Actualité 2015… Big Eyes

bigeyes_largeBIG EYES

2014, de Tim Burton – USA

Scénario : Scott Alexander et Larry Karaszewski

Avec Amy Adams, Christoph Waltz, Krysten Ritter, Danny Huston, Terence Stamp, Jason Shwartzman, Jon Polito et Madeleine Arthur

Directeur de la photographie : Bruno Delbonnel

Musique : Danny Elfman

 

 

 

 

 

 

Tim Burton fait les gros yeux

 

En 1995, Tim Burton, le génie gothique de Burbank en Californie réalisait son chef d’œuvre, Ed Wood, l’irrésistible ascension (ou la descente aux enfers, selon le point de vue) de celui qui fut surnommé (un peu abusivement) « le pire réalisateur de tous les temps », mais dont l’esprit frondeur et volontaire en avait fait un personnage de cinéma irrésistible. 20 ans plus tard, le réalisateur (dont les films récents avaient pu décevoir) retrouve les scénaristes de ce dernier : Scott Alexander et Larry Karaszewski, également auteurs de The People vs. Larry Flynt et de Man On the Moon pour Milos Forman. Comme Ed Wood, Big Eyes est l’histoire d’une artiste au talent contesté, Margaret Keane (Amy Adams) et de l’influence incontestable et extraordinaire que son oeuvre eut sur son époque, les années 50 et 60. Une artiste au goût très contestable, qui avait néanmoins cette capacité à faire ressortir l’émotion et la tendresse à partir d’un projet éminemment grotesque et kitsch.

 

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Avec le succès populaire extraordinaire (et avouons-le, incompréhensible) de ses toiles représentant des enfants aux yeux démesurés, Margaret Keane a créé un véritable phénomène commercial à défaut d’un engouement critique. Seulement voilà, en cette fin des années 50 / début des années 60, Margaret, naïve et tout juste sortie d’un mariage désastreux, confie les clés de son succès à son nouvel époux, Walter Keane (Christoph Waltz), un escroc qui décide (avec pour seul argument que « l’art féminin ne se vend pas ») de se faire passer pour l’auteur de ses précieuses toiles alors qu’il n’a en fait jamais touché un pinceau. Il s’approprie les œuvres de son épouse, signées simplement « Keane ». Homme d’affaire roublard et redoutable, Walter créé en très peu de temps un véritable empire sur un énorme mensonge. Dans un premier temps, Margaret est confiante et ne doute pas des intentions de Walter. Obéissante et obligée d’accoucher en secret de centaines de toiles, elle se retrouve prisonière de cette relation de plus en plus abusive et personne, ni sa fille (issue de son précédent mariage) ni ses amis, ne suspecte la supercherie.

 

Avec Big Eyes, Burton retrouve certaines thématiques chères à sa filmographie mais abandonne quelque peu le style fantasmagorique et exubérant qui a fait son succès. Pas d’hommage à l’expressionnisme allemand, pas d’angles de caméra tarabiscotés, pas d’apparition de Christopher Lee, aucune des envolées lyriques coutumières de Danny Elfman (qui signe malheureusement un score beaucoup moins mémorable), pas d’Helena Bonham-Carter et pas de Johnny Depp… Après les excès de son coûteux Alice au Pays des Merveilles de triste mémoire et deux exercices de style réussis mais mineurs et  redondants (Dark Shadows et Frankenweenie), Burton semble vouloir se réinventer en revenant à un cinéma plus épuré, d’apparence plus sobre, sans pour autant se départir de son sens de l’humour, de sa bizarrerie et d’une représentation kitsch et cruelle de la société bourgeoise de cette Amérique dans laquelle il a grandi. Les tons sont colorés, les acteurs jouent sur le ton de la comédie (les apparitions de Krysten Ritter, Jason Schwartzman et Terence Stamp s’avèrent toutes délicieuses) et l’histoire a beau être véridique, elle serait presque trop farfelue pour qu’on y croit.

 

BIG EYES

 

Le dernier acte en particulier est un difficile numéro d’équilibriste que Burton, mal à l’aise, a du mal à aborder, tâtonnant de plus belle en mélangeant les genres. Difficile en effet de trouver le ton juste dans ce climax (tellement improbable qu’il ne peut qu’être vrai) où Margaret et Walter doivent s’affronter, pinceaux en mains, dans un tribunal hawaiien pour déterminer, lors d’une épreuve qui leur est imposée par le juge, lequel des deux a la paternité des célèbres peintures. Cette scène, Burton la filme comme une immense farce, avec un Walter Keane, se sachant perdu d’avance. Christoph Waltz, en roue libre, cabotine de plus belle dans la peau de cet escroc imbuvable, assurant sa propre défense et essayant désespérément de charmer un jury qui n’est pas dupe. On ne peut s’empêcher d’imaginer ce qu’une telle scène aurait donné avec un peu plus de retenue, tant Waltz s’agite dans tous les sens pour un résultat qui, au choix, laissera circonspect ou fera hurler de rire. Il est permis de trouver la performance de l’acteur exceptionnelle, même si elle n’avait peut-être pas sa place dans ce film-ci. Vous l’aurez compris, l’appréciation globale de Big Eyes dépendra donc en grande partie de votre tolérance aux simagrées grandguignolesques d’un Waltz gesticulant de plus belle qui, tel le Grand Méchant Loup, menace de souffler, souffler encore et de faire s’écrouler un édifice pourtant très solide. Volubile, veule, charismatique mais également pathétique et grossier, Walter Keane est un personnage de cartoon, tellement outrancier et bourré de tics qu’on s’attendrait presque à le voir jaillir de l’écran…

