Actualité 2014… Oldboy

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2013, de Spike Lee – USA

Scénario : Mark Protosevich, adapté du manga de Garon Tsuchiya et Nobuaki Minegishi

Avec Josh Brolin, Elizabeth Olsen, Sharlto Copley, Samuel L. Jackson, Michael Imperioli, Lance Reddick et James Ransone.

Directeur de la photographie : Sean Bobbitt

Musique : Roque Baños

 

 

 

 

 

 

Si j’avais un marteau…

 

1993. Après sa dernière biture, Joe Doucette, un minable businessman alcoolique et dragueur invétéré, sempiternel loser toujours à l’affût d’une petite magouille malhonnête, se réveille avec la gueule de bois dans une pièce exiguë dans laquelle il restera emprisonné pendant 20 ans, sans avoir la moindre idée de comment il est arrivé là ni de l’identité de ses ravisseurs… Pour seule compagnie, un téléviseur qui annonce sa soit-disant disparition après l’assassinat (bien réel) de son ex-femme… Sa fillette, elle, a été adoptée… Après une longue période durant laquelle Joe, désemparé autant que désespéré, continue à boire et tente même de se suicider (une tentative tuée dans l’œuf par ses geôliers – qui le gazent dès qu’ils veulent le faire taire), le prisonnier se reprend en main et passe ces années à transformer son corps en arme mortelle avec pour seul objectif la vengeance… jusqu’à ce jour en 2013 où il est relâché dans la nature, un message téléphonique mystérieux lui donnant trois jours pour découvrir les raisons de ses tourments sous peine d’assassiner sa fille… Le problème, c’est que Joe s’est fait pas mal d’ennemis dans sa jeunesse et qu’après ces 20 ans d’enfermement, il n’a toujours aucune idée de l’identité de ses agresseurs… ce qui ne l’empêchera pas dans son périple de laisser derrière lui un véritable carnage, puis de trouver la rédemption dans les bras de Marie, une jeune infirmière, ex-junkie, qui va l’aider dans sa quête… Pour retrouver la fille de Joe vivante, Joe et Marie devront découvrir la vérité et fouiller dans un passé très chargé…

 

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Certains remakes (soyons honnêtes, la plupart !) tel le récent Carrie ne servent absolument à rien, n’ont rien de nouveau à dire, ne réinventent ni leurs personnages ni leur univers, n’existent que dans une logique commerciale, se contentent d’adapter gentiment leur modèle à notre époque et manquent cruellement du point de vue d’un artiste sur le sujet (re)traité. Nous sommes décidément bien loin de l’époque où Sergio Leone revisitait le Yojimbo d’Akira Kurosawa en le réinventant complètement avec Pour une Poignée de Dollars… Si le phénomène du remake n’est pas nouveau, il a pris de l’ampleur ces dix dernières années avec des redites systématiques de pratiquement tout le catalogue des meilleurs films de genre des années 70. Tous y sont passés l’un après l’autre et les réussites furent rares. Sans âme, photocopie paresseuse de l’original par une réalisatrice timorée qui baisse les bras avant même le début du tournage mais qui arrive malgré tout (faut le faire !) à trahir l’essence de son personnage principal, Carrie version 2013 était l’exemple le plus triste d’une époque cinématographique en manque d’inspiration, d’expérimentation et d’idées neuves… Bonne nouvelle, ce Oldboy (en un mot) version 2013, malgré ses nombreux défauts et sa fidélité scénaristique au film de Park Chan-Wook, est pourtant la parfaite antithèse du remake de Carrie. La différence ? Cette fois, un vrai auteur / réalisateur est à la barre et amène une partie de son univers dans cette histoire déjà racontée en 2003 : Spike Lee !

 

Gros échec public ayant pâti d’une presse assassine aux États-Unis (un comble étant donné que Carrie fut relativement épargné par la critique !…), le remake d’Oldboy par le réalisateur rebelle de Do the Right Thing n’avait pratiquement aucune chance d’emporter l’adhésion tant le cultissime film coréen, véritable choc cinématographique ayant été couronné d’un Prix de la mise en scène à Cannes, était resté dans toutes les mémoires des cinéphiles… des cinéphiles qui, on le sait, ne pardonnent rien !

