Actualité 2015… A Most Violent Year

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2014, de J.C. Chandor – USA

Scénario : J.C. Chandor

Avec Oscar Isaac, Jessica Chastain, Albert Brooks, David Oyelowo, Alessandro Nivola, Elyes Gabel, Catalina Sandino Moreno, David Margulies, Glenn Fleshler et Jerry Adler.

Directeur de la photographie : Bradford Young

Musique : Alex Ebert

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Année de tous les Dangers

 

« D’aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours voulu être un gangster » nous expliquait Henry Hill (Ray Liotta) au début de Good Fellas (Les Affranchis)… Dans A Most Violent Year, l’industriel Abel Morales (Oscar Isaac) adopte la philosophie inverse : d’aussi loin qu’il se rappelle, il a toujours voulu rester honnête… Mais en cette année 1981, connue statistiquement comme l’année la plus violente en termes de criminalité pour la ville de New York, Abel va vite se rendre compte que c’est bien plus facile à  dire qu’à faire…

 

Abel est un homme d’affaires latino-américain terriblement ambitieux et à la fibre morale inébranlable. Animé de toutes les bonnes intentions et d’une foi immuable en sa propre réussite, il s’est fixé pour but de transformer sa petite entreprise familiale en un véritable empire, sans avoir à compromettre son intégrité morale, ni à enfreindre les règles que ses concurrents, plus riches, franchissent sans scrupules. Abel est à la tête d’une compagnie pétrolière émergente et s’apprête à acquérir une raffinerie située stratégiquement sur un terrain qui borde le fleuve, une situation géographique qui lui promet une expansion rapide… un terrain qui fait l’objet de beaucoup de convoitises. Une fois l’accord signé, Abel a un mois pour réunir la somme nécessaire à l’acquisition définitive du terrain. De la réussite de ce deal dépend son avenir et celui de sa famille : son épouse Anna (Jessica Chastain), comptable attitrée de la compagnie et leurs trois jeunes filles. Malheureusement, dès sa signature apposée sur l’acte de vente, le deal va immédiatement s’avérer impossible à respecter. Les problèmes commencent lorsque ses camions-citernes sont braqués, ses transporteurs violemment tabassés et son pétrole constamment dérobé. En l’espace d’un mois, Abel a la fâcheuse impression que tout le monde se ligue pour lui mettre des bâtons dans les roues, que ce soit le puissant syndicat des camionneurs qui fait pression sur lui pour qu’il accepte d’armer ses transporteurs en danger, un procureur (David Oyelowo) qui ouvre une enquête pour trouver d’improbables irrégularités dans ses comptes, un collègue et ami qui lui dévoile sa vraie nature (Alessandro Nivola), sa banque qui fait marche arrière et lui refuse un prêt, son épouse, fille d’un mafieux notoire, qui tente de le persuader d’adopter des méthodes plus radicales, sans compter cet ennemi invisible qui lui dérobe sa marchandise… Pas mal pour un seul homme!

 

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Vision presque rêvée et obsolète du capitaliste honnête et consciencieux, Abel va découvrir à ses dépens que le système fonctionne avant tout pour ceux qui le détournent. Acculé de tous les côtés, il est pratiquement obligé de tomber dans l’illégalité, qui semble être devenue la norme dans cet univers dont les ramifications criminelles ne montrent jamais directement leur (vaste) étendue. Un univers impitoyable fait de coups bas, qui n’est pas sans rappeler (d’un point de vue thématique) celui de la série Boardwalk Empire, jusque dans l’apparition d’un « méchant » commun incarné par l’imposant Glenn Fleshler (« George Remus » dans la série, « Arnold Klein » ici, deux personnages de traîtres et de lâches très similaires). Le suspense consiste non seulement, à deviner ce qu’il adviendra des belles résolutions d’Abel, mais également à observer les injustices répétées qui s’abattent lui. C’est donc les travers du rêve américain qui sont explorés dans ce film de gangsters « à l’envers », dont le personnage principal, à l’instar du Carlito Brigante incarné par Al Pacino dans Carlito’s Way, a bien du mal à conserver son intégrité et ses beaux principes.

 

« Just when I thought I was out, they pulled me back in… », disait Michael Corleone, gangster repenti dans Le Parrain 3. Bien qu’il n’ait jamais rien commis d’illégal, pour Abel, la punition est la même. Son crime ? Avoir cru aveuglément au rêve américain sans en payer le prix… Abel est un homme honnête confronté à la corruption, lui-même suspecté (sans véritable raison) par la justice… Face aux gangsters et aux préjugés, Abel n’a donc que très peu de chances de s’en sortir indemne, d’autant plus que sa famille est régulièrement menacée de mort. L’illégalité est-elle pour lui la seule solution ? Et dans l’éventualité où sa famille pourrait subir les conséquences fatales de son inaction, serait-elle justifiée ? Un idéaliste a-t-il sa chance dans un climat où la tricherie et la violence sont reines ?… Des thèmes qui n’auraient pas déplu au Sidney Lumet de la grande époque, mis en valeur par le scénario exceptionnel de J.C. Chandor et par un casting quatre étoiles.

