Actualité 2014… Respire

Affiche RESPIRERESPIRE

2014, de Mélanie Laurent – France

Avec Joséphine Japy, Lou De Laâge, Isabelle Carré, Claire Keim, Radivoje Bukvic, Roxane Duran, Anne Marivin et Marie Denarnaud

Scénario : Mélanie Laurent et Julien Lambroschini, d’après le roman d’Anne-Sophie Brasme

Directeur de la photographie : Arnaud Potier

Musique : Marc Chouarain

Sortie le 12 novembre 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Cas de Mademoiselle Laurent

 

La perspective d’un film réalisé par Mélanie Laurent, soyons honnêtes, est à peu près aussi excitante qu’une visite chez le dentiste. L’actrice neurasthénique, à la personnalité disons… plus qu’irritante, s’est régulièrement attirée les foudres des critiques et des journalistes lors d’interviews dans lesquelles elle montrait que l’humilité n’était pas sa principale qualité. Répéter à qui veut l’entendre qu’elle a tourné avec Tarantino (dans un film – Inglourious Basterds – dont elle était pourtant le « maillon faible ») et qu’elle est « une artiste » sérieuse « qui passe sa vie à créer » n’est sans doute pas la manière la plus élégante de se présenter au public. Enregistrer un album non plus. Nombre d’actrices françaises (Sandrine Kiberlain, Isabelle Adjani) ont appris cette leçon dans la douleur. Avec sa voix rauque à faire passer le chanteur Etienne Daho pour un baryton basse, son teint maladif, son côté hautain et égocentrique et un discours promotionnel tout acquis à sa gloire, Mélanie Laurent, si adorable à ses débuts, incarne désormais un des exemples les plus caricaturaux de la génération « bobo » du cinéma français actuel… du moins dans son image publique. Au point que l’actrice est depuis quelques temps ridiculisée sur YouTube dans une vidéo regroupant ses « exploits » face à la presse…

 

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Pas grave… bien d’autres actrices (et acteurs !) avant elle se sont révélées particulièrement maladroites dans leurs rapports avec la presse et le public. On pense à Juliette Binoche, Isabelle Adjani, Marion Cotillard… de fameuses têtes à claques qui, sur les plateaux de télévision, feraient parfois mieux de réfléchir avant de parler (notamment dès qu’il s’agit de parler de politique) mais dont personne ne viendra cependant nier le talent. Bref, sur l’échelle de Sophie Marceau, Mélanie Laurent est un bon 7/10.

 

Bien entendu, pour peu que la qualité de « son Oeuvre » (avec un grand « OE ») subsiste, tout ça passera avec le temps et ces frasques de jeunesse seront vite oubliées. Avec de la chance, Mélanie Laurent connaîtra une carrière internationale à la Marion Cotillard, puisque comme sa collègue, elle s’avère paradoxalement souvent plus convaincante en anglais que dans sa langue maternelle.

 

Et puis si ça ne passe pas, on la jettera dans le même donjon où est enfermée Arielle Dombasle…

 

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Si l’on fait abstraction de la personnalité (relativement) controversée de l’actrice pour se pencher sur sa filmographie, on remarque une série de projets modestes, inversement proportionnels à la taille de son ego. Depuis son César de l’Espoir Féminin pour Je vais Bien, ne t’en fais pas (2006) et les succès mondiaux d’Inglourious Basterds (2009), du Concert (2009) et de Now You See Me (2013), l’actrice est apparue dans une série de petits films modestes, discrets, parfois de qualité : Beginners (2010), Et Soudain Tout le Monde me Manque (2011) et l’excellent Enemy (2013, de Denis Villeneuve), parfois complètement ratés : Jusqu’à toi (2009), La Rafle (2010), Requiem Pour une Tueuse (2011)… Dans le meilleur des cas, les rôles les plus réussis de Mélanie Laurent jouent beaucoup sur son charme enfantin, son sex appeal indéniable, son côté romantique lunaire et son énigmatique sourire de Joconde. A l’écran, bien dirigée, Mélanie Laurent peut effectivement s’avérer excellente, voire irrésistible.

