Actualité 2014… Gemma Bovery

326431GEMMA BOVERY

2014, de Anne Fontaine  – France

Avec Fabrice Luchini, Gemma Arterton, Jason Flemyng, Isabelle Candelier, Elsa Zylberstein, Edith Scob et Pascale Arbillot

Scénario : Pascal Bonitzer et Anne Fontaine, d’après le roman graphique de Posy Simmonds

Directeur de la photographie : Christophe Beaucarne

Musique : Bruno Coulais

 

 

 

 

Dirty Bovary

 

Cet article est paru en exclusivité sur SINOK.

 

L’année dernière, la vie de Fabrice Luchini prenait des airs de celle du Misanthrope dans l’excellent Alceste à Bicyclette. Cette année, le comédien troque Molière et l’île de Ré pour Flaubert et la Normandie. L’acteur incarne (avec sa verve habituelle) Martin, un ex-bobo parisien reconverti en boulanger, venu chercher l’équilibre et la tranquillité dans un charmant village normand. La passion s’est éteinte dans son couple et dans son métier. Son épouse (Isabelle Candelier) passe son temps à l’accabler de reproches et le Q.I. en berne de son fils adolescent (qui préfère Call Of Duty à Madame Bovary) le navre (« J’aimerais mieux que tu te drogues, plutôt que d’entendre des conneries pareilles… »). De ses ambitions de jeunesse contrariées par ce train-train pas bien folichon, il reste à Martin une passion dévorante pour la grande littérature… Mais pour l’équilibre et la tranquillité, c’est raté car voilà que s’installe dans la petite maison d’en face un couple d’anglais répondant aux noms étrangement familiers de Gemma et Charles Bovery (Gemma Arterton et Jason Flemyng.) Charles et Gemma ont fuit une morne existence londonienne pour tenter d’oublier leurs problèmes conjugaux en goûtant aux charmes rustiques du bon pain et du bon vin…. Martin succombe instantanément au charme de la jeune femme. Quand la vie romantique secrète de la troublante (mais malheureuse) anglaise commence à lui rappeler un certain roman de Flaubert, qu’il cite d’ailleurs à tort et à travers, le créateur qui sommeille en lui se réveille. L’occasion est trop belle de pétrir – outre sa farine quotidienne – le destin de ce personnage « tragique ». Martin se donne pour mission d’éviter à Gemma le sort funeste d’Emma Bovary, par tous les moyens nécessaires. Mais Gemma Bovery, elle, n’a pas lu les classiques et entend bien vivre sa propre vie, au risque de se perdre…

 

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Excellente idée que de détourner le chef d’œuvre tragique de Flaubert pour le réinventer en comédie romantique, un peu comme si Madame Bovary était piraté par un commentateur extérieur acerbe. Contre toute attente, ce récit improbable – adaptation du roman graphique de Posy Simmonds, déjà auteure de Tamara Drewe – s’avère excellent et semble avoir été pensé dès le départ pour une transposition sur grand écran. Le concept était casse-gueule mais le pari est relevé haut la main grâce à un scénario astucieux, des situations constamment drôles et surtout, au talent et au charme fous de ses deux interprètes principaux. Luchini en vieux grincheux franchouillard surpris – après 15 ans de misère sexuelle – de retomber amoureux, tente – sans succès – de séduire la belle Gemma, qui de son côté vit une aventure torride avec un jeune châtelain. La passion pour la littérature française et l’épouvantable accent anglais (vecteur de quelques bons gags) de Martin rendent le choc des cultures mémorable.

 

GEMMA BOVERYRéalisé par Anne Fontaine

 

Anne Fontaine filme amoureusement Gemma Arterton, comme une femme-enfant mutine et terriblement sensuelle, dont le côté lumineux masque pourtant un profond malaise. La délicieuse actrice, dont chaque tâche de rousseur est mise en valeur, trouve ici son meilleur rôle. « L’état dans lequel m’a mis cette femme est unique », explique Luchini dans la bande-annonce… On le comprend ! Leurs scènes communes, notamment lorsqu’il corrige son français, lui enlève le venin d’une piqûre d’abeille, lui fait découvrir les joies du calva ou lui apprend à pétrir le pain sont empreintes d’un érotisme troublant et d’une sophistication subtile. Ils forment l’un des « couples » (au sens platonique du terme) les plus incongrus et les plus adorables vus depuis belle lurette dans une comédie.

 

Bien entendu, Gemma Bovery est davantage un récit astucieux qu’un chef d’œuvre de cinéma. Ses lieux communs sur le charme d’une vieille France fantasmée en énerveront certainement plus d’un, notamment à chaque fois que Gemma s’extasie sur l’odeur du pain. Anne Fontaine filme d’ailleurs avec une obstination proche du fétichisme les pâtisseries de Martin, qu’elle met autant en valeur que les courbes de Gemma Arterton. Ce n’est pas dans cette critique que nous nous en plaindrons puisque Gemma Bovery s’avère dans l’ensemble tellement irrésistible que ses menus défauts sont vite oubliés.

 

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Soulignons la performance étonnante d’Elsa Zylberstein en bobo outrageusement exaspérante, nouvel exemple d’un casting où tous les seconds rôles sont soignés. Grâce au thème de l’exploration contrariée du désir, Anne Fontaine, récemment en très petite forme avec le raté Mon Pire Cauchemar et le roman-photo Two Mothers, signe là son grand retour. Elle rend ses lettres de noblesse à la comédie romantique, un genre si souvent malmené qu’il est pratiquement devenu synonyme de médiocrité. Par son concept, son humour et sa légèreté, Gemma Bovery devient ainsi l’équivalent français de l’excellent Roxanne (1987, de Fred Schepisi), dans lequel Steve Martin incarnait avec brio un Cyrano de Bergerac moderne, tout en préservant l’essence de l’œuvre d’Edmond Rostand. Gemma Bovery s’avère une épatante petite récréation avant la très officielle adaptation de Madame Bovary par la réalisatrice Sophie Barthes, avec Mia Wasikowska et Paul Giamatti, bientôt sur nos écrans.

 

En bonus, ne manquez surtout pas l’apparition de la belle Pascale Arbillot dans une scène finale en forme de gag, qui conclut dans l’hilarité une des meilleures comédies françaises de l’année.

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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