 

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Le couple très chic formé par Oscar Isaac et Jessica Chastain s’avère véritablement mémorable. Leur alchimie, leur complicité, leurs disputes dantesques s’avèrent non seulement crédibles mais donnent également une vision réaliste de la vie d’un couple moderne, lié pour le meilleur et pour le pire, loin des audaces cartoonesques du récent Gone Girl, dans lequel l’institution du mariage en prenait pour son grade. Ici, le mariage d’Abel et Anna fait au contraire, toute leur force face aux intempéries.

 

Impérial, élégant, charismatique en diable, toujours sapé comme s’il sortait tout droit de chez son tailleur, brushing impeccable, Oscar Isaac (Drive, Inside Llewyn Davis) trouve ici un premier rôle inoubliable, qui évoque fortement (par le physique et l’intensité) le jeune Al Pacino. Malgré les évènements qui s’acharnent sur lui, Abel, imperturbable, semble toujours contrôler sa destinée. Ce n’est évidemment qu’une apparence trompeuse destinée à tromper la concurrence et à garder sa dignité en toutes circonstances, tant qu’il ne sait pas exactement QUI est cet ennemi invisible. Le regard d’Abel cherche sans cesse à cacher un bouillonnant conflit intérieur et une détresse bien compréhensible face à ce monde qui s’écroule comme un château de cartes. Il y a donc des réminiscences du jeune Michael Corleone (les activités illégales en moins) dans sa retenue, sa classe et sa détermination. Son conflit est intérieur.

 

Jessica Chastain continue quant à elle son irrésistible ascension au titre de la meilleure (et de la plus jolie) actrice américaine de ces cinq dernières années. Sexy, sensuelle et raffinée, à la fois solidaire de son mari (quand les choses vont bien) et terriblement manipulatrice (quand le chaos s’installe), Anna est une sorte de Lady MacBeth habillée en Armani. « Tu n’aimeras pas ce qui va se passer si je m’en mêle », dit-elle à son mari, sous la forme d’une menace sérieuse et d’une incitation urgente à faire tout le nécessaire pour se débarrasser de ses adversaires. Créature complexe mais toujours fidèle, Anna est une épouse modèle et aimante, pourtant capable de se transformer en véritable furie. Face aux hésitations et aux scrupules d’Abel, elle ose franchir la limite de l’illégalité, allant à l’encontre des principes fondamentaux de son mari. Heureusement, le personnage ne se contente pas d’être simplement vénal et corrompu. Anna n’agit dans ce sens que quand ses fillettes sont menacées physiquement par un individu armé. Elle est animée d’un courage différent de celui de son mari : le sien est physique et viscéral alors que celui d’Abel est moral. Dans ce rôle exceptionnel, Jessica Chastain nous procure des frissons. Elle incarne avec fièvre aussi bien la rage et la force d’Anna, que sa peur et sa fragilité, confirmant une fois de plus que – malgré une carrière consacrée à incarner des femmes fortes (The Tree of Life, Zero Dark Thirty, Mama, Interstellar, The Disappearance Of Eleanor Rigby) – cette actrice inestimable n’hésite jamais avant tout à explorer leurs failles. L’étendue du talent de cette femme ne cessera jamais de nous étonner.

 

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Le reste du casting est à l’avenant et tous les seconds rôles sont soignés. Le légendaire Albert Brooks est le fidèle avocat et conseiller d’Abel, la voix de la raison ainsi qu’une figure paternelle. Alessandro Nivola est un concurrent / ami dont l’éternel sourire de façade cache un homme d’affaires aux dents longues. David Oyelowo joue un un procureur arriviste et perclus de préjugés, bien décidé à coincer un homme qu’il croit coupable sans en avoir la moindre preuve. Mais la véritable révélation du film est le formidable Elyes Gabel (qui jouait un guerrier Dothraki dans la première saison de Game of Thrones), déchirant dans le rôle tragique de Julian, un jeune camionneur loyal envers son patron mais terrorisé après son agression, peu enclin à retourner sur la route. L’implacable réaction en chaîne que cause le braquage de son camion (et son séjour à l’hôpital avec une mâchoire cassée) va causer sa perte et pousser Abel à franchir une zone morale qu’il n’aurait jamais cru devoir franchir. Pour pouvoir rester dans la légalité, Abel doit en effet interdire à ses camionneurs le port d’arme, même si il sait très bien qu’en agissant de la sorte, il les envoie inévitablement au casse-pipe. Julian est la victime collatérale de cette politique. Elyes Gabel est une révélation dont (à coup sûr), on entendra beaucoup parler.