 

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L’irrésistible Amy Adams, quant à elle, s’avère exceptionnellement touchante en épouse abusée, frissonnant comme un petit animal battu face à son « geôlier », frustrée car privée de toute reconnaissance artistique, obligée de cacher la vérité à ses proches… Sa lente transformation ultérieure en une épatante jeune femme bien déterminée à se faire justice n’en est que plus émouvante. L’actrice nous livre une jolie leçon de dignité.

 

Tim Burton n’a pas son pareil pour créer un univers pictural riche et coloré, ressassant les clichés de l’époque (les Beach Boys dans la bande-son, les allées banlieusardes composées de maisons identiques aux couleurs pastel, déjà vues dans Edward Scissorhands), sans oublier la kitscherie et le mauvais goût irrésistible des toiles de Margaret, ces enfants aux grands yeux qui provoquent pourtant la fascination. Lors d’une scène mémorable, Burton redevient « Burton », lorsque Margaret, en pleine crise, visite un supermarché où tous les clients la dévisagent avec leurs gros yeux exorbités. Une séquence aussi bizarre qu’effrayante, fidèle à la réputation du réalisateur.

 

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Avec ce 17ème film, le meilleur copain de Johnny Depp signe apparemment le premier volet d’une renaissance artistique qu’on lui souhaite très riche. On sent néanmoins que le réalisateur de génie a encore du mal à se tremper les orteils dans l’eau froide. Trop hésitant sur le ton à adopter, principalement sur sa représentation d’un mariage en crise et en ce qui concerne le personnage problématique de Waltz, qui semble constamment jouer dans un autre film que le reste de ses partenaires, Burton passe sans prévenir de la comédie au drame familial au film d’horreur, notamment lorsque Walter, devenu un vrai ogre de cinéma, met le feu à l’atelier de Margaret alors que celle-ci est enfermée à l’intérieur…

 

Autre bémol : Burton peine à justifier la source d’inspiration de Margaret : ces enfants aux grands yeux qu’elle peint sans relâche. La seule réponse qu’il nous offre, c’est que « leurs yeux sont les fenêtres de l’âme »… Un argument trop mince pour convaincre, insuffisant pour explorer l’obsession de l’artiste. Jamais nous ne comprendrons réellement pourquoi Margaret peint encore et encore le même portrait, pendant des années, une livraison artistique prolifique mais peu variée, qui rend son œuvre banale, la reléguant au statut de simple curiosité pour les amateurs d’art « bis ». Tout le contraire d’un Andy Warhol qui avait su diversifier ses activités. Nul doute cependant que c’est ce statut de curiosité dans le monde de l’art contemporain qui a attiré Burton.

 

Le réalisateur frôle également la faute de goût avec une séquence de montage sur une chanson sirupeuse de Lana Del Rey, dont l’inclusion dans un film de ce réalisateur autrefois très anticonformiste s’avère particulièrement incongrue ! C’est là que Big Eyes prend une dimension métaphorique. Récit de l’éternelle opposition entre art et commerce, le film n’est pas loin d’évoquer les deux facettes de la carrière en dents de scie de Tim Burton, ce réalisateur au talent et à la folie indéniables mais qui dernièrement, s’était retrouvé à œuvrer sur une poignée d’œuvres sans âme, moins personnelles, plus calibrées, pour le compte des Studios Disney, dont il s’était pourtant fait éjecter au milieu des années 80 alors qu’il n’était encore qu’un simple animateur. Heureusement, Big Eyes, malgré ses défauts évidents, se classe aux côtés d’Edward Scissorhands, Ed Wood, Sleepy Hollow, Big Fish et Mars Attacks !, plutôt qu’auprès de films de commande plus cyniques et moins réussis comme Alice au Pays des Merveilles ou La Planète des Singes, version 2001.

 

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Malgré quelques réserves, Big Eyes est néanmoins un joli petit film, modeste et – à l’instar de son héroïne – très attachant, sans doute très cher au cœur de son réalisateur dont l’honnêteté artistique et la passion sont indéniables. Burton revient au cœur de son cinéma avec un « petit » film qui souffre certes de l’ombre écrasante de son chef d’œuvre (Ed Wood) mais qui lui ouvre la voie vers des œuvres plus matures, plus personnelles. Avec beaucoup de cœur et d’humour, il met une fois de plus en lumière un(e) artiste qui aurait du rester dans l’ombre mais dont l’histoire extraordinaire fut une aventure humaine aussi improbable que fascinante.

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

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