Actualité 2014… Annabelle

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2014, de John R. Leonetti

Avec Annabelle Wallis, Ward Horton, Tony Amendola, Alfre Woodard, Eric Ladin et Tree O’Toole

Scénario : Gary Dauberman

Directeur de la photographie : James Kniest

Musique : Joseph Bishara

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Poupée qui fait bouh

 

L’opportunisme du cinéma d’horreur n’est certes pas une nouveauté et en ces temps de crise, les producteurs aiment plus que jamais presser le citron de leurs franchises horrifiques jusqu’à la dernière goutte, quitte à leur enlever toute leur saveur, comme l’ont prouvé les interminables suites de Saw ou de Paranormal Activity. Le phénomène n’est pas nouveau, loin de là, mais il atteint des proportions telles que l’on tombe souvent forcément dans le cynisme le plus complet, avec des films faits tout simplement pour de mauvaises raisons.

 

Annabelle est la terrifiante poupée possédée par une entité démoniaque, qui apparaissait dans le prologue de l’excellent The Conjuring, de James Wan, dont ce nouveau film est la préquelle. Wan est ici crédité en tant que producteur exécutif, une caution de « qualité » pour le projet, même si le talentueux réalisateur n’est pas intervenu sur Annabelle. Ce personnage inanimé ayant marqué les fantasticophiles, pourquoi ne pas lui offrir son propre long métrage, son spin-off, comme disent les chinois ?… Malheureusement, le film de John R. Leonetti, écrit, produit et réalisé dans l’urgence pour profiter de la période pré-Halloween aux Etats-Unis (opération réussie puisqu’Annabelle a réussi à affoler le box-office malgré une volée de bois vert de la part des critiques !), ne va cesser pendant 1h39 de répondre à cette question…

 

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Annabelle s’avère en fin de compte symptomatique des limites du cinéma d’horreur moderne, tel qu’il est envisagé par les grands studios hollywoodiens, particulièrement dans une économie où les films horrifiques à petits budgets rapportent très gros : scénario bateau, vaguement efficace mais peu inspiré, soucieux de ne pas bouleverser les formules établies, pompé sur des dizaines de films précédents (on pense beaucoup à la série Amityville et à Rosemary’s Baby, tandis que la structure narrative est calquée de manière presque identique sur Insidious…), casting d’anonymes sans charisme et… pire encore… un puritanisme malvenu et une timidité regrettable dans l’horreur et la violence, qui font de ce rejeton d’un des films de terreur les plus efficaces de ces dix dernières années une petit sœur indigne.

 

Le principal problème d’Annabelle ne réside pourtant pas dans son manque d’originalité. Nombre de films d’horreurs (originaux, suites, préquelles ou remakes) ne brillent pas par leur originalité mais bénéficient de l’apport d’artistes amoureux du genre, parfois de grands metteurs en scène capables de transcender ces carences. Or, plutôt que d’engager un cinéaste digne de ce nom, les producteurs de The Conjuring, pressés de sortir leur film à une date-butoir qui laissait peu de temps à une préparation minutieuse, ont simplement fait appel au chef opérateur de ce dernier, fidèle collaborateur de James Wan : John R. Leonetti, un directeur de la photographie très talentueux (à son palmarès : Hot Shots! 2, Dead Silence, Death Sentence, Piranha 3D, Insidious…) mais un bien piètre conteur ou directeur d’acteurs puisque, outre The Butterfly Effect 2, il s’était rendu coupable en 1997, pour son premier film en tant que réalisateur, d’un monument de kitsch et de comique involontaire avec, ne riez pas… Mortal Kombat 2 : Annihilation !

