Bilan 2013 : In Memoriam

Chaque année lors de l’interminable cérémonie des Oscars, il est une séquence qui – tout le monde l’espère – à l’instar des catégories techniques (« Meilleur Sound Design pour un court métrage d’Animation ») et des remerciements de James Cameron, sera la plus courte possible : le traditionnel segment « In Memoriam ».

 

Dans notre bilan de l’année 2013, nous rendons un hommage mérité à une poignée de personnalités du cinéma qui, au cours de l’année, ont rejoint Elvis et le Commandant Cousteau manger des pissenlits par la racine, un peu plus près des étoiles, au jardin de lumière et d’argent… Certains d’entre eux, en traîtres, nous ont réservé une surprise carrément dégueulasse (James Gandolfini, Paul Walker, c’est de vous que je parle !), d’autres nous ont quittés par la force inéluctable de leur grand âge… Nous les aimions… Dans l’ordre de leur disparition respective, nous leur rendons hommage…

 

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  MICHAEL WINNER

(1935-2013)

 

Indissociable des tribulations justicières urbaines de Charles Bronson (Death Wish 1, 2 et 3), le controversé réalisateur britannique, décédé à 77 ans le 21 janvier fut souvent vilipendé par la critique qui associait son nom à une série de polars brutaux conformes à ses opinions politiques plus à droite qu’adroites et à une fin de carrière, il faut bien l’avouer, catastrophique. Ayant perdu de sa superbe dès les années 80, Michael Winner enchaîne à cette époque les navets purs et durs : ses derniers films Scream For Help (1984), Bullseye ! (1990, désolante comédie d’espionnage avec Roger Moore et Michael Caine que l’on croirait signée Max Pécas !) et surtout Parting Shots (1998) démontrent de manière assez triste à quel point le réalisateur ne vivait plus avec son temps et n’avait pas su évoluer, Parting Shots étant une lamentable et obsolète parodie (involontaire ?) de ses films de vigilante, un film qui arrivait avec 20 ans de retard… Michael Winner n’a pourtant jamais cherché à plaire à personne. Farouchement individualiste et provocateur en interviews, ce joyeux trublion était le genre d’homme qui assumait avec humour ses plus terribles erreurs et qui n’avait de comptes à rendre à personne.

 

ay_101948293-e1358782050163Ce serait une monumentale erreur que de résumer la carrière de Michael Winner à ses derniers films tant ce réalisateur prolifique enchaîna les productions de qualité dans les années 70. Débutant sa carrière comme homme à tout faire à la BBC dans les années 50, il réalise son premier film, Shoot To Kill (un polar) en 1960. Sa popularité de réalisateur « for hire » abordant tous les genres (comédies, polars, films musicaux, westerns) accroît en Angleterre au cours des années 60 avec de gros succès locaux tels Some Like It Cool (1962), The Cool Mikado (1963), You Must Be Joking ! (1965), The Jokers (1967),  I’ll Never Forget Whatsisname (1967), Hannibal Brooks (1969) et l’ambitieux The Games (1970).

 

Prolifique, Winner tourne bien et tourne beaucoup, mettant en scène des acteurs prestigieux comme Denholm Elliott, Michael Crawford et surtout cet ogre d’Oliver Reed avec lequel il tournera six films. Michael Winner tourne son premier film américain, Lawman (L’Homme de la Loi) en 1971, un western brutal très réussi avec Burt Lancaster, Robert Ryan et Robert Duvall, suivi la même année de The Nightcomers (Le Corrupteur), superbe adaptation de l’œuvre de Henry James mettant en scène Marlon Brando et servant de préquelle aux Innocents de Jack Clayton.

 

Mais c’est évidemment grâce à sa collaboration de longue date avec Charles Bronson que Michael Winner va rentrer dans la légende. Entamée avec l’excellent (et brutal, un adjectif récurrent dans sa filmographie !) western Chato’s Land (Les Collines de la Terreur) en 1971, la collaboration entre ces deux hommes virils se poursuit avec l’excellent polar The Mechanic (Le Flingueur – 1972) et le thriller The Stone Killer (Le Cercle Noir – 1973), pour culminer avec le plus grand succès de la carrière des deux amis, œuvre phare du film de vigilante urbain, Death Wish (Un Justicier Dans la Ville – 1974) dans lequel Bronson et sa moustache se lancent à l’assaut de la racaille urbaine de Los Angeles (avant de déménager à New York en 1985 pour un troisième opus rococo.) Outre son succès retentissant, Death Wish lancera la mode du film de vigilante, genre méprisé s’il en est mais dont l’influence se fait sentir encore de nos jours avec des œuvres comme Eden Lake ou Harry Brown. Succès phénoménal, provoquant une molle polémique chez les bien-pensants qui y voient une dangereuse apologie de l’auto-défense plutôt que l’excellent et palpitant thriller urbain qu’il est et qu’il reste, Death Wish accouchera en 20 ans de quatre suites de plus en plus cartoonesques et farfelues dont les deux premières sont signées Michael Winner en 1982 et 1985 respectivement. Des suites exponentielles qui feront malheureusement quelque peu oublier les grandes qualités de ce premier volet… Le troisième opus de la saga, le très culte Death Wish 3 (Le Justicier de New York) se moque gentiment des détracteurs du réalisateur puisqu’il en rajoute sans cesse dans l’autoparodie et dans l’extrême violence de dessin-animé, avec son Bronson vieillissant qui anéantit des punks caricaturaux à grands coups de bazooka dans les rues désertes d’un New York de science-fiction. Michael Winner se moque de ses détracteurs et, encouragé par ses producteurs Golan / Globus à l’heure de gloire de la Cannon, en rajoute dans la violence et dans le grand n’importe quoi jouissif, faisant de ce troisième volet un vrai plaisir coupable!

 

Comme pour échapper à son étiquette de réalisateur violent, Winner se lance après Death Wish dans une comédie animalière à la Disney, Won Ton Ton, the Dog Who Saved Hollywood (1976), un échec public retentissant dans sa carrière… Il rebondit avec le succès de son meilleur film, un opus fantastique étrange, déviant et terrifiant intitulé The Sentinel (La Sentinelle des Maudits – 1977) dans lequel son style violent se marie parfaitement à une imagerie gothique de toute beauté et pour lequel il crée une fois de plus la polémique en utilisant de véritables freaks pour une scène finale cauchemardesque d’anthologie. Il finit les années 70 en tentant une nouvelle adaptation du roman de Raymond Chandler, The Big Sleep (Le Grand Sommeil – 1978) dans lequel Robert Mitchum interprète pour la deuxième fois (après Farewell My Lovely) le détective Philip Marlowe. Un film qui peine à faire oublier le chef d’œuvre de Howard Hawks avec Humphrey Bogart mais qui ne manque pas de qualités.

 

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Si Michael Winner signe encore une bonne adaptation d’Agatha Christie Appointment With Death (Rendez-vous avec la Mort) en 1988, le succès de la série Death Wish sera malheureusement son chant du cygne artistique puisqu’il se voit définitivement catalogué « vieux réalisateur réac » par la critique. Sa triste fin de carrière au cinéma ne marque cependant pas la fin de ses activités puisque Michael Winner se reconvertit – avec succès – dans l’art de la critique gastronomique, une passion qu’il exercera jusqu’à sa mort, signant plusieurs ouvrages et devenant une sommité sur le sujet. Gentleman apprécié de tous, provocateur et grande gueule, Michael Winner fut un cinéaste trop souvent mésestimé et dont une poignée d’œuvres resteront dans la légende.

 

 

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RICHARD GRIFFITHS

(1947-2013)

 

Acteur éminent et respecté de la scène, membre de la Royal Shakespeare Company pour laquelle il interprète sur scène les rôles les plus farfelus du catalogue shakespearien (Falstaff dans The Merry Wives of Windsor, Bottom dans A Midsummer Night’s Dream) mais également Henry VIII, Richard Griffiths était devenu au cinéma ce second rôle inoubliable, volant régulièrement la vedette aux stars, ne serait-ce que le temps d’une scène, bien aidé par son physique rondouillard et suant, ainsi que par sa profonde voix grave, qui faisaient de lui une sorte de Charles Laughton en version comique.

 

Après un premier rôle principal remarqué dans la série de la BBC Bird of Prey (1982), sa longue et très éclectique carrière à l’écran débute par des seconds rôles minimes dans des productions de prestige comme Superman 2, Chariots of Fire, Ragtime, Gandhi, Gorky Park, Greystoke… mais c’est son rôle de l’Oncle Monty, homosexuel flamboyant et excentrique, dans le cultissime et hilarant Whitnail & I (1987), phénoménal succès en Angleterre (honteusement resté inédit dans les pays francophones) qui lui vaut sa renommée cinématographique. Richard Griffiths, tout en continuant une brillante carrière parallèle sur les planches, apparaît ainsi de plus en plus au cinéma dans des emplois comiques, souvent dans des (seconds)  rôles d’anglais guindés comme dans King Ralph face à John Goodman et Peter O’Toole ou encore dans les rôles du Dr. Mannheimer et de son sosie diabolique Earl Hacker dans The Naked Gun 2 ½ (Y-a-t-il un Flic Pour Sauver le Président ?) (1991) dans lequel il subit les pires outrages de la part de Leslie Nielsen qui – croyant confondre un imposteur – le déculotte en public et essaie par les moyens les plus dégradants d’effacer la tâche de naissance (authentique) qu’il porte sur les fesses. Richard Griffiths, comme on le voit, n’hésitait jamais à se moquer de son physique rondouillard… Pour Tim Burton, il se fait décapiter par le Chevalier sans Tête de Sleepy Hollow (1999) et retrouve Johnny Depp à l’occasion du quatrième Pirates of the Caribbean – On Stranger Tides (2011), dans lequel il incarne un gargantuesque Roi George II.

 

Mais pour toute une génération d’enfants, Richard Griffith était surtout le grotesque et cruel Oncle Vernon Dursley, apparaissant dans cinq des huit épisodes de Harry Potter, un rôle qui, quoi qu’il arrive, lui vaudra d’être reconnu par des générations de fans de la saga du petit sorcier à lunettes !