 

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Spike Lee n’étant pas (ou rarement) bête, il ne se cache pas inutilement (comme tant de ses congénères) derrière l’argument souvent mensonger de la « nouvelle version du roman original » ou de la « réinterprétation »… Non, Spike Lee n’a certainement jamais lu un manga de sa vie et c’est très bien comme ça ! Si les deux auteurs du manga original sont crédités au générique, c’est uniquement pour une question de droits… Lee glisse évidemment ça et là de nouveaux éléments épars sur l’évolution de la technologie et sur la manipulation médiatique, ainsi qu’une séquence inédite où Samuel L. Jackson se fait torturer de manière très originale, mais cette nouvelle version reste très fidèle, jusque dans son « twist » final au film de 2003. Ce nouveau Oldboy affiche d’ailleurs clairement son appartenance dès son générique : « d’après le film coréen de Park Chan-Wook ». Le message est clair. Spike Lee nous réserve donc une relecture revendiquée et non-dissimulée du film de Park, s’adressant avant tout à un public néophyte n’ayant pas porté aux nues le film original. Une approche casse-gueule mais qui a le mérite d’être sincère… une sorte de suicide artistique annoncé qui nécessitait avant tout une véritable personnalité derrière la caméra… quitte à refaire un film à l’identique, autant le faire avec style ! Une leçon que Gus Van Sant n’avait pas apprise lorsqu’il refit le Psycho d’Alfred Hitchchock, mais que Martin Scorsese avait relevé haut la main avec The Departed… Heureusement, de la personnalité et du style, Spike Lee n’en manque pas et – sans pour autant réaliser le film du siècle – il relève le défi là où d’autres auraient tout bêtement baissé les bras…

 

Une fois ce lourd handicap oublié, il faut bien reconnaître que Spike Lee nous livre une œuvre ayant beaucoup d’allure, visuellement très réussie. On sent la patte inimitable du réalisateur de Do the Right Thing, qui, grâce à son style « urbain » arrive sans peine à se démarquer du style plus « soigné » de Park et retrouve ainsi une certaine jeunesse et une énergie qui manquaient à ses dernières œuvres… Là où Park Chan-Wook optait pour une hyper-violence très stylisée et à l’esthétique léchée, entre cartoon et pur film fantastique, Spike Lee, avec l’aide non-négligeable de son directeur de la photo Sean Bobbitt (qui avait déjà fait des merveilles cette année sur The Place Beyond the Pines, Byzantium et Twelve Years a Slave, rien que ça !) se démarque en proposant une approche beaucoup plus brutale, sale et malsaine, dans laquelle les coups portés – à la saucisse ou au marteau – font très très mal. Alors que le film de Park relevait du conte de fée particulièrement fêlé, un peu comme une rêverie éveillée émaillée d’une folie furieuse, le film de Lee se déroule sur la terre ferme, dans une réalité glauque et favorise l’aspect whodunit du récit, ayant bien compris qu’il ne servait à rien d’essayer de surpasser le côté bizarre et excentrique de l’original. Spike Lee ne semble avoir aucun intérêt pour un délire à base de dégustation de poulpes vivants… son style, c’est d’aller droit à l’essentiel avec le plus de dégâts possible… et en ce sens, c’est là toute la limite de cette nouvelle version : aussi réussie soit-elle, elle ne reste qu’une copie tardive n’essayant pas de sortir des limites de son carcan ou de se réapproprier totalement le récit : Oldboy 2013 reste donc certes un exercice de style… mais un exercice de style brillant !

