Actualité 2014… Nightcrawler

nightcrawler-teaser-posterNIGHTCRAWLER

(NIGHT FALL)

2014, de Dan Gilroy – USA

Avec Jake Gyllenhaal, Rene Russo, Bill Paxton et Riz Ahmed

Scénario : Dan Gilroy

Directeur de la photographie : Robert Elswit

Musique : James Newton Howard

 

 

 

 

American Dream, Plan B

 

“All the vampires walking through the Valley / Move west down Ventura Boulevard”…

 

Ces paroles évocatrices tirées de la célèbre chanson « Free Fallin’ », de Tom Petty suffisent en deux lignes à résumer le projet Nightcrawler, premier film du scénariste Dan Gilroy (The Fall, Real Steel, The Bourne Legacy), frère du réalisateur Tony Gilroy.

 

Pourtant, loin de se concentrer sur une énième histoire de dandys suceurs de sang aux dents pointues, Dan Gilroy nous présente un personnage de cinéma amené à devenir culte : Lou Bloom, incarné avec fièvre par un Jake Gyllenhaal phénoménal qui, décidément, après Donnie Darko, Brokeback Mountain, Zodiac, End Of Watch, Prisoners et Enemy est en train de se construire une des filmographies les plus intéressantes parmi les acteurs de sa génération.

 

Toronto Film Festival

 

Lou Bloom est un parasite, un dangereux psychopathe arborant en permanence un sourire faux-cul. Du vampire, il a le teint pâle et la maigreur, mais également une cruauté et un détachement souverain envers les humains. Comme le vampire, Lou ne vit que la nuit. Pourtant, il n’a rien d’une créature surnaturelle de film fantastique. Lou travaille juste… pour la télévision !…

 

Lou commence au bas de l’échelle, truand à la petite semaine détroussant des passants dans les rues lugubres de Los Angeles où il erre sans véritable but. Un soir, il tombe par hasard sur un terrible accident de la route et fait la connaissance avec le milieu des « stringers », ces vidéastes freelance spécialisés dans les images choc (accidents, incendies, meurtres et faits divers sanglants) qu’ils vendent à prix juteux aux chaînes de télévision avides de sensationnalisme. Quelques heures plus tard, Lou revoit les images de l’événement montées en épingle à la télévision dans une émission « d’infos ». Chez Lou, ça fait tilt ! Il décide immédiatement de monter ce qu’il appelle, avec cette inquiétante folie des grandeurs qui le caractérise, son « entreprise », qui se résume à sa vieille voiture (une Dodge Challenger), un caméscope bon marché, une radio captant les ondes de la police et un assistant inexpérimenté, un jeune SDF, Rick (Riz Ahmed) qu’il ne rémunère pas mais à qui il promet monts et merveilles et fait régulièrement la morale…

 

Film Review Nightcrawler

 

Lou se met donc à arpenter les rues de L.A. en quête d’images trash en tous genres, essayant à tout prix d’arriver sur les lieux avant ses concurrents et avant la police (décrite tout au long du film comme étant grossièrement incompétente…) « If it bleeds, it leads », telle est sa devise. Mais la concurrence (représentée par un excellent Bill Paxton) est telle que Lou doit bientôt se surpasser et faire preuve d’inventivité en manipulant lui-même les évènements qui lui fourniront ses images, quitte à devenir complice, voire instigateur d’activités illégales. Qu’il déplace un corps sur un site d’accident de la route pour obtenir un meilleur angle, qu’il cache à la police des informations susceptibles d’éviter un carnage ou qu’il attende que des meurtriers aient terminé leurs basses besognes pour pénétrer sur les lieux d’un homicide (qu’il aurait pu empêcher), rien ne l’arrête ! Particulièrement pas les scrupules, dont il semble entièrement dénué. « Ca semble si réel à la télévision ! » l’entend-on dire, fasciné, lorsqu’il voit ses images diffusées au journal de 20h, alors que quelques heures plus tôt, sur les lieux du crime, il observait les évènements et les corps meurtris avec détachement, comme un fonctionnaire sur son lieu de travail…

 

En un temps record, Lou, opportuniste en diable, devient le nouveau producteur à succès de l’info-trash et la coqueluche d’une productrice sur le retour (Rene Russo), peut-être encore plus dangereuse et irresponsable que lui puisque sa notion de l’information se résume à : « de riches blancs menacés et tués par les minorités et les démunis »… Vénale, cruelle et sexy, Rene Russo (épouse du réalisateur) trouve ici son meilleur rôle depuis belle lurette.