 

Ses dernières prestations lui valent de collaborer avec Martin Scorsese pour Hugo (2011), dans lequel il incarne un commerçant ronchon mais amoureux et de retrouver son protégé Daniel Radcliffe sur scène à l’occasion d’Equus pour la saison 2007-2008. En 2012, pour son chant du cygne théâtral, il apparaît dans la pièce The Sunshine Boys, de Neil Simon, aux côtés de Danny De Vito.

 

Richard Griffiths est décédé en juillet à 65 ans, des suites d’une chirurgie cardiaque et nous avons pu le retrouver une dernière fois à l’écran en octobre lors d’une courte apparition dans le rôle… d’un acteur de théâtre shakespearien dans la comédie romantique sur fonds de voyage dans le temps About Time, de Richard Curtis.

 

Richard Griffiths nous laisse donc avec une belle galerie de personnages tour à tour tragiques et farfelus et l’on regrettera juste que cet acteur au physique si particulier, ayant toujours partagé sa carrière entre son Angleterre natale et les Etats-Unis, n’ait jamais eu l’occasion d’apparaître dans un film de Terry Gilliam, tant par sa démesure, il semblait y avoir sa place toute trouvée…

 

 

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JESUS FRANCO

(1930-2013)

 

Iconoclaste, pervers, vulgaire, inclassable, unique en son genre, souvent génial dans les années 60 et 70, pour le meilleur et (souvent) pour le pire, Jésus Franco nous a laissé une œuvre cinématographique égale à nulle autre, réalisant 199 films (bien plus si l’on compte les remontages / bidouillages de ses œuvres), allant du classique du fantastique européen à la pire série Z ou au porno espagnol le plus crapoteux. Suivant le modèle du free jazz, Franco a composé une œuvre bariolée, violente et érotique, n’arrêtant jamais de tourner en véritable stakhanoviste de la pellicule. Tout et n’importe quoi… mais de préférence avec des femmes nues, des vampires, des savants fous, des nazis, du sadomasochisme, des prisons de femmes, des lesbiennes, des zooms frénétiques inutiles et des gros plans interminables sur le sexe de sa compagne et complice Lina Romay, disparue un an avant lui…

 

Retrouvez ici l’hommage qu’Action-Cut avait rendu à l’homme aux 50 pseudonymes…

 

 

 

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 RAY HARRYHAUSEN

(1920-2013)

 

Sam Raimi, Joe Dante, Tim Burton, Guillermo Del Toro, Peter Jackson, James Cameron, Steven Spielberg, George Lucas, John Landis, Frank Darabont, Edgar Wright, J.J. Abrams, John Lasseter, Alex De la Iglesia… comme nous, tous sont aujourd’hui un peu orphelins.

 

Comme nous l’a montré le récent (et excellent) documentaire Ray Harryhausen : Special Effects Titan (2011, de Gilles Penso), ces magiciens du cinéma populaire actuel revendiquent tous l’influence indéniable et incommensurable de Ray Harryhausen sur leurs œuvres respectives, ainsi que sur l’imaginaire au cinéma. Lorsque ce dernier nous a quitté à l’âge vénérable de 92 ans en mai dernier, ils ont tenu à lui rendre hommage dans la presse… bien qu’ils l’aient déjà fait à l’écran tout au long de leurs carrières respectives dans des oeuvres comme Army of Darkness (Evil Dead 3) avec ses légions de squelettes réanimés, The Nightmare Before Christmas (L’Etrange Noël de Monsieur Jack) et Monsters, Inc. (Montres et Compagnie) avec leurs ribambelles de créatures farfelues ou encore Hellboy 2, via son époustouflante séquence du « marché des trolls »… brillantes preuves de l’influence que ce maître aussi talentueux que discret a pu avoir sur l’imaginaire, sur la vie de ces cinéastes et de générations de spectateurs. C’est bien simple : sans Ray Harryhausen, pas de Star Wars, pas de Jurassic Park, pas d’Avatar, pas de Pixar…

 

“I loved every single frame of Ray Harryhausen’s work. He was the man who made me believe in monsters. Glad to have met him. A true legend.”  (Edgar Wright)

 

“Anyone in the world of animation, SFX, or fantasy owes everything to Ray Harryhausen. A true legend. RIP Sir.” (Andrew Stanton)

 

Connu comme le créateur d’une ribambelle de créatures mémorables et comme le gourou de la stop-motion animation (animation en volume) grâce à son procédé « Dynamation », qui grace à son principe de caches et d’expositions successives de la pellicule, un procédé qu’il ne cessera d’améliorer et d’affiner au cours des ans, révolutionne le cinéma fantastique et d’aventures, Harryhausen décide de sa future vocation lorsqu’il découvre le King Kong de 1933, dont les créatures et le travail de Willis O’Brien provoquent son émerveillement. Dès son plus jeune âge, Harryhausen bricole dans son garage divers dinosaures et autres monstres en pâte à modeler, aidé dans un premier temps par son père qui lui fabrique les armatures de ses bébés. Ray se passionne pour les monstres préhistoriques et se documente sur l’art de l’animation et ses techniques alors tout à fait nouvelles. Il étudie également la photographie, la sculpture et les arts dramatiques. Avant même de commencer sa carrière, il se lie d’amitié avec l’auteur Ray Bradbury dont l’imaginaire l’impressionne.

 

Ses débuts au cinéma coïncident avec sa rencontre avec le légendaire réalisateur / producteur George Pal, qui l’engage pour réaliser et créer les créatures des Puppetoons, série de courts métrages animés recréant les grands contes traditionnels, du Petit Chaperon Rouge à Hansel et Gretel. Mais sa carrière démarre réellement en 1949 avec la comédie familiale Mighty Joe Young (Monsieur Joe) sur lequel il devient l’assistant de son idole, Willis O’Brien, qui lui donne l’occasion de créer lui-même, dans un hommage évident à Kong, son propre gorille géant. En 1953, Harryhausen signe les effets spéciaux de The Beast From 20,000 Fathoms (Le Monstre des Temps Perdus, d’Eugène Lourié), son premier succès personnel, dans lequel il poursuit ses travaux et expérimentations sur l’intégration d’animation image par image avec des plans d’acteurs dans des décors réels. En 1955, Harryhausen rencontre son principal allié, le producteur Charles H. Schneer avec lequel il collaborera jusqu’à la fin de sa carrière, Schneer s’occupant de la production, Ray du scénario et des aspects techniques.

 

Douze des quinze films que Ray va signer seront produits par Schneer : It Came From Beneath the Sea (Le Monstre Vient de la Mer – 1955), Earth vs. The Flying Saucers (Les Soucoupes Volantes Attaquent – 1956), The First Men On the Moon (Les Premiers Hommes Dans la Lune – 1964), The Valley of Gwangi (La Vallée de Gwangi – 1969), la trilogie Sinbad… des séries B ambitieuses qui lui permettent de laisser libre cours à son imagination et de perfectionner ses techniques d’animation et d’incrustation des miniatures avec des prises de vue en action réelle, procédés auxquels il attribue des noms toujours plus fantasques (« dynamation », « superdynamation »…) A l’apogée de son art, Harryhausen (qui installe ses ateliers à Londres au début des années 60 et y vivra jusqu’à sa mort) signe sa séquence la plus inoubliable avec le combat entre Jason et les squelettes revenus à la vie dans le célèbre Jason and the Argonauts (Jason et les Argonautes – 1963), qui fait rêver toute une génération d’enfants émerveillés et de cinéphiles marqués à vie par la magie de ces images au charme, certes, désuet, mais d’une beauté intemporelle.

 

RayHarryhausenCollection740Le décevant Clash of the Titans (Le Choc des Titans – 1981) constituera sa dernière tentative de réanimer un genre que l’on considère alors moribond face à la sophistication de plus en plus époustouflante des productions post-Star Wars, qui s’inspirent pourtant beaucoup des travaux du maître. Accusant l’échec de cette dernière production en forme de testament, Ray décide alors de prendre une retraite bien méritée.

 

Les films de Ray sont signés Eugène Lourié, Fred F. Sears, Nathan Juran, Don Chaffey, Desmond Davis… autant dire d’illustres inconnus. Fait unique dans l’Histoire du cinéma, ce ne seront pas ces réalisateurs interchangeables, simples artisans et techniciens sans grande personnalité qui entreront dans la légende. Leurs noms seront très vite oubliés au profit de celui de Ray Harryhausen, un cas inédit dans l’histoire des effets spéciaux. Par ses apports incomparables aux techniques de l’animation et particulièrement à celui de l’intégration dans des séquences de prise de vue réelles, par ses recherches sur la lumière et la photographie, par son génie et son inventivité, Ray est entré dans la légende mais le résumer à un « simple » technicien des effets spéciaux serait pourtant bien trop réducteur : Ray était en effet l’artisan total de la réalisation de ses séquences : de leur conception sur papier (ses illustrations et story-board témoignent d’un sens remarquable de la composition), des premiers modèles réels sculptés par l’artiste lui-même, jusqu’à la localisation des extérieurs et la supervision des prises de vue avec les acteurs, sans oublier les réglages précis des lumières pour combiner de façon crédible l’ensemble des éléments et le montage des séquences elle-même… « Harry », comme le surnommaient ses amis était le seul technicien d’effets spéciaux à toujours avoir bénéficié d’un contrôle absolu sur ses créations, une aberration à notre époque où tout le monde a son mot à dire sur le design d’une créature et où tout se décide en comités ! C’est ce qui rend ses créatures si reconnaissables, ainsi que la personnalité unique qu’il leur conférait par son animation. Il avait inventé un sous-genre à part entière !

 

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Impossible de clôturer un hommage à Harryhausen sans citer nos créatures favorites : le poulpe géant de It Came From Beneath the Sea (1955), le cyclope et la femme-serpent du Septième Voyage de Sinbad (1958), l’écureuil géant des Voyages de Gulliver (1959), le géant Talos, l’Hydre à trois têtes et les inoubliables squelettes de Jason et les Argonautes (1963), les extraterrestres Sélénites des Premiers Hommes dans la Lune (1964), les nombreux dinosaures d’Un Million d’Années Avant J.C. (1966), le tyrannosaure perdu au Far West de La Vallée de Gwangi (1969), la déesse Kali du Voyage Fantastique de Sinbad (1974), l’oiseau mécanique Bubo, le cheval volant Pégase, les scorpions, le Kraken et la Gorgonne Medusa du Choc des Titans (1981)… des créatures inoubliables dont le charme artisanal et le soin qui leur fut apporté annihilent sans mal la plupart des plus performantes des images de synthèse sans âme dont nous sommes gavés aujourd’hui. Des images réellement magiques qui imprimèrent durablement l’esprit de toute une génération de cinéphiles, dont l’auteur de ces lignes sur lequel La Vallée de Gwangi, qu’il a découvert très jeune à la télévision, l’a fait tomber amoureux du cinéma.