 

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Annabelle s’avère tellement formaté et soucieux de rester dans les limites de l’acceptable (pour ne pas choquer le public adolescent auquel il est réservé) qu’il en devient très vite ennuyeux. Un constat frustrant parce que la figure de la poupée maléfique est un concept passionnant, qui a trouvé ses lettres de noblesse dans des œuvres aussi disparates et réussies que Trilogy of Terror (La Trilogie de la Terreur, 1975, de Dan Curtis), Magic (1978, de Richard Attenborough), Dolls (1987, de Stuart Gordon), May (2002, de Lucky McKee), le sous-estimé Dead Silence (2007, d’un certain… James Wan !) et bien évidemment les six épisodes (1988-2013) des aventures d’une Poupée « Brave Gars » nommée Chucky… Par leur nature immobile et leur rapport à l’enfance, les poupées sont des objets fascinants, symboles d’innocence par excellence dont le cinéma d’horreur a perpétué la tradition de pervertir la vocation et l’image rassurantes en leur conférant des intentions bien peu catholiques.

 

Malheureusement, le film de Leonetti semble ne pas faire grand cas de sa « star » puisque cette dernière s’avère particulièrement mal exploitée à l’écran. Annabelle fait de la figuration dans son propre film, un peu comme si on ne savait que faire de cet objet inanimé. Possédée par l’esprit dérangé d’une jeune fille psychopathe, membre d’un culte démoniaque à la Charles Manson, abattue par la police et dont le sang a imbibé les orbites de la poupée de porcelaine, Annabelle est trop souvent reléguée à l’arrière-plan, pour se faire voler la vedette par son « marionnettiste invisible », un démon noirâtre farceur qui se cache derrière elle et qui n’est pas sans rappeler le démon (tout rouge, celui-là) d’Insidious, un petit coup de peinture plus tard…

 

Certes, le look d’Annabelle est suffisamment impressionnant et réussi pour marquer les plus peureux. Son immobilisme, sa bouche entrouverte et figée dans un sourire mi-enfantin, mi-diabolique en font une création mémorable, mais ses apparitions à l’écran le sont beaucoup moins. Après tout, combien de plans identiques sur une poupée complètement immobile peuvent-ils réellement impressionner sans provoquer une forte impression de répétition?… Annabelle aurait servi de poupée gonflable à ce pervers de Chucky, un mufle qui en aurait fait de la chair à pâté, mais dont elle n’a pas la moitié du charisme.

 

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Voilà sans doute pourquoi le scénario prend des chemins différents pour effrayer, tantôt avec succès (l’attaque de l’héroïne enceinte par deux dégénérés rappelant le meurtre de Sharon Tate, les dessins prémonitoires d’enfants malintentionnés, un accident de poussette), tantôt avec des effets routiniers (un incendie domestique qui aurait davantage sa place dans un épisode de Final Destination, l’apparition d’une poussette avec des draps maculés de sang), mais également avec un très grand moment de n’importe quoi et de comique involontaire, lors de cette scène où le gentil prêtre de service est expulsé de son église par le démon, avec un effet « trampoline » digne de « Vidéo Gag », dont l’effet bondissant rappelle l’attaque du terrible lapin tueur de Caerbannog dans Monty Python and the Holy Grail… Difficile de garder son sérieux ! Mais ce grand moment de ridicule sur grand écran aura au moins le mérite de sortir le spectateur de sa torpeur…

 

Si l’image est proprette et soignée (la moindre des choses pour un film signé par un chef opérateur !), si la reconstitution des années 70 est plaisante et discrète, si l’ensemble ne manque pas d’un certain charme nostalgique (pas de CGI, miracle !), la narration l’est donc beaucoup moins. La faute à un couple de héros bondieusards d’une niaiserie désespérante, incarnés par deux mauvais acteurs de seconde zone (Annabelle Wallis est l’épouse parano et Ward Horton son mari incrédule et un peu crétin) qui font pâles figures face à Vera Farmiga et Patrick Wilson dans The Conjuring. Des personnages têtes à claques et à la caractérisation trop simpliste pour être honnête. Cet excès de bondieuserie n’aurait pas été gênant si, comme dans Rosemary’s Baby, The Omen (La Malédiction) ou The Exorcist (L’Exorciste), le Mal avait pris le dessus et provoqué des situations subversives, des visions perverses et hérétiques… Rien de tout ça dans Annabelle !