 

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Spike Lee s’amuse même à faire des clins d’œil aux fans du film de Park : Joe entre dans un restaurant et semble dégoûté à la vue d’un poulpe dans un aquarium… une façon amusante pour Lee de se dédouaner auprès de ceux qui attendaient avec impatience une redite de la scène où Choi Min-Sik avalait l’animal vivant… Et quant arrive enfin la scène la plus attendue, autrement dit celle de la baston en plan-séquence dans un couloir exigu entre le héros et des dizaines de malfrats, Spike Lee ne baisse pas les bras mais semble faire un beau pied de nez à ses détracteurs : « Vous voulez de la baston ? Vous allez en avoir ! » Et le réalisateur, pas timoré à l’idée d’être comparé à son prestigieux prédécesseur, s’amuse, sous l’adage du « toujours plus » à composer une hallucinante (et très longue) scène d’action admirablement chorégraphiée, se déroulant cette fois sur DEUX ETAGES, avec encore plus d’agresseurs, de sang et de coups de marteau fatals. Spike Lee élève l’action littéralement à un autre niveau… Ce que son film perd en moments « What the Fuck », en folie, en bizarrerie et en originalité, il le gagne en pure efficacité.

 

Pour substitut à l’interprétation hallucinée de Choi Min-Sik, qui incarnait en 2003 un gentil loser sympathique, perpétuellement en état de folie et à la limite de la loufoquerie, Spike Lee (après avoir courtisé Christian Bale), a choisi le toujours excellent Josh Brolin qui, une fois de plus, s’est lancé dans un projet avec une grande implication, transformant son corps tour à tour en prenant du poids et une jolie bedaine (pour les scènes en début de film), puis se façonnant une musculature impressionnante tout en acquérant un physique émacié par 20 ans de privations… Son personnage de gros lourdaud alcoolique et détestable se transforme sous nos yeux en vengeur repentant, impitoyable et humble. Ce faisant, il gagne notre sympathie…  Il s’agit donc pour l’acteur d’un rôle complet, qui exige de sa part d’être entièrement détruit puis de se reconstruire, aussi bien physiquement que mentalement, en passant par diverses étapes : le connard repoussant et alcoolique, l’épave hirsute se baladant à poil dans sa prison vide, la machine à tuer impitoyable au corps de Terminator et enfin, l’homme en proie à ses doutes et à ses erreurs, à la recherche désespérée d’une éventuelle rédemption. L’implication de Josh Brolin fat que l’on s’attache réellement à Joe, même lorsque l’on comprend enfin l’ampleur de sa culpabilité et qu’il s’est fourré lui-même dans ce cauchemardesque pétrin.

 

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Le principal point faible du film ? Malgré certains seconds rôles remarquables (notamment Michael Imperioli des Sopranos, un fidèle du réalisateur, qui fait une forte impression en barman touchant venant en aide au « héros »), Spike Lee rate complètement ses deux principaux « méchants », deux personnages particulièrement caricaturaux et auxquels il ne semble pas vraiment s’intéresser au-delà de leur aspect archétypal… Dommage car Oldboy marque les retrouvailles du réalisateur avec Samuel L. Jackson pour leur cinquième collaboration, 22 ans après la précédente (Jungle Fever). On sait que les deux hommes s’étaient fâchés pour cause de différences d’opinion en ce qui concerne le cinéma de Tarantino (Spike Lee ayant maintes fois critiqué le réalisateur de Pulp Fiction pour son utilisation répétée du « N-word », créant ainsi une rupture avec Jackson, devenu entretemps l’acteur fétiche de Tarantino…) mais leurs retrouvailles s’avèrent particulièrement décevantes, s’apparentant à une récréation pour Jackson en attendant son rôle plus important dans le prochain RoboCop en 2014… Avec sa coiffure à l’iroquoise, l’acteur en fait des tonnes comme si il n’avait pas retenu les leçons apprises à grand peine sur The Spirit… retombant dans ses pires travers de méchant de cartoon grimaçant lors des quelques scènes dans lesquelles il apparait.