 

Depuis sa retraite en 1981, Harryhausen participait à de nombreuses conventions et documentaires lui étant consacrés, recevant chez lui ses admirateurs, certains d’entre eux comme John Landis, Joe Dante ou Guillermo Del Toro étant même devenus des amis très proches. Connu pour sa disponibilité envers ses fans et pour sa gentillesse aussi légendaire que son œuvre, Ray Harryhausen était, en plus d’un véritable gentleman, un de ces rares artisans ayant fertilisé à lui seul l’imagination de millions de personnes, un créateur de mondes à l’instar de Walt Disney, Jim Henson ou George Lucas…

 

 

 

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ARTUS DE PENGUERN

(1957-2013)

 

Disparu dans la discrétion la plus totale (rares furent les médias qui relatèrent son décès, le 14 mai dernier d’un accident vasculaire cérébral à seulement 56 ans), Artus De Penguern était une sorte d’exception dans le (désormais) triste paysage de la comédie française… Connu pour son humour iconoclaste et bon enfant basé autant sur le slapstick  – un art qu’il maîtrisait et dont il nous donna un bel aperçu accompagné sur scène de Pascale Arbillot dans un numéro mémorable lors de la cérémonie des Césars – que sur l’absurde, ce comédien au visage triste se définissait comme un interprète frustré…

 

Apparaissant, dans de nombreux seconds rôles et courts-métrages au cours des années 80 et 90 (Danton, d’Andrzej Wajda, Le Sang des Autres, de Claude Chabrol, Police, de Maurice Pialat, Frantic, de Roman Polanski), il se dirige ensuite tout naturellement vers la comédie, son air ahuri de clown triste faisant des merveilles à l’écran. Après un second rôle dans La Cité de la Peur (le film de Les Nuls) (le fameux « en fait c’était moi le tueur !… non j’déconne », c’était lui !), Artus De Penguern accède enfin à la réalisation avec une poignée de courts-métrages, champs d’expérimentation par excellence pour son humour absurde et bon enfant : Le Homard (1995), Les Voisins (1997) et La Polyclinique de l’Amour (1998)… des essais réussis qui lui permettent de révéler son actrice principale et compagne, la sublime Pascale Arbillot, aussi belle que réellement hilarante, mais aussi, de passer enfin au long avec son titre le plus connu : Grégoire Moulin Contre l’Humanité (2001). Succès garanti pour cette comédie où il incarne le rôle-titre, celui d’un homme terne, né un vendredi 13, poursuivi par la malchance, maladroit, anxieux, timide avec les femmes, décalé du monde qui l’entoure… qui quitte sa morne province pour partir (sans succès) à la conquête de Paris.

 

Derrière le côté bon enfant, c’est l’humour doux-amer et désespéré qui semble toujours ressortir des personnages incarnés par Artus De Penguern. Ses scénarios grinçants et provocateurs masquaient souvent l’indignation sincère de cet aristocrate d’origine bretonne, au sourire franc mais triste et à l’humour caustique, faisant de lui un héritier potentiel de Jacques Tati… Sa popularité se confirme avec un second rôle remarqué (Hipolito, l’écrivain raté) dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain (2001, de Jean-Pierre Jeunet), dont l’univers décalé est finalement très proche du sien : sans vulgarité, intemporel, universel, nostalgique, éminemment romantique… et évidemment absurde !… Alors que sa carrière de réalisateur aurait pu décoller, elle stagne, sans doute pour cause d’un trop-plein d’originalité dans un paysage cinématographique français où l’on préfère les comiques analphabètes de bas-étage venus de Canal +…

 

Artus De Penguern s’en retourne donc aux courts-métrages et aux seconds rôles, notamment chez Etienne Chatiliez (Agathe Cléry) ou Coline Serreau (Saint-Jacques… La Mecque). L’injuste échec financier de son deuxième long-métrage en tant que réalisateur, La Clinique de l’Amour (2012), adaptation savoureuse et hilarante de son court métrage, parodie dans le style des Inconnus des soaps opéras qui gagnerait à devenir culte, avait, dit-on, plongé son réalisateur dans une véritable dépression… Sa disparition prématurée est l’une des plus tristes histoires du cinéma français de l’année 2013… un cinéma français qui ne semble pas encore avoir conscience de la richesse de l’univers de celui qu’il vient de perdre.

 

 

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JAMES GANDOLFINI

(1961-2013)

 

Le choc profond et la tristesse ressentis à l’annonce du décès prématuré (à 51 ans) de James Gandolfini, décédé d’une crise cardiaque à Rome le 19 juin dernier alors qu’il se rendait en Sicile – en compagnie de son jeune fils – à un festival lui rendant hommage, est finalement d’une grande logique. Des ours au cœur tendre, de véritables tempéraments, des physiques « difficiles » mais attachants, des acteurs physiques mais tourmentés, aussi à l’aise dans la comédie que dans le drame, le cinéma en manque de plus en plus.

 

Mieux que n’importe quel autre acteur de sa génération, James Gandolfini incarnait la sensibilité à cœur de peau dissimulée derrière un physique brut, qu’un acteur moins doué aurait utilisé à jouer les sempiternels hommes de mains et autres brutes d’origine italienne de second plan. C’est pourtant dans ce type de rôle que sa carrière s’engage logiquement puisque dans True Romance (1993), de Tony Scott, il incarne un mafieux sadique, s’en prenant violemment à Patricia Arquette dans une scène où il la tabasse copieusement. Pourtant, même dans ce second rôle réducteur, Gandolfini impressionne, interpelle… quelque chose dans ce sourire carnassier, ce rictus cruel et ce regard d’enfant qui laisse déjà présager qu’autre chose se cache chez cet acteur imposant. Perdu au milieu d’une distribution prestigieuse (Christian Slater, Val Kilmer, Brad Pitt, Christopher Walken, Dennis Hopper, Gary Oldman, Samuel L. Jackson), on ne remarque que lui… C’est cette prestation qui lui vaut son ticket d’entrée pour Hollywood. Natif (comme Tony Soprano) du New Jersey, ayant étudié en compagnie de son ami Roger Bart (star des Producteurs à Broadway) le métier d’acteur à New York selon la méthode de Sanford Meisner, Gandolfini s’approprie bientôt le moindre second rôle pour le transcender, que ce soit le garde du corps de John Travolta dans Get Shorty (1994, de Barry Sonnenfeld), le militaire du Nouveau Monde (1995, d’Alain Corneau), le mafieux repentant de The Juror (1996, de Brian Gibson), l’assassin gay de The Mexican (Le Mexicain, 2001, de Gore Verbinski) ou le gardien de prison s’opposant à Robert Redford dans The Last Castle (Le Dernier Château, 2001, de Rod Lurie), il crève l’écran !

 

En 1996, Sidney Lumet lui offre un de ses meilleurs rôles dans un magnifique film un peu oublié, le polar / film de tribunal Night Falls On Manhattan (La Nuit Tombe sur Manhattan.) Dans le second rôle d’un flic ripou confronté à une lourde peine de prison et qui finira par se suicider, il se révèle absolument bouleversant, éclipsant lors de ses quelques scènes des partenaires aussi prestigieux que Andy Garcia, Ian Holm et Richard Dreyfuss. C’est bien simple, on ne voit que lui à chacune de ses apparitions…

 

You woke up this morning
Got yourself a gun,
Mama always said you’d be
The Chosen One…

 

Sopranos_ep107L’éternel second rôle volant la vedette à ses partenaires, James Gandolfini aurait pu le rester… Mais le destin en décide autrement puisqu’il devient une star mondiale du jour au lendemain grâce à la série Les Sopranos (1999-2007), créée par David Chase. Rôle en or destiné au départ pour Ray Liotta (qui se rétracte parce qu’il ne voulait pas jouer dans une série télévisée et craignait de se répéter après GoodFellas), Tony Soprano devient ainsi l’un des anti-héros les plus appréciés de l’histoire de la télévision américaine. Un rôle aussi complexe que complet : ce parrain d’une famille mafieuse du New Jersey qui, en prise à de nombreuses questions existentielles et à de terribles crises d’angoisse décide de consulter une psychiatre (Lorraine Bracco), est le rôle qui permet à Gandolfini d’atteindre le haut de l’affiche et de démontrer, lors de six saisons, toute l’étendue de son immense talent. A la fois effrayant et tendre, père de famille attentionné et assassin sans remord, lourdaud mais attachant, colérique mais adorable, grossier mais classe, aussi intelligent qu’il est de mauvaise foi, aussi drôle et loufoque que d’une réelle profondeur… Tony Soprano, qu’il soit confronté à une épouse qu’il trompe allègrement, à ses enfants qui découvrent que leur père est un boss de la mafia, à sa mère qui l’étouffe ou à son gang dont il doit gérer les nombreux problèmes, est un personnage d’une profonde complexité auquel on s’attache autant que l’on déteste ses valeurs et son style de vie… Gandolfini n’hésite jamais à jouer de son physique si peu commun, de son poids et de sa carrure massive pour remplir l’écran. Difficile aujourd’hui de revoir l’épisode où Tony est victime d’un malaise cardiaque… Le rôle de Tony Soprano vaut à James Gandolfini trois Emmy Awards et un Golden Globe du Meilleur Acteur Dramatique, une tripotée d’autres nominations, ainsi que le titre de l’acteur le mieux payé de la télévision pour une série aujourd’hui toujours considérée par les critiques et par le public comme la meilleure série télévisée de tous les temps.

