Actualité 2015… Amy

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2015, de Asif Kapadia – UK

Scénario : Asif Kapadia

Avec Amy Winehouse, Mos Def, Mark Ronson, Tony Bennett, Mitch Winehouse, Blake Fielder-Civil…

Musique : Antonio Pinto

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La petite fille au bout du chemin

 

Pour ceux qui connaissent principalement la chanteuse Amy Winehouse (1983-2011) pour les frasques de sa vie privée, étalées pendant des années dans les rubriques des tabloïdes (drogues, alcool, violences conjugales, dépression, boulimie, automutilation), la perspective d’un documentaire consacré à ce « phénomène de foire » jeté de son vivant en pâture à un public voyeuriste et avide de scandales, peut s’avérer particulièrement décourageante. En apparence, la courte vie de la chanteuse regorge des clichés « sex, drugs and rock’n roll » qui ont fait les beaux jours de nombreux autres « biopics » consacrés à des stars de la musique comme Jim Morrison, Charlie Parker, Elvis Presley, Brian Wilson et tant d’autres… Le 23 juillet 2011, jour où la chanteuse est retrouvée sans vie dans son appartement londonien par son garde du corps, c’est davantage sa vie privée tumultueuse et ses nombreuses addictions que son talent qui sont évoqués par les médias, alors qu’elle rejoint bien malgré elle le triste « Club des 27 » en compagnie de Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison et Kurt Cobain, tous morts à l’âge ridicule de 27 ans. Sur les forums du site imdb, à la question « quelle actrice pourrait idéalement incarner Amy au cinéma ? », les internautes répondent sans hésiter : « Johnny Depp » !… En effet, depuis quelques temps, Amy Winehouse était devenue synonyme de plaisanterie et sa mort n’était sans doute plus qu’une question de temps, guettée par de tristes vautours déguisés en paparazzis. Son image publique violente et catastrophique avait éclipsé la carrière brillante et la tragédie bien réelle d’une jeune femme que l’on a vue littéralement imploser devant les caméras de télévision et dans la presse. En 2006, à la sortie (triomphale) de son deuxième et dernier album (Back To Black), Amy Winehouse était pourtant adulée par les critiques et son public.

 

Amy Winehouse

 

Heureusement, comme l’indique le poster du documentaire d’Asif Kapadia (déjà responsable de Senna (2010), autre excellent documentaire consacré à une personnalité trop tôt disparue), nous allons rencontrer « la fille derrière le nom ». Autrement dit, le réalisateur se donne pour mission de faire la lumière sur la personnalité secrète de cette jeune femme incomprise et de lui rendre justice. Comme Searching For Sugar Man en 2012, Amy dévoile la musique et le talent unique d’une artiste sublime. Les aptitudes musicales d’Amy Winehouse étaient en totale contradiction avec sa capacité à vivre. Searching For Sugar Man était la révélation d’un talent immense, oublié de tous (le chanteur Rodriguez) et se terminait avec un happy ending irrésistible, synonyme de résurrection de carrière et de gloire mondiale pour l’artiste reclus. Amy, bien entendu, arrive trop tard et nous fait découvrir l’ampleur du gâchis, la dimension émotionnelle inattendue de la perte cruelle d’une artiste majeure, d’une chanteuse de blues et de soul emprisonnée dans le corps d’une rock star.

 

Comme dans Senna, le réalisateur évite le piège des interviews face-caméra pour se concentrer davantage, au prix d’un titanesque travail de recherche qui lui a pris deux ans, aux images d’archives (films personnels, shows télévisés, remises de prix). Des documents précieux, intimes, qui nous montrent Amy à travers les âges, telle qu’on ne la connaissait guère : adolescente innocente et joyeuse, puis icône malade et mal en point dans ses dernières années. La tâche la plus difficile n’était pas de dénicher ces images (la carrière et la vie privée de la star ayant été particulièrement bien documentées dans les médias), mais de faire le tri parmi les centaines d’heures de matériel. Le réalisateur révèle la vérité avec une approche d’expertise médico-légale : comment cette jeune femme, heureuse, souriante, déconneuse et (déjà !) talentueuse que l’on observe sur ses films de jeunesse a-t-elle pu en arriver là ? Au cours du film, le réalisateur va nous révéler une personnalité bien plus riche et complexe que l’histoire officielle racontée par les médias racoleurs.

