Actualité 2014… La Belle et la Bête

20621009LA BELLE ET LA BETE

 

2014, de Christophe Gans – FRANCE

Scénario : Christophe Gans et Sandra Vo-Anh, d’après le conte de Gabrielle-Suzanne Barbot de Villeneuve

Avec Léa Seydoux, Vincent Cassel, André Dussolier, Eduardo Noriega, Yvonne Catterfeld, Myriam Charleins, Audrey Lamy, Sara Giraudeau et Richard Sammel

Directeur de la photographie : Christophe Beaucarne

Musique : Pierre Adenot

 

 

 

 

 

 

 

Sois Belle… et tais-toi !

 

« Certains réalisateurs actuels considèrent que les maquillages virtuels et les créatures 3D sont la seule réponse pour obtenir des effets totalement crédibles… »  Face à cette constatation récemment faite par le magazine français L’Ecran Fantastique au légendaire Rick Baker lors d’un long dossier consacré au célèbre roi des maquillages spéciaux, détenteur de 7 Oscars, le maître, un peu amer face à la crise qui frappe de plein fouet l’industrie des SFX, ne pouvait que s’indigner…

 

« Le problème c’est que nous sommes entourés de gens qui ignorent totalement ce que nous sommes en mesure de faire et qui n’ont pas la curiosité intellectuelle de se renseigner à ce sujet. Et cela a des conséquences graves. Des dizaines d’ateliers ont fermé. De plus en plus souvent, on ne laisse plus aux maquilleurs assez de temps pour pouvoir préparer les choses correctement parce qu’on n’a aucune idée de ce que ce travail représente. On m’a déjà demandé plusieurs fois : « Combien d’argent faut-il prévoir dans le budget pour retoucher numériquement vos maquillages en postproduction ? » Ce à quoi je répondais : « Rien du tout si vous me laissez le temps de travailler correctement ». Mais on a beau répéter cela, on est constamment confronté à des gens qui ne connaissent strictement rien en dehors des effets numériques et de la 3D. Quoi qu’on leur propose, ils sont déjà convaincus par avance que ce serait mieux si c’était fait en 3D et que l’on va perdre du temps à faire des maquillages qui devront de toute manière être retouchés. Bien souvent, je les vois faire réaliser en 3D des choses que nous aurions pu faire avec des effets de maquillage bien plus simples et pour beaucoup moins d’argent… Même si nos techniques existent depuis très longtemps, peu de réalisateurs s’y intéressent vraiment… Je reste persuadé qu’il y a quelque chose de magique qui se produit quand un excellent acteur découvre le visage nouveau qu’on lui a donné dans le miroir de la loge de maquillage, c’est un sentiment et une aide irremplaçable pour un comédien. Il entre littéralement, au sens propre du terme, dans la peau du personnage. Cela, on ne pourra jamais l’obtenir avec de la capture de mouvements, même si c’est une technique tout à fait intéressante en soi. »

 

Difficile de ne pas acquiescer, particulièrement lorsque l’on compare les fabuleuses créations de Baker (King Kong version 1976, le loup-garou d’An American Werewolf in London, le gentil bigfoot de Harry and the Hendersons, la transformation spectaculaire de Martin Landau en Bela Lugosi dans Ed Wood, les dizaines d’aliens de la trilogie Men In Black…) aux récentes créatures pixellisées et aux regards morts qu’ont engendré la motion capture et les images de synthèse. Un vaste problème dans l’air du temps, déjà constaté en 2010 à la sortie de The Wolfman, de Joe Johnston, dans lequel les maquillages de Rick Baker (qui lui ont paradoxalement rapporté un nouvel Oscar) avaient été remplacés en post-production par des animations en CGI beaucoup moins convaincantes.