 

James Gandolfini aura encore l’occasion de briller à l’écran pendant et après Les Sopranos : en mari violent dans The Man Who Wasn’t There (2001), des Frères Coen, en maire de New York dépassé par la situation dans The Taking Of Pelham 123 (Les Pirates du Métro) (2009) de Tony Scott, face à Kristen Stewart en père de famille éploré par la mort de sa fille et retrouvant sa joie de vivre avec une jeune stripteaseuse dans Welcome To the Rileys (2010), de Jake Scott, en monstre de conte de fée dans Where the Wild Things Are (2010) de Spike Jonze, en assassin alcoolique et cocaïnomane dans Killing Me Softly (2012), d’Andrew Dominik et en directeur de la C.I.A. impliqué dans la traque de Ben Laden dans Zero Dark Thirty (2012), de Kathryn Bigelow.

 

Nous le retrouverons bientôt dans Enough Said (All About Albert, 2013), de Nicole Holofcener, sa première comédie romantique où face à Julia Louis-Dreyfuss, il incarne un divorcé attachant qui retrouve l’amour auprès d’une amie de son ex-femme. Un rôle qui lui a déjà valu, à titre posthume, quelques nominations au titre de Meilleur Second Rôle dans les festivals où cette comédie a été chaleureusement accueillie. Nous pourrons revoir James Gandolfini une ultime fois à l’écran en 2014 dans The Drop, un polar du belge Michaël Roskam (Rundskop) dans lequel il partagera l’affiche avec Tom Hardy, Noomi Rapace et Matthias Schoenarts.

 

A la ville, Gandolfini était un homme charmant et loufoque, comme le montre encore une vidéo tournée le jour précédant son décès, sur laquelle il grimaçait et plaisantait de plus belle avec des journalistes. Fidèle en amitié, il tourna 5 fois avec son pote John Travolta, mais aussi 3 fois avec son réalisateur-fétiche, le regretté Tony Scott, 3 fois avec Denzel Washington, Steve Buscemi, Brad Pitt, Mark Ruffalo et Catherine Keener…

 

Jamais nommé à l’Oscar, sans doute par manque de temps, James Gandolfini est désormais, à l’instar de John Cazale ou de Joe Spinell, eux aussi disparus trop tôt malgré des carrières fulgurantes, une de ces « armes secrètes » du cinéma américain, un acteur d’une puissance et d’une faculté à provoquer l’empathie tout bonnement incroyables… au point où l’Actors Studio envisage de créer un nouvel établissement portant son nom… Ce ne serait que justice.

 

Pour ceux qui douteraient encore de l’importance de James Gandolfini dans le paysage du cinéma américain, le défunt acteur, qui venait de terminer le tournage du pilote d’une nouvelle série policière (sur laquelle il était également producteur) intitulée Criminal Justice, sera remplacé dans celle-ci par… Robert De Niro ! Il y a pire comme remplaçant.

 

You’re one in a million
You’ve got that shotgun shine.
Born under a bad sign,
With a blue moon in your eyes.

 

 

 

 

Richard Matheson, Author In France On May 12, 2000. 

 

RICHARD MATHESON

(1926-2013)

 

Le comportement d’un être isolé perdant le contact avec la réalité, confronté à une fatalité qu’il doit tenter d’empêcher (parfois sans succès), l’homme ordinaire plongé dans une situation angoissante face à des éléments étrangers hostiles… tel est le thème principal des œuvres (romans et scénarios) de ce pilier de la science-fiction, du fantastique, du suspense et de l’horreur qu’était Richard Matheson, des thèmes réveillant chez le lecteur des peurs ancestrales telles la folie, l’abandon, la mort, la solitude… En cela, la tonalité des textes de Matheson rejoint souvent celle de Stephen King : plutôt que de faire intervenir des savants fous, des superhéros ou des monstres géants, Matheson se concentre sur les tourments moraux et les turpitudes physiques vécus par des personnages ordinaires, souvent avec beaucoup d’humour et un côté satyrique qui définit son style.

 

Diplomé en journalisme, Matheson publie sa première nouvelle, Born Of Man and Woman (Le Journal d’un Monstre) en 1950, décrivant la haine d’un enfant monstrueux à l’encontre de ses parents. Mais ce sont ses deux premiers romans : I Am Legend (Je Suis une Légende – 1954), variation sur le thème du vampirisme, confrontant le dernier homme sur terre à des légions de créatures souterraines et The Shrinking Man (L’Homme Qui Rétrécit – 1956) qui font sa renommée… I Am Legend est adapté trois fois au grand écran, au grand dam de l’auteur qui déteste ces trois adaptations, avec respectivement Vincent Price (Last Man On Earth, 1964), Charlton Heston (The Omega Man, 1971) et plus récemment Will Smith (I Am Legend, 2007), incarnant chacun à leur tour Robert Neville, le dernier homme sur notre planète dévastée par un mystérieux virus… The Incredible Shrinking Man, quant à lui, devient très vite le chef d’œuvre que l’on sait, adapté à l’écran par Jack Arnold en 1957.

 

S’ensuivent Someone Is Bleeding (Les Seins de Glace, adapté au cinéma en 1974 par Georges Lautner, avec Alain Delon et Mireille Darc), A Stir of Echoes (Echos, adapté en 1999 par David Koepp dans un excellent film avec Kevin Bacon), Ride the Nightmare (De la Part des Copains, que Terence Young adapte avec Alain Delon et Charles Bronson), Hell House (La Maison des Damnés), What Dreams May Come (Au-delà de Nos Rêves), Journal of the Gun Years (Journal des Années de Poudre) ainsi que plus de 200  nouvelles… des œuvres de grande qualité qui font de Matheson l’un des écrivains les plus importants et les plus populaires du genre. Son dernier roman, Generations, parait en 2012.

 

Au petit et au grand écran, son succès d’écrivain et sa renommée allant grandissant, Matheson devient un scénariste très demandé, signant un épisode mémorable de Star Trek (The Enemy Within) mais surtout, à la demande de Rod Serling, une quinzaine d’épisodes géniaux de la mythique Twilight Zone (La Quatrième Dimension) dont le format court se marie très bien avec le talent de l’écrivain pour les courtes nouvelles « à chutes ». Son épisode le plus connu : Nightmare At 20,000 Feet, avec William Shatner dans le rôle du passager d’un avion qui aperçoit un petit monstre (un « gremlin ») grignotant l’aile de l’appareil. Il est évidemment le seul à l’apercevoir et commence à douter de sa santé mentale. Un épisode si mémorable qu’il sera réadapté en 1983 par George Miller dans Twilight Zone – The Movie (avec John Lithgow dans le même rôle) et même dans un épisode d’Halloween des Simpsons (avec bien sur, Homer Simpson…)

 

Les années 60 seront marquées pour l’écrivain par sa collaboration aux scénarios du cycle d’Edgar Allan Poe, dont il adapte les œuvres pour le réalisateur / producteur Roger Corman. House Of Usher (1960), Pit and the Pendulum (1961), Tales Of Terror (1962), The Raven (1963) : des adaptations pas toujours fidèles et – la radinerie légendaire de Corman n’aidant pas – parfois un peu trop cheap, mais toujours colorées et humoristiques, essayant de rivaliser, avec l’aide de l’acteur Vincent Price, avec les productions anglaises de la Hammer… une série de films tournés à la chaîne dans les mêmes décors, mais qui permettent à Matheson et à Roger Corman d’entamer une longue amitié  et de livrer des films à l’imagerie gothique de toute beauté. Pour la Hammer, Matheson signera le scénario d’un des chefs d’œuvre de la boite de production anglaise : The Devil Rides Out (Les Vierges de Satan – 1968), dans lequel Terence Fisher plonge Christopher Lee et Charles Gray au sein d’une secte satanique.

 

La télévision adaptera bon nombre des nouvelles de Matheson, la plus réussie étant sans conteste le terrifiant téléfilm à sketches Trilogy of Terror (1975, de Dan Curtis), célèbre pour son adaptation de la nouvelle Prey, dans laquelle une jeune femme (Karen Black, à qui nous rendons également hommage un peu plus loin) est piégée dans son appartement avec une poupée vaudou aux dents acérées et adepte du coup de couteau, réincarnation d’un guerrier Zumi. Un sommet du suspense télévisé qui inspirera les créateurs d’une certaine poupée « Brave Gars » prénommée Chucky… Pour le réalisateur Dan Curtis, Matheson signe également en 1974 le scénario d’un excellent Dracula télévisuel incarné par Jack Palance, se distinguant des Dracula de la Hammer par sa grande fidélité au roman de Bram Stoker.

 

En 1971, Richard Matheson signe un court scénario (apparemment autobiographique !) pour un projet télé destiné à Universal et qui arrive un peu par hasard sur le bureau d’un jeune réalisateur novice de séries télévisées… un certain Steven Spielberg !… Le récit : celui d’un quidam pris en chasse sur une route déserte par un énorme camion noir très menaçant, qui tente de l’envoyer dans le décor par tous les moyens imaginables, sans la moindre raison ou explication… Matheson explique que cette histoire lui est arrivée alors qu’il roulait sur une route déserte avec un ami le 22 novembre 1963, quelques heures après l’assassinat de Kennedy. Duel, premier chef d’œuvre d’un réalisateur qui en commettra quelques autres, connait le succès d’audience que l’on sait et deviendra – du moins en Europe – le premier film de Steven Spielberg à se retrouver au grand écran, le succès ayant poussé Universal à exploiter son téléfilm en salles à l’étranger. Duel, modèle du film à suspense à petit budget, reçoit le tout premier Grand Prix du tout premier Festival d’Avoriaz et lance ainsi la carrière du réalisateur, qui restera ami avec Matheson jusqu’à la fin, n’omettant jamais de souligner l’importance primordiale de l’écrivain sur sa prestigieuse carrière.

 

Mais l’adaptation de son œuvre que l’écrivain préfère, c’est Somewhere in Time (Quelque Part Dans le Temps), romance sur fond de voyage dans le temps réalisée en 1980 par le français Jeannot Szwarc, mettant en scène Christopher Reeve et Jane Seymour. Un bijou de romantisme et d’humour, adaptation de son roman Bid Time Return (Le Jeune Homme, la Mort et le Temps) et qui tranche avec la noirceur habituelle de ses récits… Citons encore, pour terminer ce bref aperçu d’une longue carrière, les deux plus récentes adaptations de l’œuvre de Richard Matheson, toutes deux déjà adaptées en leurs temps pour des épisodes de Twilight ZoneThe Box (2009), de Richard Kelly, adaptation à moitié réussie et trop alambiquée de la nouvelle Button, Button, dans lequel un couple (Cameron Diaz et James Marsden) reçoit des mains d’un sinistre étranger (Frank Langella) une curieuse petite boite avec un simple bouton. Si ils appuient sur le bouton, ils recevront un million de dollars mais en échange… quelqu’un… quelque part, mourra… Enfin, le film familial Real Steel (2011), de Shawn Levy, produit par l’ami de longue date Steven Spielberg, avec Hugh Jackman en promoteur de combats entre cyborgs dans une société futuriste, récit adapté de la nouvelle Steel, s’avéra une bien charmante surprise, bourrée d’humour et d’humanité. Un sympathique chant du cygne au cinéma pour Richard Matheson.

