Actualité 2015… Blind

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2014, Eskil Vogt – NORVEGE

Scénario : Eskil Vogt

Avec Ellen Dorritt Petersen, Henrik Rafaelsen, Vera Vitali et Marius Kolbenstvedt

Directeur de la photographie : Thimios Bakatakis

Musique : Henk Hofstede

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Aventure Intérieure

 

La frontière entre film de genre et film d’auteur est allègrement brouillée dans le premier film d’Eskil Vogt, scénariste d’Oslo, 31 Août (2012), le drame de Joachim Trier couronné de succès, qui relatait une (éprouvante) journée dans la vie d’un ex-junkie. Vu la teneur particulièrement noire et pessimiste du scénario de ce dernier, il était permis d’entrer dans la salle diffusant Blind avec des pieds de plomb. C’est pourtant tout à l’honneur d’Eskil Vogt, cinéaste novice, d’avoir su ajouter une bonne dose d’humour et de perversité à l’histoire d’une jeune femme écrivain ayant récemment perdu la vue, confinée dans son appartement et dont les fantasmes et autres rêveries vont s’étaler à l’écran.

 

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« Peu importe si les détails ne sont pas 100% conformes à la réalité », nous prévient l’héroïne, Ingrid (Ellen Dorrit Petersen) au début du film, « du moment que je me rappelle de quelque chose »… Nous allons assister à la représentation des exercices de mémoire visuelle et de l’imagination fertile de cette jeune et jolie femme qui refuse désormais de sortir de chez elle, encore trop effrayée par les innombrables dangers qui l’attendent à l’extérieur. L’obscurité totale chez elle ne la gène presque plus, elle s’habitue petit à petit à « étudier » les moindres recoins de son appartement. Une série de scènes montrent pourtant son sentiment d’impuissance face à des dangers innombrables, comme des coins de tables, ou la simple difficulté accrue de se préparer une tasse de thé, une tâche qui devient particulièrement épique. Ingrid doit tout réapprendre mais comme nous faisons sa connaissance au début de sa cécité, elle n’est pas encore suffisamment forte et son sentiment d’être perdue dans un long rêve sans fin persiste. Ingrid se voit comme une morte, errant entre deux mondes, n’ayant pas encore trouvé la porte d’entrée vers le paradis. Son appartement est donc un environnement dangereux, une prison rassurante mais où elle se sent néanmoins relativement en sécurité. Mais l’extérieur la terrifie, au grand dam de son époux Morten (Henrik Rafaelsen), qui s’inquiète d’assister à la lente agonie et à l’enfermement de cette femme autrefois superbe. Ses amis, ses collègues, ne l’ont pas vue depuis que la cécité l’a envahie.

 

Cloîtrée, Ingrid réalise petit à petit les choses qu’elle ne peut plus faire dans l’immédiat (aller au cinéma, travailler), et ce sont ses fantasmes, souvent sexuels, parfois l’envie de s’incarner dans d’autres personnes, qui prennent le pas sur son existence. Elle vit sa nouvelle vie par procuration, via ses fantasmes. Ingrid est effrayée à l’idée de ne plus pouvoir satisfaire sexuellement son époux. Non seulement elle ne peut plus voir son propre corps et imagine être devenue laide et négligée (ce qui n’est pas le cas) et ne peut s’empêcher de se mettre dans la peau de ce « pauvre homme qui doit être particulièrement mal à l’aise à l’idée de regarder une aveugle tenter de l’exciter ». Ingrid a peur du ridicule et imagine le dégoût qu’elle inspire désormais à son époux.

 

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Pour passer le temps, la jeune femme nous donne ses impressions sur les trois personnes qui l’entourent : Marius, son mari, devenu infidèle depuis peu, par la force des choses (à côté d’elle, au lit, il visite des sites de rencontre sur internet avec le son coupé et lui dit qu’il travaille), ses voisins Einar (Marius Kolbenstvedt), un trentenaire « porn addict » timide et complexé et Elin (la touchante Vera Vitali), une jeune mère célibataire qui perd progressivement la vue elle aussi.

 

Seulement voilà. Très vite, ou tout du moins après trente minutes de film, nous nous rendons compte que quelque chose cloche, la faute à une narration décalée et à des dizaines de petits détails parfois à peine perceptibles mais qui nous mettent la puce à l’oreille. Ce monde que l’on nous montre est faux. Ces sensations relèvent du fantasme. Ces personnes qui font partie de l’entourage d’Ingrid… n’en sont pas ! Elles ne sont que des figments de son imagination : Einar et Elin n’existent pas et la version de Marius dont les aventures extraconjugales se déroulent à l’écran ne sont que le fruit de son imagination, le résultat de ses frustrations sexuelles, de ses peines, mais également de ses joies, de ses surprises, de son insatiable curiosité et de ses espoirs pour l’avenir. Ingrid, écrivain, a une imagination débordante et le réalisateur fait des merveilles en décrivant un monde dans lequel aucun détail, aucun élément n’est acquis à 100%. Ce monde, c’est celui de la mémoire visuelle de la jeune femme qui se délite progressivement. Ainsi, quand deux personnages ont une conversation anodine dans un café, une image sur deux (excellent travail sur le champ / contre-champ) les montre dans la même situation mais cette fois dans un bus. Comme Ingrid, le spectateur ne peut plus faire confiance à ses repères visuels et doit se contenter de se « laisser flotter » dans un monde en changement perpétuel, résultat de l’imagination en roue libre de l’héroïne.

 

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Le côté pervers de Blind est particulièrement chargé, notamment grâce au personnage d’Einar, qui nous donne un véritable cours d’histoire de la pornographie moderne sur internet en une minute. La dimension sexuelle du film, très présente et très crue, est en fin de compte la plus importante car c’est grâce à ses désirs et à cette longue réappropriation de son corps en tant qu’objet sexuel qu’Ingrid va s’en sortir et regagner peu à peu l’amour de son mari (qu’elle croyait perdu alors qu’il n’en était rien…)

 

Le pilier du film est la performance exceptionnelle et toute en nuances d’Ellen Dorritt Petersen, tour à tour handicapée, paumée et couverte de bleus, puis superbe femme fatale retrouvant goût à la vie grâce à ses fantasmes. Eskil Vogt humanise une condition méconnue du grand public et nous donne la meilleure représentation de la cécité à l’écran sans nous manipuler (nous nous rendons très vite compte du côté factice des images inventées par Ingrid), mais en nous plongeant dans son esprit.

 

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Ce film qui s’annonçait comme un drame pesant sur la vie d’une aveugle devient dès lors une fascinante leçon de réalisation, avec l’accent placé sur les sensations plutôt que sur la réalité. Pour mieux nous mettre en immersion totale dans la tête de l’héroïne, Vogt amplifie la donnée sonore (le mixage est phénoménal) et les images tactiles de son directeur de la photographie, (Thimios Bakatakis), qui alternent entre le froid clinique de l’appartement d’Ingrid et les images chaudes et feutrées de la ville et des nombreux endroits où évoluent les autres personnages. Brillamment, avec une inventivité exceptionnelle, le réalisateur brouille les limites entre perception et voyeurisme, entre l’objectif et le subjectif.

 

Fascinante exploration de l’isolation d’une femme déambulant dans le noir complet et de ses efforts pour survivre, Blind est non seulement une réflexion brillante sur l’utilité de la fiction, mais surtout un fascinant exercice de style érotique, touchant, tendre, souvent très amusant et particulièrement original. Joli paradoxe, la vie d’une aveugle donne lieu au film le plus visuellement inventif depuis belle lurette.

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

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