 

En 2011, l’actrice signait son premier film en tant que réalisatrice : le très modeste (et peu vu) Les Adoptés, un drame un peu trop lisse et maniéré, dans lequel elle tentait le difficile équilibre du mélo et de la fantaisie sans jamais vraiment le trouver. Ce qu’on ne pouvait nier à la vision des Adoptés, c’était une excellente direction d’acteurs : Marie Denarnaud et Denis Ménochet (partenaire de Mélanie Laurent dans Inglourious Basterds, d’habitude monolithique), s’y révélaient particulièrement justes et émouvants et transcendaient un scénario tire-larme…

 

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La bonne nouvelle, c’est que son deuxième film derrière la caméra vient confirmer cette tendance.

 

Cette fois, Mélanie Laurent, qui a adapté un roman d’Anne-Sophie Brasme découvert dans son adolescence, n’apparaît pas à l’écran, au plus grand plaisir de ses détracteurs. Elle laisse sa place à un duo épatant de jeunes actrices dans les rôles de deux lycéennes de 18 ans : Charlie (Joséphine Japy), belle, timide, plutôt réservée et Sarah (Lou De Laâge), la nouvelle élève fraîchement arrivée au lycée en milieu d’année, provoc’, sexy, culottée, forte en gueule… un tempérament ! Sarah devient presque instantanément la star du lycée et les deux jeunes filles deviennent très vite inséparables, au point qu’elles partent en vacances ensemble et partagent une caravane exiguë, lieu propice à des rapports exclusifs et à une intimité qui trouble Charlie.

 

L’extravertie Sarah s’insinue petit à petit dans la vie de l’introvertie Charlie. Cette dernière, encore vierge, vit cette proximité inédite comme un apprentissage platonique de l’amour, une découverte du désir. L’ambiguïté, sexuelle ou pas (les actrices disent que non, à l’écran, c’est plus compliqué…), s’installe dans leur relation. Sarah fascine Charlie qui devient complètement dépendante de leur relation. Pourtant, la plus « folle » des deux n’est pas celle que l’on croit.

 

Dans un premier temps, leur amitié semble profonde, indestructible, mais Sarah n’est pas celle qu’elle prétend être. Perverse narcissique au dernier degré, elle s’est inventé toute une vie qui n’existe pas, notamment une mère aventurière et absente pour cause de mission humanitaire en Afrique… En secret, Charlie découvre que la mère de Sarah est en fait une alcoolique violente vivant dans un HLM délabré…

 

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Désormais, Sarah ne vit plus qu’à travers Charlie : elle lui vole ce qu’elle a pour exister : l’amitié de sa mère, ses meilleurs copains au lycée, sa popularité auprès des garçons… Lorsque les deux amies se disputent et que Charlie admet être au courant de son terrible secret, Sarah, « démasquée » et blessée dans son orgueil, va tout faire pour blesser Charlie, se lançant dans un exercice particulièrement cruel de persécution envers son ancienne « sœur ». Charlie, qui n’a pas vu le drame venir et qui ne comprend pas ce qu’elle a bien pu faire de mal, plonge dans une solitude terrible.

 

Alors que le premier acte du film semble nous emmener vers un « La Vie d’Adèle 2 – Le Retour », le scénario particulièrement astucieux et surprenant effectue un virage à 180° et nous plonge dans la description minutieuse des manipulations d’une perverse narcissique de plus en plus impitoyable envers sa victime, de plus en plus désemparée.

 

Lou De Laâge excelle dans le rôle du « monstre » : excessivement glamour, un peu trop sexy, comme ces filles superbes de 18 ans qui en font trop pour attirer les regards. En grand manque d’amour et d’attention, elle se sert de Charlie pour exister, avant de la jeter comme une vieille chaussette une fois rassasiée, tel un vampire, tel un enfant qui joue « à être méchant ».