 

Au fil des années, Richard Matheson a été source d’inspiration pour nombre d’artistes (écrivains, cinéastes…) revendiquant son influence, notamment Chris Carter (le créateur de X Files), George A. Romero (qui déclare s’être inspiré en grande partie de I Am Legend pour créer sa légendaire Nuit des Morts Vivants), Steven Spielberg ou encore  un collègue écrivain ami de longue date, Stephen King qui lui dédia en 2006 son roman Cell (Cellulaire), hommage appuyé et évident aux écrits de son aîné.

 

Lauréat du World Fantasy Award for Life Achievement en 1984, du Bram Stoker Award for Lifetime Achievement en 1991 et introduit dans le Science-Fiction Hall of Fame en 2010, Richard Matheson, tout en modestie, était l’un des plus talentueux artisans de la science-fiction du 20ème siècle, celui qui aura su le mieux parler de la folie qui s’immisce dans le quotidien… Son œuvre mérite d’être redécouverte et étudiée…

 

 

 

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BERNADETTE LAFONT

(1938-2013)

 

« Le visage de la Nouvelle Vague », telle fut surnommée Bernadette Lafont (ou « Bernardette Laffont » comme l’appelait le magazine professionnel Première dans son récent hommage rendu à l’actrice ! – bien joué les gars !…) grâce à ses collaborations avec François Truffaut (le court-métrage Les Mistons, Une Belle Fille Comme Moi) et Claude Chabrol (Le Beau Serge, Les Bonnes Femmes, Les Godelureaux)… Bernadette qui se destinait à la danse et s’entraînait régulièrement à l’opéra de Nîmes, rêve de cinéma en regardant son idole, Brigitte Bardot. Elle fait la connaissance en 1955 de l’acteur français montant de l’époque, Gérard Blain et l’épouse à l’âge de dix-huit ans, ce qui lui permet de mettre un pied dans le monde du cinéma et de rencontrer Truffaut. Elle deviendra une star, Gérard Blain retombera dans l’oubli.

 

Très vite estampillée « nana au caractère bien trempé », Bernadette Lafont est un véritable vent de fraîcheur pour le cinéma français de l’époque, son physique girond et pulpeux ainsi que sa voix gouailleuse lui valent un immense succès dans le rôle de la « vamp villageoise » ou de la « bourgeoise décomplexée » n’hésitant pas à jouer des rôles transgressifs comme dans La Fiancée du Pirate (1969), de Nelly Kaplan, La Maman et la Putain (1973), de Jean Eustache ou en folle nymphomane dans Canicule (1984), le chef d’œuvre d’Yves Boisset. Certes, Bernadette ne jouera jamais des intellectuelles mais des « tempéraments »… Dans les années 60, l’actrice enchaine les films et tourne beaucoup, avec Edouard Molinaro (La Chasse à l’Homme – 1964), Costa-Gavras (Compartiment Tueurs - 1965), Louis Malle (Le Voleur – 1967) et dans des comédies populaires comme Un Idiot à Paris (1968, de Serge Korber.)

 

Dans les années 70, son physique de jeune première se fanant peu à peu, Bernadette Lafont connait une longue période de creux et sa carrière s’en ressent. Elle apparait (souvent aux côtés de Michel Galabru) dans une inquiétante série de navets franchouillards qui culmine avec des joyeusetés comme Le Trouble-Fesses (1976, de Raoul Foulon), Nous Maigrirons Ensemble (1979, de Michel Vocoret), Arrête de Ramer, t’attaques la Falaise (1979, de Michel Caputo), Si ma Gueule vous Plait (1981, de Michel Caputo) et On n’est pas Sortis de l’Auberge (1982, de Max Pécas)… Des emplois qu’elle n’accepte que par intérêt financier, heureusement séparés par des retrouvailles avec Claude Chabrol (Violette Nozière, 1978) ou l’excellente comédie La Gueule de l’Autre (1979, de Pierre Tchernia.) Les navets, les petits rôles, Bernadette s’en moque, faisant de la phrase de Jean Cocteau sa devise : « Les premières places ne sont pas intéressantes, celles qui m’intéressent, ce sont les places à part. »

 

Les années 80 seront bien plus constructives. Son physique de jeune première ayant fait place à celui d’une bourgeoise quinquagénaire, elle revient en force face à Charlotte Gainsbourg dans L’Effrontée de Claude Miller (1985), qui lui vaut le César de la Meilleure Actrice dans un Second Rôle et qui relance sa carrière. On la retrouve dans Le Bon Petit Diable (1983, de Jean-Claude Brialy), dans Canicule (1984), dans l’amusant film de science-fiction érotico-kitsch Gwendoline (1985, de Just Jaeckin), dans une poignée de comédies d’un Jean-Pierre Mocky alors au sommet de son art : Le Pactole (1985), Les Saisons du Plaisir (1988) et Une Nuit à l’Assemblée Nationale (1988)… ainsi qu’en second rôle chez son réalisateur fétiche, Claude Chabrol, généralement dans des rôles de bourgeoise braillarde, excentrique et fofolle comme dans Inspecteur Lavardin (1986) et surtout l’excellent Masques (1987), dans lequel elle incarne une voyante un poil nymphomane face à Philippe Noiret.

 

Les années 80 sont néanmoins interrompues par un terrible drame : la mort de sa fille, l’actrice Pauline Lafont, qui disparait en 1988 pendant deux mois. La piste de la fugue est longuement envisagée, ce qui pousse Bernadette à intervenir en larmes à la télévision pour implorer sa fille de refaire surface. Pauline Lafont sera retrouvée deux mois plus tard dans un ravin, ayant fait une chute mortelle lors d’une randonnée… Bernadette surmonte son chagrin en multipliant les films et les pièces de théâtre de boulevard sous la direction de son ami de toujours, Jean-Claude Brialy.

 

Les années 90 sont plus discrètes, même si l’actrice tourne toujours, dans des rôles secondaires. Bernadette Lafont connaître encore deux énormes succès publics avec les comédies Prète-Moi Ta Main (2006) où elle incarne avec un bel entrain la mère étouffante d’Alain Chabat, et Paulette (2013), surprenant succès au box-office dans lequel elle incarne une grand-mère raciste obligée pour survivre de se lancer dans le traffic de drogues. Pas un grand film, certes, mais un succès personnel inattendu qui fait plaisir à l’actrice et qui lui permettra de terminer sa carrière sur une note positive… Victime d’un premier malaise cardiaque début juillet 2013, contrainte de séjourner au centre héliomarin de Nîmes, l’actrice qui avait reçu un César d’Honneur en 2003 et la Légion d’Honneur en 2009, y est victime d’ un second malaise et décède à l’hôpital le 25 juillet 2013. Le réalisateur Jean-Pierre Mocky déplorera à l’occasion des obsèques de l’actrice l’absence quasi- totale de la profession et du gouvernement…

 

L’inoubliable Bernadette Lafont devait tourner en 2013 la suite des aventures du Petit Nicolas, Les Vacances du Petit Nicolas pour Laurent Tirard, dans lequel elle devait incarner la grand-mère du facétieux petit garçon. Elle fut remplacée par Dominique Lavanant et le film, qui sortira en juillet 2014, lui sera dédié.

 

 

 

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KAREN BLACK

(1939-2013)

 

Son charmant strabisme, Karen Black avait su en faire un atout plutôt qu’un handicap, bien aidée, il est vrai, par un physique avantageux qu’elle n’hésitait jamais à mettre en valeur. Née à Chicago, Karen étudie avec Lee Strasberg à New York et fait ses débuts sur les planches à Broadway. Elle fait ses débuts au cinéma en 1966 dans You’re a Big Boy Now, d’un nouveau venu du nom de Francis Ford Coppola. Très vite, son physique incomparable, se situant entre la bimbo pulpeuse et les filles tristes et paumées, lui vaut de travailler à un rythme effréné au cinéma et à la télévision, notamment dans des séries comme The F.B.I., Run For Your Life et Les Envahisseurs.

 

C’est son rôle de prostituée en plein trip d’acide face à Dennis Hopper et Peter Fonda dans le mythique Easy Rider (1969) qui lui vaut d’être reconnue. Un immense succès sur le tournage duquel elle fait la connaissance de Jack Nicholson, dont elle deviendra (comme tant d’autres, sacré Jack !) brièvement la compagne. Compagne de Jack, Karen Black l’est également à l’écran en 1971 dans Five Easy Pieces (Cinq Pièces Faciles), le chef d’œuvre de Bob Rafelson, pour lequel elle recevra – entre autres – un Golden Globe de la Meilleure Actrice dans un Second Rôle ainsi qu’une nomination à l’Oscar pour ce rôle de serveuse écervelée se rattachant à l’amour d’un homme qui ne l’aime pas vraiment. Son affiliation avec les acteurs de la contreculture et du nouvel Hollywood lui vaut d’enchaîner les projets prestigieux, telle l’adaptation de Gatsby le Magnifique (1974) de Jack Clayton, avec Robert Redford, dans lequel elle incarne la femme adultère Myrtle Wilson. La même année, on l’aperçoit en hôtesse de l’air venant en aide à Charlton Heston dans Airport ’74 (747 en Péril), la suite d’Airport, nettement supérieure à son modèle pour ce qui reste l’un des meilleurs films catastrophes de années 70. L’actrice trouve deux de ses meilleurs rôles au cinéma en 1975, celui d’une jeune actrice en quête de gloire dans le Hollywood des années 30 dans The Day Of the Locust (Le Jour du Fléau), de John Schlesinger et surtout, celui d’une chanteuse de country dans Nashville, le film-fleuve de Robert Altman pour lequel elle compose et interprète deux chansons qui lui valent une nomination aux Grammy Awards.