 

Face cachée du rêve américain, Nightcrawler (un titre original beaucoup plus parlant que celui, stupide et banal, choisi pour l’exploitation en pays francophones : « Night Fall« ) surprend par la qualité exceptionnelle de son scénario, entre satire cinglante de la télé-poubelle, peinture inquiétante mais lucide d’une époque cynique, comédie noire parfois tellement osée qu’elle en devient hilarante (nous ne sommes pas très loin de l’univers de C’est arrivé près de chez vous) et portrait impitoyable d’un personnage aussi odieux que fascinant.

 

C’est bien simple, il est impossible de détacher son regard de la performance de Jake Gyllenhaal. Les yeux exorbités, émacié par des années de vaches maigres (l’acteur a perdu 10 kilos pour le rôle, afin d’acquérir l’apparence d’un « coyote affamé », déclare-t-il…) mais arborant en permanence un regard de requin, Lou Bloom est un sociopathe d’anthologie qui vient rejoindre Travis Bickle (Robert De Niro dans Taxi Driver), Rupert Pupkin (Robert De Niro, toujours lui, dans The King of Comedy) et Patrick Bateman (Christian Bale dans American Psycho) au panthéon des monstres ambitieux, arrogants et capitalistes, qui cachent leurs méfaits derrière l’excuse sempiternelle du « rêve américain », une chimère à laquelle ils croient dur comme fer. La voix nasale et haut-perchée adoptée par l’acteur confère à Lou un côté mi-comique mi-effrayant, qui n’enlève rien à son intensité. Pour renforcer le côté halluciné du personnage, Gyllenhall utilise une méthode imperceptible à la première vision, un truc qu’il avait déjà adopté sur Donnie Darko : sur 116 minutes de film (et alors qu’il est de toutes les scènes), le personnage ne cligne des yeux que quatre fois.

 

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Travis Bickle était épris de justice, Rupert Pupkin de célébrité… Lou quant à lui veut juste gagner de l’argent sur le dos de ses victimes. Son ambition peut se résumer en un mot : Lou veut devenir votre boss!… Ses motivations sont très simples, uniquement matérielles et financières. Condensé de folie, d’ingéniosité et d’ambition pure, il ne laissera rien ni personne se mettre en travers de ses objectifs malsains, que ce soit la décence, la concurrence, le politiquement correct, les sentiments, la loi ou les forces de l’ordre (de ridicules pantins)… Son métier ne le passionne d’ailleurs pas particulièrement, il s’agit juste du premier moyen qu’il a trouvé pour arriver à ses fins. En faisant le portrait impitoyable d’un capitaliste forcené, ancien pauvre aux actions hautement condamnables, Dan Gilroy met surtout l’accent sur une société en pleine déliquescence où le profit, le sensationnel à tout prix, l’argent sale, la condescendance et le voyeurisme sont rois. Lou Bloom a beau être une ordure de première catégorie, il n’en est pas moins le produit, la conséquence logique de notre société malade et d’un monde du « spectacle » qui a érigé la médiocrité en art. Outre l’info-trash, qui n’a d’« info » que le nom, ce sont évidemment les dérives de la télé-réalité, poison de notre siècle, qui sont visées. L’obsession de nos contemporains pour la violence, la politique de la peur instillée par les médias comme un lavage de cerveau ne sont certes pas des thèmes nouveaux mais leur universalité désormais acceptée par la société de consommation toute entière, assoupie, méritait un nouveau constat que Dan Gilroy délivre avec une bonne dose d’humour noir désespéré.

 

Le scénario de Nightcrawler se montre particulièrement habile car par une seule fois il n’évoque le passé de Lou, qui apparaît à l’écran, sortant de nulle part, tel un champignon mortel ou un cancer. Pas d’enfance malheureuse ou de trauma familial pour expliquer ses actes… Nous n’avons pas besoin de savoir, juste de ressentir. Dès la scène d’ouverture, Lou est tout simplement là, déjà dangereux, déjà prêt à recourir aux pires horreurs pour satisfaire ses ambitions.

 

Nightcrawler-Paxton

 

La plus grande « force » du personnage est révélée lors d’un dialogue mémorable en fin de film, qui nous éclaire sur sa personnalité profonde : Lou n’aime tout simplement pas les gens… Tel un vampire, il semble n’avoir aucune notion d’empathie envers ses semblables, qu’il méprise. Lou n’est jamais « connecté » ou investi émotionnellement, comme l’apprendront à leurs dépens son pauvre assistant et ses concurrents. La triste vérité, c’est que c’est là que réside toute sa force : son manque total de sentiments, de pitié ou d’empathie ainsi qu’un compas moral complètement détraqué le rendent indestructible!