 

la-belle-et-la-bete-2

 

Si Christophe Gans est loin d’être un novice en matière d’effets spéciaux et qu’il soigne toujours tout particulièrement la direction artistique de ses projets (Necronomicon, Crying Freeman, Le Pacte des Loups, Silent Hill), le principal reproche que l’on pourra adresser à sa jolie relecture de La Belle et la Bête est l’apparence bizarre, lisse et trop peu palpable de sa Bête, incarnée en motion capture par Vincent Cassel. On sent trop souvent à l’écran le visage de l’acteur sur lequel des informaticiens auraient superposé des couches numériques et des yeux au regard vide. Résultat, l’expressivité de la Bête, à qui Gans souhaitait conférer une allure de vieux lion blessé, s’avère beaucoup trop figée. Avec une pilosité faciale qui fait « faux », la Bête finit par ressembler à une étrange créature de manga sur le visage de laquelle on aurait collé des poils de chien mouillé. Sa posture trop rigide dans les plans larges la fait ressembler à un acteur / patineur d’une représentation de Disney On Ice… Tout au long du film, cette impression perdure et l’on ne peut s’empêcher de rêver aux merveilles que Rick Baker aurait pu réaliser avec un tel défi… On se souvient avec nostalgie du sublime maquillage de Ron Perlman dans la série télévisée modernisée du même nom (1987-1990) qui marqua notre enfance. Les efforts de Gans et Cassel restent malheureusement trop peu mémorables pour entrer dans la légende des grandes créatures du cinéma. La Bête finit par devenir une abstraction au sein du film qui raconte son histoire et c’est bien dommage car le reste a beaucoup d’allure. Le maquillage maladroit mais si poétique de Jean Marais dans la version de Jean Cocteau n’a donc pas trouvé en 2014 de digne successeur mais comme nous le verrons, Gans compense largement cette déception par un film au visuel tout simplement époustouflant.

 

Cette mauvaise décision dans l’air du temps est sans doute symptomatique des desiderata de la production de ce grand film populaire qu’est La Belle et la Bête, une oeuvre sans cesse partagée entre l’ambition démesurée d’un véritable auteur du cinéma fantastique populaire, soucieux de ranimer la flamme éteinte du film de genre à l’européenne et les considérations commerciales dictées par un studio nerveux de plaire à un public de marmots. C’est bien simple, au vu de son énorme budget (33 millions d’euros) et des enjeux commerciaux qu’il représente, La Belle et la Bête ne peut tout simplement pas se planter au box-office. Est-ce pour éviter la compétition d’un certain Hobbit et du mastodonte Frozen (La Reine des Glaces) que ce conte parfaitement calibré pour les fêtes de Noël nous arrive comme un cheveu sur la soupe en plein mois de février?…

 

lea-seydoux-dans-la-belle-et-la-bete-155054_w1000

 

Ainsi, malgré la confiance et la sympathie que les cinéphiles accordent à Christophe Gans (son Pacte des Loups fut un triomphe en 2001), la première bande-annonce, destinée avant tout à vendre des peluches, avait engendré leur méfiance. Avec Gans à la barre, ils s’attendaient sans doute à retrouver une version adulte, érotique et violente du célèbre conte de Gabrielle-Suzanne Barbot de Villeneuve publié en 1740 et dont les versions signées Jean Cocteau (1946) et le studio Disney (1991) sont connues du monde entier. Or, les premières images dévoilées mettaient largement l’accent sur les éléments les plus enfantins, à savoir ces petites créatures comiques mi-teckels, mi-mogwaïs qui peuplent le château de la Bête et deviennent les amies de la Belle…

 