 

En 1975 toujours, Karen Black triomphe à la télévision dans Trilogy of Terror, anthologie d’horreur à sketches scénarisée par le regretté  Richard Matheson et mise en scène par le regretté Dan Curtis. Elle y incarne quatre personnages différents : une prof qui séduit un étudiant (le segment “Julie”), des sœurs jumelles se disputant l’héritage de leur père (« Millicent & Therese ») et enfin, une jeune femme aux prises avec une terrifiante poupée vaudou dans le segment le plus célèbre, « Amelia »… Trilogy Of Terror est un succès d’audience inespéré et devient vite la référence à suivre en matière d’anthologies horrifiques. Un succès qui, malheureusement pour l’actrice, aura pour effet de l’enfermer pendant de nombreuses années dans un genre qu’elle n’apprécie pas beaucoup.

 

En 1976, Karen Black devient l’héroïne de Family Plot (Complot de Famille), le dernier film d’Alfred Hitchcock dans lequel elle forme avec Bruce Dern un couple de kidnappeurs sans envergure, un rôle qui devient le plus célèbre de sa longue et prolifique carrière.

 

Capricorn One (1978, de Peter Hyams) et Come Back To the Five and Dime, Jimmy Dean, Jimmy Dean (1982, de Robert Altman) seront malheureusement ses derniers coups d’éclat au grand écran, l’actrice ayant tendance à tourner beaucoup, cinéma et télévision confondus, la qualité des films qu’elle choisit commence à décliner tout au long des années 80, enfermée dans des emplois d’héroïnes de films d’horreur au rabais, un genre qui lui colle à la peau bien malgré elle. Elle enchaîne les productions horrifiques à petits budgets, tournant parfois jusqu’à dix films par an, son physique si particulier (Karen Black pouvait être aussi sensuelle qu’inquiétante), faisant merveille. Elle tourne (la plupart du temps dans des seconds rôles) avec une poignée de « Masters of Horror » comme Ruggero Deodato (Cut and Run / Inferno in Diretta, 1985), Tobe Hooper (Invaders From Mars – 1986), et Larry Cohen (It’s Alive 3 – La Vengeance des Monstres, 1987) mais également avec les pires tâcherons du film de genre, mais déclare à qui veut l’entendre qu’elle déteste les films d’horreur.

 

Sa carrière dans les années 80-90-2000 est donc largement à passer sous silence puisqu’elle enchaîne les navets dont la grande majorité ne sortent qu’en vidéo et ne traversent pas l’Atlantique, des dizaines d’inédits purement alimentaires qu’elle tourne en attendant qu’un grand réalisateur fasse à nouveau appel à elle, ce qui n’arrivera malheureusement plus… une fin de carrière particulièrement frustrante, d’autant que l’actrice, membre de longue date de l’Eglise de Scientologie, est réputée pour être difficile sur les plateaux. Elle s’essaie dans les années 2000 à écrire des pièces de théâtre mais le succès lui échappe… Karen Black effectue pourtant un mini-retour remarqué, toujours dans le registre de l’horreur, dans le rôle de Gloria « Mama » Firefly, la matriarche dérangée du démentiel House of 1000 Corpses (La Maison aux 1000 Morts, 2003), le premier film d’un nouveau maître de l’horreur, Rob Zombie, mais suite à ses exigeances financières démesurées, le réalisateur la remplacera ensuite par Leslie Easterbrook sur The Devil’s Rejects, une suite qui obtiendra le succès critique et public que l’on sait. Une nouvelle erreur de jugement pour Karen Black, décédée d’un cancer le 8 août 2013 en Californie, à l’âge de 74 ans.

 

Il serait pourtant dommage de résumer l’actrice à cette « deuxième partie » de sa carrière puisqu’elle marqua durablement les écrans de son charmant regard durant toutes les années 70. A son propos, le critique et historien du cinéma Leonard Maltin déclarait : « Elle est arrivée au bon moment, lorsque le cinéma américain était en pleine transition à la fin des années 60 / début des années 70. Elle ne ressemblait pas à la star typique hollywoodienne, ni dans son allure, ni dans son comportement. Elle ressemblait à une « vraie personne » et c’est ce qui attirait les jeunes réalisateurs du Nouvel Hollywood dont les carrières florissaient à la même époque. On retrouvait chez Karen Black une honnêteté et une vulnérabilité qui allaient à merveille aux personnages qu’elle jouait : des serveuses, des prostituées, des emmerdeuses, des femmes instables ou ordinaires… »

 

 

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RICHARD C. SARAFIAN

(1930-2013)

 

Peu connu du grand public mais célébré par des réalisateurs cinéphiles comme Quentin Tarantino et Robert Altman, Richard Caspar Sarafian, disparu le 18 septembre dernier, était un touche à tout du cinéma : à la fois réalisateur, scénariste et acteur, au petit comme au grand écran. Ancien reporter de guerre en Corée, ami (et accessoirement beau-frère) de Robert Altman, il débute sa prolifique carrière de réalisateur au petit écran dans les années 60 sur la plupart des séries de prestige de l’époque comme Maverick, Cheyenne, Bonanza, Ben Casey, Twilight Zone, Wild Wild West et même Batman, avant de signer son premier long métrage, Terror At Black Falls (un western) en 1962.

 

Mais sa popularité et son statut de réalisateur « culte », Sarafian le doit à une trilogie de films réellement exceptionnels qu’il filme dans les années 70 dans une économie de séries B, à commencer par Vanishing Point (1971), époustouflant film d’action et de poursuite automobile relatant la folle course-poursuite d’un ex-policier devenu hors-la-loi (Barry Newman) faisant le pari d’effectuer en 15 heures le trajet Denver (Colorado) – San Francisco (Californie) à toute vitesse et poursuivi par la police, à bord de sa puissante Dodge Challenger blanche (que Tarantino mettra à nouveau en scène dans son Death Proof, hommage appuyé à Vanishing Point dont il tente de recréer les incroyables cascades…) Bien plus qu’un simple film d’action, Vanishing Point est un monument de la contre-culture post-Woodstock de ce début des années 70 et derrière le genre du road movie existentialiste à la Two-Lane Blacktop (Macadam à Deux Voies), réalisé l’année suivante par Monte Hellman, Vanishing Point est également une réflexion originale sur le parcours d’un homme et sur le moment précis de la décision qui le conduira au suicide. Le titre original représente un instant flou, un point indéterminé, où tout bascule… un titre auquel la dernière image du film fait écho : un fondu enchaîné brutal qui zappe le générique de fin, procédé gonflé qu’aucun studio hollywoodien n’oserait utiliser de nos jours… Bien qu’il fut à l’époque éraillé par la critique, Vanishing Point devint au fil des ans un véritable film culte…

 

Le deuxième chef d’œuvre de cette « trilogie » non-officielle, Sarafian le tourne la même année dans la foulée. Man In the Wilderness (Le Convoi Sauvage, titre français qui ne rend pas hommage au thème principal du film) est un superbe western / survival mettant en scène les excellents Richard Harris et John Huston, un voyage dans l’âme d’un trappeur laissé pour mort par ses compagnons lors d’une expédition dans les montagnes Rocheuses après être tombé nez à nez avec un ours qui l’a grièvement blessé. Pensant qu’il finira par succomber à ses blessures, ses compagnons l’abandonnent, le laissant à l’agonie sans le soigner, considérant qu’il serait trop difficile à transporter… Sublime illustration de l’homme confronté à une nature sauvage encore pratiquement vierge, mais aussi de sa transformation de brute sanguinaire en homme sage apprenant les vertus du pardon, Man In the Wilderness provoque l’émerveillement (les décors naturels sont splendides) autant que l’effroi (l’attaque de Richard Harris par un ours vaut son pesant de cacahuètes !)… Western atypique (peu d’action), sacrifié par son studio qui l’a balancé en salles de manière confidentielle sans vraiment y croire, Man In the Wilderness est un de ces chefs d’œuvre oubliés… que l’on n’oublie jamais (et sur lequel Action-Cut reviendra en long et en large très prochainement…) Richard Harris y trouve l’un de ses meilleurs rôles, celui d’un homme violent ayant du abandonner sa famille et qui, par la force des choses devra renaître de ses cendres et effectuer un long parcours de rédemption spirituelle alors qu’il tente de rejoindre ses camarades, dans un premier temps animé par la seule volonté de vengeance, luttant contre la faim, le froid et la peur de cette nature hostile. Un film notable aussi pour sa représentation d’un peuple indien auquel Sarafian restitue son humanité et son humour si particulier, loin des sauvages traditionnels du western, mais dépourvus aussi de la noblesse un peu raide et ridicule que les films des années 50 leur conférait… un point commun avec le plus populaire Little Big Man, d’Arthur Penn, sorti quelques mois auparavant.  Man In the Wilderness est d’une beauté plastique à couper le souffle, mais c’est le parcours de cet homme brutal qui apprend à revivre et à s’humaniser devant nos yeux qui nous bouleverse.

 

CaptureRichard C. Sarafian en compagnie de Richard Harris sur le tournage de Man In the Wilderness

 

Sarafian, malgré son appartenance à des « genres » bien balisés, se distinguait par cette générosité, sa passion pour les tournage en extérieurs (il détestait tourner en studio) et ce goût de l’image poétique et insolite. Ainsi, pour justifier dans Man In the Wilderness l’apparition insolite d’un bateau apparaissant sur la terre ferme derrière un talus, traîné sur roues par 20 mulets, une image insolite que n’auraient pas reniée Werner Herzog ou Emir Kusturica, il disait : « Un canard qui tombe du ciel, c’est de la chasse. Quand c’est une vache, THAT’S ENTERTAINMENT ! »

 

The Man Who Loved Cat Dancing (Le Fantôme de Cat Dancing – 1973), adapté d’un roman de Marilyn Durham, est lui aussi un western très brutal mais éminemment poétique. Grobart, un hors-la-loi incarné par Burt Reynolds, est marié à une jeune amérindienne nommée Cat Dancing, qui est bientôt violée et assassinée. Grobart retrouve le coupable et le tue, mais cet acte de violence le plonge dans une sprirale infernale, à laquelle seule la jeune Catherine (Sarah Miles), une femme battue par son mari, saura mettre fin. Les deux amants sont bientôt poursuivis par un chasseur de primes (Lee J. Cobb) qui leur colle aux trousses. Abordant des thèmes inédits dans le western (le tabou de la relation interraciale, la violence faites aux femmes, l’émancioation de celles-ci…), The Man Who Loved Cat Dancing est lui aussi l’histoire d’une rédemption, ainsi que l’histoire d’amour romantique entre une brute et une victime, deux êtres solitaires que tout sépare. Aussi atypique qu’émouvant, aussi beau que violent, The Man Who Loved Cat Dancing offre à Burt Reynolds, loin de ses pitreries moustachues habituelles, le rôle le plus complet de sa longue carrière. Un triomphe personnel pour Sarafian, mais un box-office qui, une fois de plus, fait grise mine… Comme beaucoup de films de son réalisateur, The Man Who Loved Cat Dancing ne trouvera son public d’inconditionnels que sur la longueur.