 

Ainsi, alors que la poupée cache un démon cherchant à prendre forme humaine dans le corps d’un innocent (le nouveau-né du couple), pas une seule fois tout au long du film nous ne verrons Annabelle et le bébé dans le même plan, pas même dans le berceau de ce dernier, ce qui est quand même un comble !… Les producteurs ont sans doute jugé que l’imagerie juxtaposée de l’innocence et de la perversion diabolique serait trop dérangeante… ils ont donc juste oublié qu’ils produisaient un film d’horreur ! Ce refus systématique de sacrifier ou de réellement mettre en danger « les gentils » (on ne doute pas un seul instant qu’ils vont s’en sortir) est symptomatique d’un véritable renoncement de la part de cinéastes timorés de prendre leur sujet à bras-le-corps et d’assumer le genre, par définition subversif, dans lequel ils officient !…

 

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Aucune ambiguïté, dans Annabelle, les gentils sont très gentils (ils vont d’ailleurs sans arrêt à l’église, à peu près 125 fois en 1h30 !…) et les méchants sont très méchants. Ce manque de folie, d’audace, de personnalité, de purs moments inoubliables de terreur condamnent Annabelle aux oubliettes du film d’horreur et l’on s’amuse à compter les occasions manquées de réellement terroriser le public. Les frissons, bon marché, arrivent quelques fois à maintenir le spectateur éveillé, mais par le biais de clichés éculés (du style « attention, derrière toi, c’est affreux ! »), de jump scares efficaces mais déjà vus, d’apparitions prévisibles dans l’obscurité que même Gilbert Montagné aurait vues venir et d’emprunts à des œuvres plus prestigieuses.

 

Ce qui nous amène au principal grief que nous aurons à reprocher au film de Leonetti.

 

SPOILERS

 

Alors que le climax aurait pu être l’occasion d’un grand moment de subversion, le film de John R. Leonetti se rend coupable d’une incohérence gênante, avec le sacrifice d’une gentille grand-mère afro-américaine pour épargner la vie du bébé de l’héroïne… Alors qu’on nous explique depuis le début du film que le démon possédant Annabelle cherche à prendre forme humaine dans un corps innocent, celui d’un nouveau-né… l’esprit malfaisant accepte gentiment le sacrifice d’une vieille dame ayant autrefois causé la mort accidentelle de sa propre fille. Son suicide en forme de rédemption permet au couple de héros d’en réchapper et de s’en aller batifoler gaiement vers un happy end déplacé, comme si rien de traumatisant ne s’était produit, en entonnant, comme Dominique Farrugia dans La Cité de la Peur un joyeux « il ne peut plus rien nous arriver d’affreux, maintenant… » Pour se racheter de la mort accidentelle d’un être aimé, la vieille dame doit donc choisir de mourir. Ridicule et moralement très douteux!

 

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Ce climax terriblement moralisateur, très « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » va à l’encontre des formules des meilleurs films d’horreur, puisque l’entité diabolique menaçante décide tout simplement de lâcher l’affaire. Comme quoi ce n’était pas trop la peine de s’inquiéter… De La Malédiction à Candyman, on sait pourtant que, pour leurs héros, les meilleurs films d’horreur finissent mal… en général ! John R. Leonetti, lui, n’a apparemment pas reçu le mémo…

 

FIN DES SPOILERS

 

Annabelle, malgré deux ou trois qualités visuelles, est donc un véritable ratage, incapable de profiter d’éléments épars qui auraient pu donner un grand film de trouille et renouveler un thème fascinant. La poupée démoniaque avait plus d’impact lors de ses 5 minutes de présence à l’écran dans The Conjuring, que dans l’intégralité de ce long-métrage opportuniste.

 

Comme l’aurait chanté le grand Bernard Menez : « Oh oh oh, jolie poupée, tu me fais bailler… »

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

 

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