 

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« Je ne pense pas que je serai célèbre », déclare Amy en s’esclaffant dans une vidéo en forme de sombre présage, tournée avant ses 20 ans, « je deviendrais folle ! »…

 

Célèbre, Amy le devint pourtant, presque malgré elle, mais elle vendit peut-être autant de journaux à scandales que de disques, passagère récalcitrante de sa propre carrière et d’une notoriété en forme de cadeau empoisonné. Sa célébrité sera sa perte. De sa version de « Moon River » enregistrée sur une vidéo amateur alors qu’elle n’était qu’adolescente à son triomphe aux Grammy Awards en 2008, Amy est restée une petite fille perdue dans un monde de grandes personnes. Son histoire, bouleversante et parfois difficile à regarder, donne le tournis. Devenue star mondiale du jour au lendemain, nous la voyons trembler de peur face au crépitement des centaines d’appareils photos qui l’attendent à la sortie de son appartement, qui la harcèlent et guettent ses moindres allées et venues.

 

Toutes les misères de la chanteuse ne sont pourtant pas à mettre sur le dos des paparazzi. Au cours du film, il devient évident qu’Amy était dépendante du soutien et de la protection d’une figure masculine forte. Malheureusement pour elle, les hommes de sa vie, pas forcément des modèles à suivre, ont précipité sa descente aux enfers. Son mari, un certain Blake Fielder-Civil, musicien médiocre et ami de débauche de Pete Doherty, est un toxicomane infréquentable qui lui donne le goût des drogues dures et de l’automutilation. Jaloux de sa gloire et de son talent, il entretient avec elle une relation dysfonctionnelle, lui reprochant perpétuellement sa propre insignifiance et l’entraînant dans de nombreuses soirées faites d’excès en tous genres… Son père, Mitch Winehouse (qui renie le film et accuse le réalisateur d’acharnement à son égard) nous est présenté comme un manager sans scrupules, animé de bonnes intentions mais trop brutal, poussant sa fille à monter sur scène quel qu’en soit le prix et lui déconseillant de suivre une cure de désintoxication pour mieux se concentrer sur sa tournée. Le résultat : le douloureux concert du 18 juin 2011 à Belgrade, un mois avant sa mort, où nous la voyons tituber sur scène, incapable de rester debout, le regard perdu dans le vide, refusant de chanter, sous les huées de la foule enragée. Mitch représente une figure paternelle malheureusement récurrente dans le genre du biopic musical, comme l’a encore illustré le récent Love & Mercy (de Bill Pohlad), relatant la carrière de Brian Wilson, leader des Beach Boys, lui aussi martyrisé par son tyrannique manager de père…

 

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Le schéma traditionnel de l’essor et du déclin d’une artiste est connu, mais Kapadia a le talent d’explorer dans les moindres détails l’ascension fulgurante de la jeune femme, ainsi que les différentes raisons qui l’ont poussée, inexorablement, vers une descente aux enfers aussi rapide que vertigineuse. Le divorce de ses parents alors qu’elle avait 9 ans est un début d’explication. Son déménagement à Camden et sa soudaine liberté financière n’ont fait qu’enjoliver des symptômes déjà latents : dépressive, boulimique et influençable elle se met à picoler régulièrement, à collectionner les amants et se lance enfin dans cette histoire d’amour désastreuse qui l’éloigne de ses amies d’enfance. Avec la célébrité, sans doute sa pire ennemie, viennent les doutes sur son talent et les addictions sévères qui agissent comme un somnifère contre ce monde qui l’agresse, ce public qui la réclame sans cesse, ces paparazzi qui la harcèlent jour et nuit, guettant la moindre rechute, le moindre faux pas. Ils en auront pour leur argent !