 

Richard C. Sarafian ne retrouvera malheureusement plus cette inspiration sacrée et le reste de sa carrière fluctue entre une poignée de bonnes séries B (The Next Man – 1976, chouette petit film d’espionnage avec Sean Connery) et quelques trucs moins brillants comme The Bear (1984), un drame sur le football et le polar mafieux Eye of the Tiger (1986), tous deux interprétés par Gary Busey avant sa lobotomie… Rien qui ne viendra rivaliser avec les chefs d’œuvre du début des années 70, une trilogie inoubliable qui vaut à Sarafian à tout jamais sa place dans les encyclopédies du cinéma et dans le cœur d’une poignée de fans comme Tarantino, Martin Scorsese, voire même Sergio Leone, qui adorait Man In the Wilderness.

 

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Sa carrière de réalisateur se termine de bien triste manière sur un projet maudit, l’ambitieux (du moins sur le papier) film catastrophe / space opera Solar Crisis (1990), mettant en scène Charlton Heston, Peter Boyle et Jack Palance sur fond d’éruption solaire menaçant de détruire notre planète. Une coproduction nippo-américaine qui tourne au vinaigre dès le tournage quand les producteurs japonais n’avancent pas le (lourd) budget prévu, obligeant le réalisateur à sauver les meubles avec des bouts de ficelle, des décors et des effets spéciaux lamentables, et à tailler dans le scénario, livrant un film qui devient dès lors incompréhensible. Echaudé par cette expérience consternante, Sarafian rejette la paternité du film et de son montage final (agrémenté d’une voix off ridicule), adoptant pour l’occasion le désormais célèbre pseudonyme « Alan Smithee » au générique de ce qui restera son dernier film.

 

Sarafian, souffrant depuis de longues années de problèmes respiratoires, apparait encore dans des petits rôles dans les films de ses copains (en gangster dans Bugsy, de Barry Levinson, en assassin dans Bulworth, de Warren Beatty, en castor dans Dr. Dolittle 2, en père de Bob Dylan dans Masked and Anonymous, de Larry Charles) avant de s’éteindre d’une pneumonie à l’âge de 83 ans. Il nous laisse trois chefs d’œuvre et un style inimitable, des films « libres » des contraintes des studios, vestiges d’une époque révolue.

 

 

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GEORGES LAUTNER

(1926-2013)

 

L’immense succès des Tontons Flingueurs auquel il sera toujours associé, Georges Lautner le vécut très mal pendant très longtemps… ne supportant pas d’être enfermé malgré lui dans le carcan réducteur de la comédie populaire. En effet, cet ancien assistant réalisateur (notamment pour Sacha Guitry), fils de l’actrice Renée Saint-Cyr, qui voulait devenir acteur mais qui dut y renoncer à cause de sa grande timidité, ne s’était jamais vraiment destiné à la comédie, son genre de prédilection étant le film noir et le polar, mâtiné d’un sens prononcé de l’insolite. Son premier film, La Môme aux Boutons (1958) passe inaperçu mais son style et ses prédilections pour le noir et l’insolite se vérifient dans Le Septième Juré (1962), excellent drame psychologique avec Bernard Blier mais aussi dans la fameuse trilogie du « Monocle » (Le Monocle Noir – 1961, L’Oeil du Monocle – 1962, Le Monocle Rit Jaune – 1964), mettant en vedette l’épatant Paul Meurisse dans le rôle de l’élégant et flegmatique Commandant Théobald Dromard… des histoire mêlant humour sardonique et espionnage et qui font de Lautner un réalisateur populaire à suivre.

 

Bernard Blier, héros du Septième Juré, recommande Lautner à Alain Poiré, grand patron de la Gaumont International, pourvoyeur important de gros succès populaires. Pour Georges Lautner, la donne change donc en 1963 avec l’immense succès de ses Tontons Flingueurs puisqu’il se retrouve du jour au lendemain, tout comme son comparse Michel Audiard, propulsé roi du box-office. Dans Les Tontons, son style dynamique s’affine et se précise. Lautner ne renie pas Les Tontons Flingueurs, sommet du film policier parodique, mais il ne le considèrera jamais comme son meilleur film, lui préférant Les Barbouzes (1964) et Ne Nous Fâchons Pas (1966), tout aussi populaires et eux aussi, dialogués par le légendaire Michel Audiard dont il met en images certaines des plus fameuses (et inoubliables) répliques et avec lequel il collaborera sur dix films. C’est l’époque où Lautner se construit une fidèle bande de copains nommés Lino Ventura, Bernard Blier, Francis Blanche, Jean Lefèbvre, Robert Dalban, Michel Constantin ou encore Mireille Darc, qu’il révèlera dans le rôle principal de Galia (1966) et La Grande Sauterelle (1967), deux drames sur fonds de révolution sexuelle… Le style Lautner est reconnaissable pour l’époque : il use beaucoup du champ/contre-champ et d’un montage rapide, ce qui permet de jouer avec la profondeur et d’orchestrer ainsi une composition visuelle particulière qui devient, avec les gros plans, une de ses marques de fabrique.

 

TONTONS

 

En 1968, Lautner réalise Le Pacha, polar une fois de plus dialogué par Audiard, avec pour vedette Jean Gabin, qui devait à l’origine tourner dans Les Tontons Flingueurs avant d’être remplacé par Lino Ventura parce qu’il n’aimait pas le script… Au début du tournage, l’atmosphère est lourde. Gabin se retrouve désarçonné par le style Lautner : des gros plans à répétition, de nombreuses coupes, un montage très musical… Le réalisateur, timide par nature, est très impressionné par le comédien. Mais quand les premières rushes sont montés, que la musique signée Gainsbourg est ajoutée, Gabin comprend alors le style et le ton du film. Cela le décide à faire confiance à son réalisateur pour le reste du tournage, et le film, un des meilleurs du réalisateur, est un nouveau succès critique et public.

 

Cependant, l’échec de films plus personnels comme Road To Salina (1970), son unique film américain, un drame sur fond de road movie dans lequel il fait tourner Rita Hayworth, le laisse amer. Pour Lautner, c’est le retour forcé à la sécurité de la comédie française… Pourtant, les années 70 seront moins heureuses en ce qui concerne ces comédies pour le réalisateur qui enchaîne, un peu parce qu’il le faut bien, les grosses productions franchouillardes : Laisse Aller, c’est une Valse (1971, avec Jean Yanne, Mireille Darc et dans son premier rôle au cinéma, Coluche), Quelques Messieurs Trop Tranquilles (1973, avec Jean Lefèbvre et Michel Galabru), La Valise (1973, avec Mireille Darc, Michel Constantin et Jean-Pierre Marielle), Pas de Problème (1975, avec Jean Lefèbvre et Bernard Menez), On Aura Tout Vu (1976, avec Pierre Richard, Miou-Miou et Jean-Pierre Marielle)… Rien de honteux, certes, mais rien d’exceptionnel non plus. Lautner s’entoure toujours de castings de stars et continue à imposer son style, mais force est de constater que lorsque Michel Audiard n’est pas au dialogue ou au scénario, la qualité s’en ressent… Le box-office, par contre, à de rares exceptions, sourit au réalisateur.

 

Preuve de l’éclectisme du réalisateur, ce dernier arrive malgré tout au cours des années 70 à réaliser trois excellents films qui sortent du lot, à commencer par le polar Il était une Fois un Flic (1971), un des premiers scénarios de Francis Veber dans lequel Michel Constantin brille particulièrement dans le rôle du Commissaire Campana, infiltré dans la mafia italienne de Nice. Un excellent film bourré d’action et de tendresse, au rythme particulièrement trépidant… Alain Delon, alors compagnon de la star féminine du film, Mireille Darc, y fait une apparition surprise de quelques secondes (Mireille Darc fera de même dans Borsalino…) Lautner n’oubliera pas cette rencontre et pour les deux chefs d’œuvre qu’il signe dans les années 70, il fait donc appel à Alain Delon qui, malgré une entente difficile sur le plateau, semble lui porter chance : Les Seins de Glace (1974) est une superbe adaptation du roman « Someone Is Bleeding » de Richard Matheson, un drame psychologique dans lequel un scénariste (Claude Brasseur) exilé à Nice (ville natale de Lautner) cherche l’inspiration. Il fait la connaissance d’une jeune femme mystérieuse, Peggy (Mireille Darc) qui lui fait penser à l’héroïne de son roman. Fasciné, il entreprend de séduire cette jeune femme étrange, protégée par un puissant avocat (Delon) et ses hommes de main. Toxicomane et folle, Peggy cherche à tuer, telle une mante religieuse tout homme qui tente de la séduire… Lautner arrive à créer une atmosphère inquiétante qui fait frémir à de nombreuses reprises et prouve que – armé d’un scénario de qualité – il peut faire des merveilles… Il le prouvera encore en 1977 avec un de ses meilleurs films, Mort d’un Pourri, nouveau scénario de Michel Audiard dans lequel Delon incarne l’ami d’un député verreux assassiné (Maurice Ronet) dont il doit cacher un cahier secret contenant des informations mettant en cause des hauts placés de l’Etat, coupables de corruption. Un polar haletant à rebondissements, qui vaut à Delon l’un de ses meilleurs rôles…

 

A quelques exceptions près, le box office semble favoriser Lautner, une valeur sure depuis le début des années 60, avec qui tous les plus grands acteurs français veulent tourner. S’associer avec Jean-Paul Belmondo, roi du box-office de l’époque ne pouvait donc être qu’un gage de succès et de qualité ! Les deux compères tourneront 5 films ensemble, véhicules à gros budgets destinés aux irrésistibles cabotineries et aux cascades spectaculaires de l’acteur préféré des français : les comédies d’action Flic ou Voyou (1979) et Le Guignolo (1980), le polar « à l’américaine » Le Professionnel (1981), marqué par l’affrontement mémorable entre Bébel et Robert Hossein et dont le thème musical signé Ennio Morricone est encore dans toutes les mémoires, la très joyeuse et très drôle comédie de boulevard signée Jean Poiret, Joyeuses Pâques (1984)… tous sont d’énormes succès en salles. Seul le polar psychologique L’Inconnu Dans la Maison (1992), d’après le roman de Georges Simenon, dernier film du réalisateur, ne rencontre pas le succès escompté… son Belmondo vieillissant et alcoolique, sa noirceur, son introspection et son manque de scènes d’action, ayant rebuté le public. C’est le film marquant la fin d’une époque pour Lautner, mais aussi pour le cinéma populaire français en général.

