Actualité 2015… A Girl Walks Home Alone At Night

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2014, de Ana Lily Amirpour – USA

Scénario : Ana Lily Amirpour

Avec Sheila Vand, Arash Marandi, Marshall Manesh, Mozhan Marno et Dominic Rains

Directeur de la photographie : Lyle Vincent

Musique : ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vampire, vous avez dit Vampire ?

 

Jim Jarmusch nous avait déjà fait le coup en 2013 avec Only Lovers Left Alive. Ses deux vampires ancestraux et dandys s’ennuyaient ferme dans un monde en noir et blanc où ils passaient leur éternité en parlant de guitares, de littérature et de leur précieuse collection de vinyls. Seulement voilà, pour la première fois dans sa brillante carrière, Jarmusch prenait la pose et rendait ses deux anti-héros extrêmement antipathiques et ennuyeux. Jamais il n’arrivait à masquer l’artificialité de son récit et ses « entractes » destinés à communiquer sa passion pour la culture ou la pop-culture semblaient placés de manière aléatoire et factice dans un récit maladroit. La poésie des images et le talent de ses deux acteurs principaux (Tom Hiddleston et Tilda Swinton) faisaient passer la pilule et avaient néanmoins réussi à berner la critique… mais ne vous y trompez pas, Only Lovers Left Alive était, de loin, le film le plus pauvre de son réalisateur. Ce qui n’augurait de rien de bon pour A Girl Walks Home Alone At Night, rare film de genre en provenance d’Iran, dont les thématiques et le style visuel similaires laissaient envisager une sorte de resucée (c’est le cas de le dire !), annonçant une nouvelle vague de films de vampires mollassons et dépressifs.

 

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Mais jugez par vous-mêmes : à Bad City, ville-fantôme iranienne composée de hangars vides et de rues désertes, peuplée de losers, de gangsters et de rebuts de la société, une jeune et mystérieuse femme vampire (Sheila Vand) dévore les démunis et la racaille. Sa nature bienveillante la pousse néanmoins à ne tuer que des personnes dont personne ne remarquera l’absence. Le seul endroit où la vie semble encore exister dans la ville désertique, c’est la raffinerie de pétrole locale, terrain de chasse privilégié pour la jeune femme. Personne ne semble d’ailleurs se soucier des nombreuses disparitions puisque les restes de dizaines de cadavres sont exposés au grand jour dans une crique tout proche. Quand elle ne chasse pas, la jeune femme est en fait une jeune adulte « normale », qui passe son temps à écouter de la pop des années 80 et à rêver devant son poster des Bee Gees. Elle tombe bientôt sous le charme d’un jeune homme (Arash Marandi), récemment débarqué en ville, qui semble sorti tout droit du tournage de La Fureur de Vivre, un jeune émule de James Dean au mal de vivre évident, dont les ennemis vont dès lors venir garnir le garde-manger de sa nouvelle amie et protectrice.

 

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Version longue d’un court-métrage du même titre tourné en 2012 par la réalisatrice Ana Lily Amirpour, lui-même adapté d’un roman graphique écrit par la réalisatrice et illustré par Michael De Weese, A Girl Walks Home Alone At Night, malgré ses origines iraniennes est en fait une production 100 % américaine, tournée aux USA en farsi, avec un casting et une équipe technique iraniens. C’est l’acteur Elijah Wood (plus connu sous le nom de Frodo), via sa maison de production SpectreVision, consacrée aux films de genre, qui, après avoir découvert le court-métrage, proposa à la réalisatrice d’en proposer une relecture au format long. Un tournage aux Etats-Unis était synonyme de liberté pour la réalisatrice puisque cela lui permettait de se montrer généreuse en matière de violence et de nudité. C’est pourquoi une petite ville du Sud de la Californie passe à l’écran pour un bled paumé d’Iran.