 

L’un des épisodes les plus tristes du film nous montre Amy lors d’une soirée à Londres où est retransmise en direct la cérémonie des Grammys. Lorsque sa victoire est annoncée, elle se tourne vers une amie et lui confesse que « tout ça est terriblement ennuyeux sans drogues »…  Ce manque de confiance en son propre talent, ces doutes quant à sa légitimité s’illustrent lors de l’enregistrement d’un duo avec Tony Bennett. Intimidée par son idole (qui n’a pourtant de cesse de la rassurer), les nerfs d’Amy lâchent. Terriblement vulnérable, paniquée à l’idée de ne pas être à la hauteur, Amy ira de mal en pis.

 

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Il devient très vite évident que l’attitude rebelle et l’apparence de la chanteuse fagotée comme l’As de Pique (avec ses cheveux crêpés noir de jais, ses tatouages et son chignon « choucroute », un look rétro devenu iconique), n’étaient qu’une façade vulgaire cachant une grande fragilité qui l’a poussée de manière irréversible dans l’enfer de ses addictions. De plus en plus faible et émaciée au fil des ans, la jeune femme que l’on voit célébrer son 17ème anniversaire en début de film, devient sous nos yeux une icône peu fiable, imprévisible et auto-destructrice que la gloire a privée des rares petits plaisirs qui la rendaient heureuse, à savoir les clubs de jazz et les amies d’enfance, remplacés respectivement par des stades de concerts gigantesques et un entourage où ses seuls amis étaient ses gardes du corps. Dès 2008, son apparence se dégrade sensiblement : elle perd énormément de poids et devient squelettique. Ses médecins la mettent en garde à de nombreuses reprises et ses séjours à l’hôpital se multiplient. Son foie est sur le point de la lâcher et elle est atteinte d’emphysème, une condition rare à son âge. Ses performances sur scène, autrefois exceptionnelles, deviennent l’enjeu de paris malsains. Pourtant, une fois son boulet de mari incarcéré pour trafic de stupéfiants, Amy prend la décision d’arrêter la drogue. Une sage décision qui aura pour conséquence désastreuse de multiplier sa consommation d’alcool pour compenser… et finalement de la tuer.

 

Amy se voit donc comme un conte de fée à l’envers, comme la version dépressive de « Cendrillon » chantée par le groupe Téléphone, un conte dans lequel le Prince Charmant est un toxicomane qui se retrouve en prison, laissant sa belle sur le trottoir. Un conte macabre dans lequel la Princesse, dans la mort, ne sera pas réveillée par un baiser.

 

Mais le drame et les controverses ne doivent pas faire oublier le talent immense et inégalé d’Amy Winehouse et c’est finalement sur ce point que le documentaire d’Asif Kapadia se montre le plus intéressant, dans ce mince fossé qui sépare le caniveau de l’Olympe. Ado, Amy chante « Happy Birthday » pour une amie et déjà, le mystère de sa voix impressionne, celle d’une femme beaucoup plus âgée, ayant vécu mille vies, connu mille épreuves. La séquence la plus troublante du film voit Amy passer sa première audition, une performance acoustique dans le bureau du responsable d’un grand label, surpris et terrassé par ce talent brut sorti de nulle part… Comment une voix si puissante peut-elle émaner d’un corps si jeune et si fluet ?… Le crooner Tony Bennett, idole et ami de la chanteuse n’hésite pas à comparer Amy à des légendes du jazz et de la soul comme Ella Fitzgerald, Billie Holiday et Sarah Vaughan. Mais la comparaison est injuste car, contrairement à ces dernières, Amy écrivait également tous ses textes, pour la plupart inspirés de sa vie privée tumultueuse. Elle les interprétait avec fièvre, loin de toutes considérations commerciales, une façon comme une autre d’exorciser de trop nombreux démons. « What is it About Men ? », « I Heard Love is Blind », « Rehab », « You Know I’m No Good », « Love is a Losing Game », « Tears Don’t Dry On Their Own », « Addicted », « Back To Black »… des titres douloureusement évocateurs de son mal de vivre! Les nombreuses performances d’Amy, hypnotisantes, sont le cœur du film… La revoir sur scène ou en studio quatre ans seulement après son décès et mesurer l’ampleur de son talent, est un plaisir doux-amer qui donne des frissons !