 

Si Lou Bloom s’avère si mémorable, c’est qu’il est malheureusement tout à fait crédible. Par certains aspects, nous pouvons nous reconnaître en lui. Alors que nous refoulons cette part d’ombre, Lou la libère sans complexe, agissant pour arriver à ses fins en se montrant incroyablement volontaire et actif, alors que la plupart de ses contemporains se contentent de parler du « rêve américain » sans faire les efforts nécessaires pour y parvenir. Ce rêve américain, Lou, le saisit par la gorge, le viole et ne le lâche plus, peu importe les victimes qu’il entraîne dans son sillage. Nous connaissons tous un ersatz de Lou Bloom, un riche patron qui licencie à tout va pour se payer un yacht, un politicien qui abuse de ses fonctions, une rédactrice en chef médiocre profitant de son pouvoir et de ses contacts hauts placés pour masquer ses capacités limitées… Désormais, dans l’Amérique capitaliste régie par la seule loi de la jungle, seul un Lou Bloom semble avoir des chances de s’en sortir.

 

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Les mentalités corporatistes en prennent pour leurs grades dans le film de Dan Gilroy. Lou est un sociopathe qui parle sans arrêt à son assistant éberlué en termes de « management », de « plan de carrière », de « l’offre et la demande », d’« examen du rendement » avec un jargon ridicule et crispant, sorti tout droit d’une école de commerce ou de manuels du style « le management d’entreprise pour les nuls ». Pour lui, chaque mort violente n’est rien d’autre qu’un pas supplémentaire vers le succès, une statistique insignifiante. Il parle comme un businessman se prenant terriblement au sérieux, mais en réalité son discours a toute l’intégrité d’une interview de Loana.

 

Devant les discours de Lou, le spectateur est mis dans une position délicate : doit-il en rire, en pleurer ou avoir froid dans le dos ? Et pourquoi pas tout ça à la fois ?

 

Dans les mains d’un mauvais réalisateur, Nightcrawler aurait pu n’être qu’une resucée un peu cynique des films adaptés de l’œuvre de Bret Easton Ellis (American Psycho) tant le genre (la satire) est difficile à cerner au cinéma. Dan Gilroy, pour son premier film en tant que réalisateur, évite tous les pièges de la comédie satyrique pour nous offrir un film entêtant, révoltant, lucide, mais aussi très amusant. Nightcrawler frappe également par son impressionnante maîtrise technique. Le Los Angeles nocturne noyé sous les lumières des néons est filmé comme chez Michael Mann (Collateral) ou Nicholas Winding Refn (Drive). Même si c’est un cliché, on peut dire que la ville est un personnage à part entière!… Bénéficiant de cette identité visuelle très forte, Dan Gilroy nous gratifie en plus d’une poursuite automobile formidablement excitante, peut-être la meilleure depuis celle de To Live and Die in L.A., de William Friedkin (1986), puisqu’elle a l’originalité d’être une « poursuite de course-poursuite » : Lou et Rick, sans se soucier un instant du bien-être des usagers de la route ou des passants, poursuivent une voiture de police qui elle même poursuit deux meurtriers, afin de filmer leur confrontation…

 

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Presque 40 ans après le prophétique Network (1976), le chef d’œuvre de Sidney Lumet qui examinait déjà brillamment à la loupe les dérives populistes de la télévision « spectacle » au détriment de l’information sérieuse, Nightcrawler, son digne successeur, fait un nouveau point sur la situation. Lou Bloom est peut-être un vampire, un cancer incurable, mais les spectateurs qui l’encouragent en regardant ses émissions ne sont pas loin d’être des zombies… A chacun donc de prendre ses responsabilités face au phénomène et aux dérives de leur tube cathodique !

 

Sombre et inquiétant, malin et drôle mais nauséeux, Nightcrawler, réussite majeure, surtout pour une première oeuvre, ne semble en fin de compte nous dire qu’une seule chose, en accord avec la maxime de Groucho Marx :

 

« Je trouve la télévision très éducative. Dès que quelqu’un l’allume, je vais dans une autre pièce et je lis un livre. »

 

Et si nous faisions de même ?

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

 

 

 

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