C’est donc avec une certaine appréhension que l’on entre dans la salle. On en sortira pourtant avec un grand sourire aux lèvres et le souvenir de tableaux d’une beauté plastique absolument stupéfiante, des images célestes inédites dans une production française, rappelant par moments l’émotion pure que procuraient les décors d’Eward Scissorhands, de Tim Burton. A l’exception notable (mais pas négligeable) du look décevant de la Bête, Christophe Gans orchestre un véritable tourbillon d’images toutes plus merveilleuses les une que les autres, avec un grand soin apporté aux costumes et à des décors élégants (numériques ou réels) qui arrivent sans mal à retranscrire un véritable univers de conte de fées. Des décors qui passent par le symbolisme et par le sacré, qui retranscrivent un univers féerique de rêve éveillé, à l’atmosphère ouatée et qui provoquent une émotion inattendue et des frissons de bonheur. Ces décors ne sont pourtant pas là simplement pour faire joli : ils font partie intégrante de la narration en racontant une histoire : celle du passé de la Bête avant la malédiction, puis de la déchéance qui la frappe. Que ce soit la forêt touffue et impénétrable, les grandes marches du château jonchées de vieilles branches, du labyrinthe de couloirs, de ces immenses parois de glace qui entourent le domaine de la Bête et qui en font un royaume hors du monde et hors du temps, ou encore ces statues de marbre géantes qui réservent bien des secrets… Gans nous offre des trésors plastiques qui en mettent plein les yeux, plein le coeur et qui coupent le souffle à intervalles réguliers. On s’attendait à une redite des décors numériques de cartoon des repoussantes productions enfantines récentes (Alice In Wonderland, Oz the Great and Powerful) et l’on se retrouve finalement projeté dans un monde à la poésie inoubliable. En ce sens, La Belle et la Bête version 2014 est l’un des plus grands poèmes visuels de l’Histoire du cinéma français, voire du cinéma fantastique, une déclaration d’amour fou au romanesque et au merveilleux. Rien que ça…

 

la-belle-et-la-bete-lea-seydoux-et-louka-meliava_5307dd66504cb

 

Quant aux petites créatures toutes mignonnes que les cinéphiles « sérieux » redoutaient, elles ne font finalement que de la figuration, même si leurs origines sont expliquées de manière astucieuse par le scénario…

 

L’univers visuel et thématique de La Belle et la Bête est largement inspiré par l’œuvre de Hayao Miyazaki « parce que les films du réalisateur japonais sont bâtis sur un système de valeurs humaines, écologiques, civilisationnelles. Ils ont su transcender les barrières culturelles et représenter pour le public international la quintessence du sentiment féérique », déclarait Gans au magazine Variety, toujours soucieux dans ses démarches de livrer des œuvres emblématiques du patrimoine culturel français et de ne surtout pas livrer de films « à l’américaine. »

 

la-belle-et-la-bete-vincent-cassel

 

Grand cinéaste cinéphile (ne fut-il pas le créateur de la mythique revue Starfix ?), Gans a fait de la citation cinéphilique sa spécialité, parfois pour un simple plan, au risque de perdre une partie de sa pertinence à force de se faire plaisir. C’était le cas du Pacte des Loups, brillant dans sa mise en scène mais trop hybride à force de brasser les genres (drame historique, film d’horreur, kung fu…) On retrouve donc dans La Belle et la Bête au gré du récit des citations directes au cinéma de Miyazaki (la séquence des statues géantes), mais aussi de Mario Bava (le manteau rouge de la Belle, issu des Trois Visages de la Peur), de Terence Fisher (l’arrivée au château de Vincent Cassel, de retour de la chasse évoque Le Chien des Baskerville) mais également des clins d’œil à Ray Harryhausen, aux films de cape et d’épée français d’André Hunebelle et Bernard Borderie, aux films Daimajin, de Kimiyoshi Yasuda, Jiang-Hu, de Ronny Yu, Legend, de Ridley Scott ou Black Narcissus de Michael Powell… Gans cite également des influences littéraires : avec ce fantôme féminin qui vient raconter le terrible passé de la Bête à la Belle, il cite directement Jane Eyre

 

Bonne surprise, ces citations s’intègrent cette fois de manière beaucoup plus fluide au récit, sans l’alourdir. Gans attribue cette réussite à sa coscénariste, Sandra Vo-Ahn, qui a su conférer au récit une dimension féminine et symbolique réellement profonde. Tout le film peut effectivement être vu comme une extrapolation des désirs de la Belle puisque tout est vu de son point de vue. Son désir de jeune femme s’éveille et l’héroïne ne subit pas sa captivité autant qu’elle la vit comme une renaissance. Un point de vue qui risque d’offusquer les féministes puisque cette version, contrairement aux précédentes, est davantage l’histoire de la métamorphose d’une jeune prisonnière en femme que celle d’un prince en Bête. Le symbolisme féminin, érotique et sexuel est donc abordé avec subtilité mais il est indéniable et présent dans les détails les plus infimes : la glace qui se fracture, les rubans qui s’envolent…