 

Le surdoué J.C. Chandor, dont c’est seulement le troisième film (après le drame boursier Margin Call et le survival All is Lost, dans lequel Robert Redford, seul à l’écran, essayait de survivre en mer), détourne les codes du genre pour créer un suspense parfois réellement insoutenable, ainsi qu’une véritable empathie envers un personnage poussé à bout. Réalisateur et scénariste d’une intelligence remarquable, Chandor est également un cinéaste imprévisible, changeant de genre et de style à chaque film, avec pour point commun le thème de l’individu en crise, qu’il s’agisse de traders boursiers confronté aux conséquences de la crise financière ou d’un marin perdu dans l’immensité de l’océan. Abel est la nouvelle figure de l’homme en danger, en quête d’un rêve américain en forme de chimère improbable, confronté à une injustice tellement généralisée qu’elle semble inévitable.

 

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Chandor nous plonge dans un New York dangereux, au climat hivernal rugueux (la neige est omniprésente), terni par les ombres de la corruption. Une ville que magnifie la photographie superbe de Bradford Young, déjà responsable de la poésie champêtre des images de Ain’t Them Bodies Saints (Les Amants du Texas) et qui n’est pas sans rappeler les rues désertes de Philadelphie au petit matin dans le premier Rocky. Au sein de ses décors enneigés, Chandor fait ressortir la froideur de la richesse. New-York prend vie par l’éveil de son système veineux, ses routes, sur lesquelles communiquent par radio les camions-citernes.

 

A Most Violent Year nous ramène à l’époque bénie (années 70, une partie des années 80) des grands classiques des films de gangsters sur la corruption, comme Le Parrain (1972) ou Scarface (1983), mais surtout les chroniques criminelles new-yorkaises de Sidney Lumet : Serpico (1973), Dog Day Afternoon (1976), Prince of the City (1981) et le méconnu et sublime Night Falls On Manhattan (1996). De l’œuvre de Lumet, figure essentielle du cinéma américain des années 50 à 2007, année de son dernier film (Before the Devil Knows You’re Dead), A Most Violent Year conserve non seulement l’esthétique, l’efficacité, le sérieux, un talent indéniable pour les dialogues mémorables, mais également l’idée d’un personnage central qui se targue d’utiliser sa tête, son charme et son dur labeur plutôt que de tomber dans l’illégalité. Mais comme dans les meilleurs films de Lumet, tout a un prix et pour conserver le fruit de son travail et assurer la sécurité de ses proches, Abel devra relever un challenge financier et physique, se confronter à sa propre notion de la moralité et (peut-être, peut-être pas, tout le suspense est là…) faire certains compromis dangereux.

 

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Par le soin apporté à la mise en scène, la complexité de ses protagonistes, mais aussi par notre attachement progressif envers Abel et Anna, A Most Violent Year est un modèle de suspense et de tension, qui culmine dans une scène de course-poursuite d’anthologie, qui débute entre une voiture (celle d’Abel) et un camion (celui qu’un malfrat lui vole) pour se continuer à pied le long des rails, puis dans le métro new-yorkais. Une séquence époustouflante d’une dizaine de minutes éreintantes, à la conclusion on ne peut plus inattendue. Malin, J.C. Chandor nous présente dès la scène d’introduction Abel comme un jogger expérimenté. Ainsi, quand cet homme d’affaires tiré à quatre épingles doit se lancer à la poursuite d’un voyou, il reste donc malgré tout totalement crédible… Avec intelligence, J.C. Chandor fait d’un simple vêtement une métaphore de son personnage principal : si l’élégant manteau en poils de chameau d’Abel a tendance à rester impeccable malgré l’échauffourée et les dangers qu’il affronte, Abel doit se salir les mains pour survivre.

 

Sophistiqué, stylisé, brillant de bout en bout, A Most Violent Year est un drame aux accents shakespeariens, une plongée dans le labyrinthe moral de personnages inoubliables, un suspense d’une rare efficacité ainsi qu’un vibrant hommage à Sidney Lumet, disparu en 2011. Qui aurait cru qu’un drame sur une raffinerie pétrolière s’avèrerait aussi passionnant ?… A l’heure où tant de cinéastes se réclament à tort et à travers du cinéma des glorieuses années 70, celui de Lumet, de William Friedkin, de Francis Ford Coppola, de Brian De Palma… le film de J.C. Chandor est un des rares à en retrouver réellement l’esprit, l’audace et la maestria visuelle… en somme, toute une idée du grand cinéma que l’on a tant aimé ! Grâce à ce jeune réalisateur prodige, le cas Lumet est rallumé pour de bon.

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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