 

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Les chansons d’Amy sont parfaitement intégrées au montage, dans la progression des évènements dont nous sommes témoins, un procédé qui crée une intimité exceptionnelle entre Amy et le spectateur. Nous la voyons se transformer à l’écran. En l’espace d’une dizaine d’années, via des archives et les témoignages de ses meilleures amies, de sa famille, de ses amants, de ses collaborateurs musicaux (tous terrassés par la tristesse), nous faisons la connaissance d’une adolescente du Nord de Londres à la langue bien pendue, charismatique en diable, éloquente, intelligente, séductrice, manipulatrice, mais également modeste et sans la moindre prétention, d’une timidité indéniable qu’elle semble dissimuler dès qu’elle entonne ses chansons. Avec la célébrité, nous la voyons se détériorer à une vitesse vertigineuse et devenir une incurable junkie qui n’a pas reçu (ou accepté) l’aide de ceux qui auraient pu l’aider, désespérément mal préparée au succès stratosphérique de son deuxième album, Back To Black (2006), qui a fait d’elle une superstar. Kapadia s’attarde souvent sur son visage énigmatique : pas vraiment jolie, populaire, peu soignée, Amy se révèle pourtant d’une présence étonnamment sensuelle. Il faut la voir dans cette scène hilarante où, tâchant en vain de cacher son dédain, son visage est pris de tics nerveux face à un journaliste idiot qui la compare à la chanteuse pour midinettes Dido…

 

Bien entendu, chaque documentaire propose UNE version vraisemblable de la réalité. Cette version incrimine fortement Blake Fielder-Civil et Mitch Winehouse, présentés comme les grands méchants de l’histoire. On pourra reprocher à Asif Kapadia, un réalisateur de toute évidence tombé amoureux de son sujet, de faire l’impasse sur les propres transgressions de la chanteuse, notamment cette violence latente qui lui valut plusieurs incarcérations pour coups et blessures. Voulant éviter d’être accusé d’opportunisme (Kapadia a commencé à travailler sur son documentaire un an et demi après la mort d’Amy), le réalisateur a sans doute préféré faire l’impasse sur ces facettes peu glorieuses de la chanteuse pour la transformer en une héroïne tragique, victime des circonstances et de son caractère influençable. Soit. Cet écueil ne vient pourtant pas fausser le portrait de la star déchue.

 

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Asif Kapadia invite le spectateur à se poser une question controversée : qui est responsable de la descente aux enfers d’Amy Winehouse? Son époux ? Son père? Ses promoteurs? Elle-même ? Qui, par exemple, est à blâmer pour le catastrophique concert du 18 juin 2011 à Belgrade ? Qui a poussé Amy sur scène alors qu’elle aurait dû, de toute évidence, être emmenée à l’hôpital ? Au spectateur de se faire sa propre opinion…

 

Une autre question, essentielle, reste en suspens. Amy aurait-elle pu être sauvée ? Là encore, le débat risque de faire rage et le film de Kapadia, même si nous en connaissons l’issue fatale, prend malgré lui des allures de thriller. Lorsque arrive le moment fatidique de l’annonce de son décès, l’émotion est à son comble et les mouchoirs se remplissent. Ce qui est évident et qui ressort de tous les témoignages des proches de la chanteuse, notamment lorsqu’ils relatent ses derniers jours (étonnamment paisibles), c’est que la perte de ce talent immense, de cet Icare moderne qui s’est brûlé les ailes, n’est finalement qu’un détail. Au diable la star ! La grande réussite d’Amy, documentaire intime, tragédie choquante et épopée captivante, est avant tout de nous faire regretter l’absence d’une amie, d’une fille, d’une sœur, d’une jeune femme bien trop fragile et particulièrement attachante.

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

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