 

Il y a seulement quelques années, la pathétique et infantile saga Twilight était venue poser le dernier clou sur le cercueil d’un genre que plus personne ne prenait au sérieux : le film de vampires ! La Team Jacob et la Team Edward avaient fait pour les vampires ce que les films de superhéros avaient fait pour les légendes : les transformer en trivialités risibles, inoffensives, le tout joliment emballé dans un Happy Meal difficile à digérer. Il était donc important, pour ressusciter le genre, de lui apporter du sang frais en le rendant à nouveau dangereux, sale, romantique et poétique, un peu comme l’avait fait brillamment Kathryn Bigelow en 1987 avec son brillant Near Dark.

 

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Jarmusch ayant tenté l’exercice sans grand succès, Amirpour décide de décrasser le genre avec une approche originale : nous sommes ici très loin d’un film d’action ou d’un film fantastique traditionnel puisque la réalisatrice opte pour une approche minimaliste ainsi qu’une atmosphère lugubre et musicale pour raconter une histoire d’amour impossible, pourtant très touchante. Chaque image de son film (du cadre à la direction d’acteur en passant par les choix musicaux, l’humour très pince-sans-rire et son rythme volontairement lent et onirique) suggère que nous tenons là une future grande réalisatrice, même si pour ce premier long métrage, elle se préoccupe bien plus de créer un monde original, une atmosphère pesante et des émotions amoureuses authentiques que de son scénario.

 

Arash est un jeune homme qui travaille dur pour aider son père, héroïnomane, à se débarrasser de son addiction. Sa seule possession de valeur est une voiture typiquement ‘60s qu’il a restaurée lui-même, symbole du matérialisme qui représente le danger principal du long métrage, bien plus encore que la jolie vampirette. Le Moyen Orient n’a d’importance pour le reste du monde que pour son pétrole, un problème symbolisé par la raffinerie de pétrole locale et par une population ouvrière désœuvrée. L’oppression physique des autres capitales mondiales et de l’Iran lui-même semble représenter le véritable, voire le seul, ennemi du film.

 

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Les victimes de la jeune vampire sont, pour la plupart, des morceaux choisis : gangsters et ordures pour qui le capitalisme est plus important que la liberté. « La Fille » (c’est ainsi qu’elle est désignée) est un personnage créé en réaction à une oligarchie dominée par le sexe masculin qui contrôle les femmes et les réduit à des objets sexuels ou à de simples domestiques. C’est donc avec une sacrée dose de courage qu’Amirpour fait un beau doigt d’honneur à un régime qui, depuis la nuit des temps, considère ses femmes comme des citoyens de dernière catégorie. « La Fille » est donc l’incarnation de cette animosité, elle est l’incarnation de Shiva, la déesse de la Mort, un symbole féministe qui vient dévorer les figures de l’autorité et de la corruption, mais également une métaphore d’Amirpour dont la carrière en Iran a connu, on l’imagine, bien des obstacles. Nous sommes donc très loin de la Bella de Twilight qui dépendait en permanence de son bellâtre de vampire pour venir la secourir. Ici, les vampires ne sont pas de simples adolescents mis dans tous leurs états par leurs hormones bouillonnantes, mais des citoyens combattant leur condition de « sous-hommes » et de marginaux.

 

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Influencée par le western spaghetti, les comic books, la culture iranienne, le féminisme, la musique techno, Amirpour se moque des conventions et mélange ses influences pour créer un univers personnel d’une grande originalité et d’une beauté folle. Et si l’obligation de conclure son film avec des éléments scénaristiques proches des clichés que la réalisatrice avait su éviter auparavant vient légèrement gâcher la réussite globale, A Girl Walks Home Alone At Night est un film iconique qui fera date dans le cinéma fantastique. Amirpour réussit tellement bien le mélange des genres et des styles (on passe sans transition et avec fluidité du film d’horreur à la tendre bluette adolescente) qu’on lui pardonne volontiers ses quelques erreurs de jeunesse inhérentes à un premier film.

 

En bonus, A Girl Walks Home Alone At Night contient plusieurs scènes avec le chat le plus comique jamais vu sur un écran de cinéma.

 

En seulement deux films, A Girl Walks Home Alone At Night et le parodique What We Do In the Shadows, le mythe du vampire au cinéma s’est vu offrir une bonne rasade de sang frais en 2014 / 2015.

 

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

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