 

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La persécution de la pauvre Charlie passe par le bizutage, par la révélation de secrets intimes, par des inscriptions obscènes gravées sur les bancs du lycée, ou encore en provoquant sa jalousie et en l’accablant de reproches… Bien plus complexe qu’un monstre ou un personnage unidimensionnel, Sarah est tellement paumée qu’elle se croit sincère et « dans son bon droit » dans toutes ses démarches, aussi détestables soient-elles. Lorsque – c’est un comble ! – elle accuse Charlie de l’avoir persécutée, renversant les rôles, elle en est intimement convaincue. Brisée par une vie familiale difficile dont seule Charlie connaît la nature, Sarah a eu le choix : s’écrouler ou devenir un monstre froid, glacial, qui s’est complètement coupée d’elle-même et s’est construit une carapace diabolique pour se protéger.

 

Le grand objectif des pervers narcissiques est d’amener quelqu’un de solaire dans l’ombre. Mélanie Laurent, bien documentée sur le sujet, réussit avec une grande finesse à nous faire comprendre la psychologie et les manipulations subtiles de ces « malades » par le biais de ce personnage trop séduisant, trop parfait pour être honnête, mais toujours crédible. Sarah a beau être un diable dans les habits d’un ange, nous comprenons les raisons profondes de sa méchanceté, bien ancrées dans un scénario qui n’élude jamais la complexité et les fêlures du personnage pour en faire une méchante « à l’américaine ». Sarah n’est pas une caricature. Mélanie Laurent reste dans le domaine du drame psychologique et non pas du thriller hitchcockien, un genre qui nous a donné d’autres pervers narcissiques célèbres comme Glenn Close dans Fatal Attraction, Jennifer Jason Leigh dans Single White Female ou Luis Tosar dans Sleep Tight (Mientras Duermes), des œuvres d’un genre différent qui finissent toujours, conventions du film de genre oblige, par tomber dans le grand-guignol… Pas de ça ici, Respire, c’est un choix aussi valable qu’un autre, reste toujours ancré dans la réalité.

 

Un imaginaire remake américain nous montrerait sans doute deux pulpeuses minettes californiennes en mini-jupes et en débardeurs blancs s’affronter à coups de couteaux. Le film de Mélanie Laurent est tout sauf ça…

 

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La complexité de Sarah passe par des petits détails à priori infimes, mais qui approfondissent le personnage : les pervers narcissiques ne s’excusent jamais, ne disent ni « pardon », ni « merci ». A partir du moment où ils s’excusent, c’est qu’ils sont faibles… Si Sarah se montre d’abord aimante et adorable envers Charlie, elle adresse à peine la parole à Vanessa (Isabelle Carré), la mère nunuche et précédente « meilleure amie » de cette dernière. La relation Sarah / Vanessa se construit dès le départ dans la méfiance… Une scène étourdissante, au cours d’éducation physique, nous montre Charlie, souvent victime de violentes crises d’asthme, s’évanouir après avoir essayé de dépasser Sarah à la course, en rage après d’énièmes moqueries. Lorsque les élèves se penchent sur elle pour la secourir et que sa vision se trouble, nous voyons s’esquisser sur le visage de Sarah un fugace rictus de plaisir… Par petites touches subtiles, Mélanie Laurent construit un personnage cohérent dans sa cruauté et induit une atmosphère terrifiante, pesante. Quoi qu’il arrive, nous comprenons, après le côté faussement idyllique du premier acte et un changement de ton étonnant, que cette histoire va forcément mal se terminer pour l’une des deux filles…

 

Lou De Laâge a beau être formidable dans un rôle plus « démonstratif », la vrai révélation du film c’est l’extraordinaire Joséphine Japy, vue récemment dans le rôle de France Gall dans Cloclo… Lumineuse, belle à damner un saint, mais d’une beauté virginale et discrète qui confine à la grâce, sans la moindre vulgarité, Charlie est une jeune fille innocente qui ne connait pas la méchanceté. Elle manque terriblement de confiance en elle, entre autres parce qu’elle a du mal à trouver sa place dans la vie, mais aussi parce que l’exemple de sa mère, gentille mais malheureuse en amour, ne lui renvoie pas, contrairement à Sarah, l’image d’une femme forte.  Nous nous attachons à Charlie dès qu’elle réalise que son amour et sa fascination envers Sarah ne seront pas réciproques.