 

la-belle-et-la-bete-photo-52cc3885ca027

 

Dommage dès lors que le récit souffre des mêmes scories qui encombrent généralement les films de Gans et les empêchent de faire l’unanimité ou d’acquérir le statut de classiques… La direction d’acteurs et l’écriture de dialogues de qualité est LE gros problème du réalisateur, pas seulement en français comme le démontrait son film précédent, Silent Hill dont les acteurs, livrés à eux-mêmes, récitaient de manière mécanique des dialogues souvent embarrassants… Dans La Belle et la Bête, ce sont notamment les scènes faisant intervenir Eduardo Noriega (le méchant Perducas) qui pâtissent des limites du cinéaste. Qu’on nous explique pourquoi Gans est allé chercher l’acteur espagnol pour lui confier le rôle du méchant… pour ensuite le faire doubler de manière désastreuse par une voix française qui ne lui correspond pas du tout… Si Vincent Cassel et Léa Seydoux, acteurs modernes et réalistes par excellence risquaient de détonner dans un conte de fée, les deux stars s’en sortent plutôt bien. Cassel (sous sa forme humaine) s’avère sauvage, arrogant mais noble et Léa Seydoux est assez ravissante et pleine de charme pour faire oublier la grande maladresse de ses dialogues et de quelques réactions bizarres lorsque l’actrice doit réagir au « vide » qui sera comblé plus tard par les effets spéciaux.

 

Malheureusement, la structure parallèle en flashbacks faisant intervenir Vincent Cassel bien AVANT sa transformation en Bête, altère le moment magique de la fin du film, le dénouement que nous connaissons mais que nous attendons tous : lorsque la créature redevient un homme… un homme que nous avons déjà suivi tout au long du film ! Cette structure controversée est certes utile pour raconter l’amour perdu de la Bête et les raisons de sa transformation progressive en bourreau monstrueux… mais elle tue dans l’œuf tout effet de surprise et le dénouement traditionnel du conte.

 

Par conséquent – c’est là le problème le plus gênant du film – le script n’insiste pas assez sur l’amour naissant entre la Belle et la Bête, l’évolution de leur relation manque de chair dramatique et de passion, comme si de nombreuses scènes les concernant avaient été coupées pour faire place à ces flashbacks explicatifs bien trop longs. Au point où la relation tragique de Cassel avec sa défunte princesse (la sublime Yvonne Catterfeld, saisissant sosie de Romy Schneider) s’avère beaucoup plus réussie, plus touchante et passionnée que l’histoire d’amour promise dans le titre… Ainsi, malgré toutes les bonnes intentions, on ne comprend pas vraiment le revirement soudain de la Belle face à son geôlier. Particulièrement frustrant !

 

maxresdefault

 

Peu importe… Dans un pays où le fantastique est dans un état proche de la mort clinique, l’ambition démesurée de Christophe Gans, le souffle de l’aventure et du merveilleux qu’il nous propose de découvrir font du bien par où ils passent. Les maladresses sont certes bien là, indéniables, frustrantes… la beauté et la poésie se ressentent finalement bien plus dans les décors que dans les personnages… Mais il serait déplacé de faire la fine bouche face à l’ambition romanesque d’un tel spectacle. Chaque image de La Belle et la Bête, à l’inverse du récent revival d’Angélique (réalisé avec les pieds par un fonctionnaire aveugle) fait montre de l’amour infini du cinéaste pour son art, de sa générosité et de sa sincérité. Pour un film fantastique français, c’est une petite révolution…

 

 

Grégory Cavinato

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>