emploi total (en méchant bourrin en shorts kakis, avec un mullet 80’s du plus bel effet, qui voit Chappie comme un affront envers Dieu) arrive à injecter un peu de vie dans son personnage mémorable de pâle ordure. Quant à Die Antwoord, ils ne sont certes pas les acteurs du siècle, mais au moins, s’avèrent crédibles en gangstas bariolés, idiots, vulgaires et ridicules.

 

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Malgré nos réserves et la triste réputation du film, Chappie a ses admirateurs. « Ce film ressemble à une histoire pour mômes écrite par un psychopathe bourré de talent », déclarait récemment l’écrivain Stephen King… Nous lui répondrons que Neill Blomkamp est surtout animé de bonnes intentions et d’une saine envie de rébellion contre le cynisme ambiant. Le réalisateur tente de faire de son héros une figure messianique qui suit son chemin de croix avec une grande bonté d’âme, sorte de Pinocchio avec des shotguns. Il noie malheureusement ses bonnes idées sous un humour lourdingue, une grande dose de mauvais goût et, problème fondamental du film, un terrassant manque d’émotion.

 

 

Dommage. Nous aurions vraiment voulu terminer cette critique par un « Chappie ? Chapeau ! »… Nos lecteurs l’ont donc échappé belle !

 

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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