 

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Charlie voit sa mère souffrir à cause de son père, absent, et reproduit le même système dès qu’elle rencontre Sarah. Lorsqu’elle demande à sa mère : « mais pourquoi lui pardonnes-tu à chaque fois ? », elle sous-entend qu’elle a besoin de comprendre pourquoi elle reproduit, malgré elle, le même schéma… L’actrice est bouleversante dans ces scènes où, désespérément muette et tentant maladroitement de cacher ses sentiments, elle hésite à avouer son amour et sa dépendance à Sarah. Son échec à exprimer ses sentiments la pousse inexorablement dans la solitude et le désespoir les plus profonds. Son impuissance est encore plus terrible face aux manipulations de Sarah qui s’acharne sur elle comme un chat qui joue avec une souris à moitié morte. Et pourtant, l’amour de Charlie pour ce bourreau reste sincère, jusqu’au bout…

 

« Je déteste ma vie quand nous ne sommes pas ensemble », finira-elle, les larmes au yeux, par avouer difficilement à Sarah. Rarement la tristesse et le désarroi d’une adolescente auront été si bien rendus à l’écran. Une très longue scène de crise de nerfs en particulier, aggravée par une crise d’asthme, risque bien de rester dans les annales et de figurer dans les clips de la prochaine cérémonie des Césars…  Les deux jeunes actrices ont à de nombreuses reprises l’occasion de montrer un large éventail d’émotions contradictoires, notamment dans une scène très courte, mais qui résume en deux gestes toute la relation des deux adolescentes : dans leur caravane en vacances, elles passent par trois sentiments en moins d’une minute… un baiser, une gifle, puis un rire… Une scène brillante parmi d’autres.

 

Mélanie Laurent filme beaucoup la nature, les visages en gros plans, la respiration, la violence sous-jacente, les non-dits… sa réalisation, élégante, donne à l’ensemble une atmosphère organique très réussie, qui doit beaucoup aux images tantôt chaudes et sensuelles (les vacances de Charlie et Sarah), tantôt froides et ternes (le retour au lycée) créées par le directeur de la photographie Arnaud Potier. La réalisatrice filme avec beaucoup de talent la violence terrible de l’adolescence, une période faite de sentiments contradictoires et compliqués, d’erreurs de jugement, d’incompréhension…

 

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Malheureusement, là où le bât blesse, c’est que cette réussite est en partie gâchée par une série d’éléments particulièrement crispants, inhérents à la personnalité de la réalisatrice et qui ont l’inconvénient de nous faire sortir du film à intervalles réguliers. Lorsque Mélanie Laurent se concentre sur Charlie et Sarah, leurs scènes communes et la complexité de leur relation amour / haine, tout va bien… On ne peut malheureusement pas en dire autant du reste des personnages. Presque tous (à l’exception notable de Victoire (Roxane Duran), l’ancienne meilleure amie un peu gauche de Charlie) sont grossièrement esquissés et handicapés par une série de dialogues enfantins et peu naturels que l’on croirait improvisés à même le plateau, parfois franchement embarrassants. De temps à autres, le spectateur gêné aura donc le réflexe de lever les yeux au plafond… La mère naïve (Isabelle Carré), la meilleure amie de celle-ci (Claire Keim), le père absent (Radivoje Bukvic), le reste du casting adolescent au lycée… leurs rôles sont sacrifiés et particulièrement mal écrits, comme si la force de la relation destructrice entre Charlie et Sarah ne laissait l’occasion d’exister à personne d’autre. Ces tares gênantes empêchent Respire d’atteindre l’excellence à laquelle il aurait pu aspirer.

 

Heureusement, le cœur du film est solide et une mémorable scène finale aussi choquante qu’étouffante vient nous rassurer dans notre conviction qu’une fois ses gamineries, ses poses auteuristes et ses approximations d’écriture laissées de côté, Mélanie Laurent a le talent et la sincérité nécessaires pour devenir une grande réalisatrice. Qu’on le veuille ou non…

 

On ressort surtout de Respire avec l’heureuse surprise et la conviction d’avoir assisté à la naissance de deux futures grandes actrices, au jeu sincère, au talent brut et au charme époustouflant. Un sentiment rare et précieux… C’est déjà ça de pris.

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

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