 

Si Samuel L. Jackson en fait des tonnes, il s’avère encore relativement sobre par rapport au méchant en chef, un gugusse interprété par Sharlto Copley. Certes, l’acteur sud-africain n’est pas exactement réputé pour sa retenue naturelle (le cinglé Murdock dans The A-Team, le barbare barbu d’Elysium, c’était déjà lui !) mais dès sa première apparition, il semble jouer dans un autre film que tous ses partenaires et se lance dans un grand numéro de n’importe quoi. Son flamboyant grand méchant de pacotille, reptilien en diable et couvert de cicatrices, semble sorti tout droit d’une parodie du style Austin Powers et malgré le talent indéniable de cet acteur d’habitude excellent, Spike Lee ne semble avoir aucune idée de comment le diriger et cette prestation mi-comique, mi-tragique, mi-nable risque de faire dérailler le film. Cette faute de goût est le grand maillon faible du film, car il nous fait momentanément sortir du récit…

 

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Réussite relative (par sa nature de remake) mais réussite quand même, ce Oldboy cuvée 2013 doit donc tous ses meilleurs éléments scénaristiques à son illustre (et supérieur) modèle mais n’en est pas pour autant une imitation servile. Grâce à l’aspect fascinant du matériau d’origine, à l’implication qui force le respect d’un Josh Brolin particulièrement intense, à son humour noir et à la personnalité d’un Spike Lee assez malin pour avoir su réinventer le style du récit, Oldboy est un polar malin et palpitant doublé d’un spectacle brutal et jouissif, encore rehaussé par la grâce naturelle de la magnifique Elizabeth Olsen, incarnant la seule note de douceur et d’érotisme (la scène d’amour entre Joe et Marie est mémorable) au sein d’un univers peu reluisant dont la gent masculine ne ressort pas grandie.

 

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Entre deux disputes ayant fait beaucoup de bruit (pour rien) dans la presse avec Quentin Tarantino ou avec Clint Eastwood (pas assez de soldats noirs dans ses deux films sur la Bataille d’Iwo Jima…), Spike Lee avait tendance depuis quelques années à faire parler de lui davantage pour ses colères, ses propos et prises de position parfois un peu bêtes ayant provoqué de stupides mini-controverses que pour son cinéma. Après le succès de son excellent Inside Man (2006), déjà une brillante variation sur un genre commercial par excellence (le film de braquage de banques), il s’était partagé entre divers documentaires (l’excellent When the Levees Broke : A Requiem in Four Acts (2008) sur l’Ouragan Katrina et Bad 25 (2012), sur Michael Jackson), projets télévisuels (la série Shark (2007-2008), le téléfilm M.O.N.Y. (2007)) mais ses projets cinématographiques n’avaient plus emballé personne : sa comédie Red Hook Summer (2012) n’a provoqué qu’indifférence et ne fut distribuée que de manière confidentielle et son film de guerre à gros budget Miracle à Santa-Anna (2008) avait bu la tasse au box-office et s’était révélé une grossière erreur de parcours, son plus mauvais film à ce jour… Si la renaissance artistique de ce grand artiste doit passer par des films de commande et autres films de genre pas forcément très ambitieux comme Oldboy, nous n’allons certainement pas nous en plaindre… Son prochain film, Da Sweet Blood Of Jesus, qui sortira en 2014, sera d’ailleurs son premier film d’horreur, mélangeant vampires blacks et humour noir…

 

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Suite à un différend avec ses producteurs, Oldboy qui durait 2h20 lors d’un premier montage approuvé par le réalisateur, a été réduit pour sa sortie en salles à 1h45… une version reniée par le réalisateur qui dès lors, a préféré enlever son traditionnel « A Spike Lee joint » au générique pour le remplacer par « A Spike Lee film »… On imagine que cette version longue (que nous découvrirons sans doute un jour en DVD / BluRay) prolongeait encore le montage de ces vingt années d’enfermement et la description des états d’âme de son anti-héros, qui dans cette version – tout d’ailleurs comme dans le film de Park Chan-Wook – semblent passer beaucoup trop rapidement… Dommage car Oldboy, malgré une presse assassine et injuste, est pourtant le meilleur film de Spike Lee depuis belle lurette. Ce « simple remake » nous prouve à nouveau que, comme il nous l’a souvent démontré depuis Do the Right Thing et Malcolm X, Lee est un réalisateur précieux à la mise en scène à la fois éminemment personnelle, nerveuse et inventive, et qu’à l’instar de Davy Crockett, il n’a peur de rien.

 

Si comme son anti-héros, Spike Lee avait un marteau

Il cognerait le jour

Il cognerait la nuit

Il y mettrait tout son cœur

Oh oh…

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

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