 

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Entre deux « Belmondo », Lautner semble, dans les années 80, perdre un peu de sa superbe puisqu’il signe également une poignée de purs nanars paresseux et indignes de son talent, à commencer par la comédie fantastique Ils Sont Fous ces Sorciers (1978, avec Jean Lefèbvre et Henry Guibet), Le Cowboy (1985, relecture du Magnifique de Philippe DeBroca avec Aldo Maccione, sans doute le pire film de sa carrière !), La Cage aux Folles 3 (1985), sur lequel il remplace en dernière minute Edouard Molinaro et preuve s’il en est que la plaisanterie avait assez duré, La Vie Dissolue de Gérard Floque (1987), comédie de boulevard hystérique avec Roland Giraud et Christian Clavier sur un scénario particulièrement vulgaire de ce dernier, qui tentait à l’époque de s’affranchir de ses copains du Splendid… Une poignée de tristes pochades qui ne viennent cependant pas entâcher la qualité globale de l’œuvre de ce réalisateur très prolifique.

 

Les échecs commerciaux de ses derniers films, La Vie Dissolue de Gérard Floque, La Maison Assassinée (1988), un polar de qualité avec Patrick Bruel qui essaie de recréer l’ambiance des Seins de GlaceL’Invité Surprise (1989), une nouvelle comédie de boulevard avec Victor Lanoux et Jean Carmet, Triplex (1991), un polar avec Patrick Chesnais passé complètement inaperçu et qui a le triste honneur de représenter le plus gros échec financier du réalisateur, Room Service (1991), une comédie douce-amère réunissant Michel Serrault et Michel Galabru et enfin L’Inconnu Dans la Maison… poussent Georges Lautner, alors âgé de 66 ans, à prendre une retraite bien méritée et à faire ses adieux au cinéma, même si il filmera encore quelques téléfilms…

 

En 2012, Lautner était présent à Cannes pour sa dernière apparition publique, à l’occasion de l’hommage rendu à son ami Jean-Paul Belmondo et la projection du documentaire Belmondo… Itinéraires. Le réalisateur est mort le 22 novembre dernier à Paris, des suites d’une longue maladie, à l’âge de 87 ans… Au cours d’une carrière « façon puzzle », les films qu’il a réalisés ont totalisé, en France, 60,5 millions d’entrées. Il obtient en 1981 son plus grand succès commercial avec Le Professionnel, qui totalise 5 250 000 entrées. Georges Lautner n’a pas toujours été aimé par la critique… mais il a pourtant créé un style dynamique, « pop » et musical (il faut revoir Le Pacha pour s’en rendre compte…) qui aura dynamité la comédie française ainsi que le polar, ses deux genres de prédilection. Les films de Georges Lautner sont bourrés d’énergie, d’action, de fabuleux numéros d’acteurs, bref, d’une véritable envie de cinéma… Comptan t parmi les réalisateurs de divertissements les plus solides et prestigieux du cinéma français, Georges Lautner était un vrai cinéaste populaire, au sens le plus noble du terme. Un cinéaste comme il n’en existe pratiquement plus aujourd’hui en France…

 

 

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PAUL WALKER

(1973-2013)

 

On a beaucoup parlé d’ironie lorsque Paul Walker, le héros de la célèbre franchise automobile Fast & Furious s’est tué, en compagnie d’un ami, dans un terrible accident de voiture (l’acteur se trouvait du côté passager) le 30 novembre dernier, à seulement 40 ans. Mais l’ironie vient plutôt de la part d’une presse hypocrite qui, de son vivant, a rarement eu un mot gentil à dire sur ce jeune acteur athlétique au succès fou.

 

Paul Walker, déjà torse nu, démarra sa carrière bébé dans le rôle principal (celui… d’un bébé) d’une publicité pour Pampers, avant d’apparaître à la télévision, adolescent, dans trois épisodes de la série pour culs-bénis de Michael Landon, Highway To Heaven (Les Routes du Paradis). C’est seulement après une floppée de seconds rôles dans divers longs métrages des années 90 comme Pleasantville, Varsity Blues, She’s All That ou The Skulls, dans lesquels il joue invariablement le beau blond musclé aux abdos en forme de plaque de chocolat, qu’il accède au vedettariat grâce au succès inattendu du premier The Fast and the Furious en 2001, face à son partenaire et ami Vin Diesel. Le film de Rob Cohen a beau n’être qu’un remake officieux de Point Break, remplaçant les sports extrêmes par des courses automobiles illégales, son succès phénoménal déterminera le reste de la carrière du jeune acteur blond comme les blés.

 

The-cars-the-star---Vin-D-007Apparaissant dans les épisodes 1-2, puis 4-5-6, la franchise au succès (et à la qualité) grandissants, lui vaut d’être l’un des jeunes acteurs de films d’action les plus en demande des années 2000. Et si il est vrai que Paul Walker est embauché plus souvent pour sa plastique irréprochable de beau gosse bien bronzé, cela ne l’empêche pas de faire preuve de charisme et d’un solide sens de l’humour dans ses faces à face avec le monolithique Vin Diesel. Le rôle de Brian O’Conner est un décalque de celui que tenait Keanu Reeves dans Point Break : celui de l’agent du F.B.I. infiltré dans un milieu de marginaux, qui au fil des épisodes se lie d’amitié avec ceux-ci… Si la franchise Fast & Furious démarre mollement (les trois premiers épisodes, franchement pas terribles, se contentent de montrer des courses de rue illégales), elle décolle ensuite dès l’épisode 4 qui, avec le retour en haut de l’affiche du duo Diesel / Walker, opte pour des enquêtes policières musclées se déroulant autour du globe et de bagarres mano a mano. Une injection d’exotisme et de testostérone bienvenue pour les trois derniers films de la saga en date, excellents films d’action décomplexés et divertissants en diable qui ont réussi à passer outre un point de départ peu passionnant pour devenir d’excellents films d’action familiaux qui ont chacun à leur tour, explosé le box office.

 

Paul Walker a, il est vrai, rarement eu l’occasion de se diversifier, incarnant la plupart du temps le beau blond athlétique, les affiches de ses films le montrant d’ailleurs souvent torse-nu, comme celle du nanar exotique Into the Blue (2005, de John Stockwell), thriller situé aux Bahamas qu’il tourne surtout pour satisfaire sa passion de la biologie marine et qui représente sans doute le pire moment de sa courte carrière. En vedette avec une Jessica Alba tout aussi inexpressive, les deux acteurs sont employés uniquement pour leur évidente photogénie mais la profondeur de leurs personnages est inversément proportionnelle aux fonds marins qu’ils explorent à la recherche d’un trésor… Into the Blue, ainsi que d’autres films pas terribles comme le film de science-fiction Timeline (2003, de Richard Donner, qui aurait pu faire de lui une star si le tournage cauchemardesque n’avait pas enchaîné les calamités et provoqué un report de 2 ans) et Takers (2010, petit polar mou de John Luessenhop) sont des proies faciles pour les critiques qui ne manquent que très rarement l’occasion d’égratigner l’acteur… Depuis son décès, les mêmes critiques le comparent bien entendu à Heath Ledger…

 

Ce serait oublier un peu trop vite une poignée de films dans lesquels l’acteur excelle réellement dans des rôles de héros : le modeste mais excellent thriller Joy Ride (Une Virée en Enfer, 2001, de John Dahl) dans lequel Paul, Steve Zahn et Leelee Sobieski sont confrontés à un routier psychopathe, une excellente série B réalisée par un des meilleurs réalisateurs du genre.  Pour Walker, Into the Blue est de toute évidence le modèle à ne pas suivre et les critiques massacrent sa performance… Mais l’acteur en prend de la graine puisque son film suivant sera son meilleur, une merveille de film policier réalisée par Wayne Kramer : Running Scared (La Peur au Ventre, 2006) dans lequel il prend sa revanche puisque sa performance, en petit mafieux sans envergure obligé de livrer bataille contre le chef de son gang (Chazz Palminteri) afin de sauver la vie de sa famille  s’avère excellente. Running Scared, dont le pitch n’est à priori pas très excitant, est pourtant un thriller stylé d’une inventivité visuelle de tous les instants et d’une originalité folle. Quentin Tarantino en personne déclarera qu’il s’agit là de son film préféré de l’année… La même année, Paul Walker connait un autre joli succès personnel avec Eight Below (Antartica, Prisonniers du Froid), une sympathique et très émouvante production Disney réalisée par Frank Marshall dans laquelle il incarne un guide de montagne expérimenté obligé de traverser l’Alaska pour sauver les chiens de traineau qu’il avait été forcé d’abandonner lors d’une catastrophique expédition précédente. Eight Below, adapté d’une histoire vraie, est un excellent film d’aventures à l’ancienne qui vaut à l’acteur de côtoyer une fois de plus les cîmes du box-office…. Avant de retrouver la franchise qui a fait de lui une star en 2009 pour son quatrième épisode, Walker apparait brièvement dans le film de guerre Flags Of Our Fathers (Mémoires de nos Pères, 2006, de Clint Eastwood), mais dans un second rôle relativement anonyme.

 

Récemment, entre les épisodes 5 et 6 de Fast & Furious, Paul Walker essayait de se diversifier et d’enfin se retrouver seul en haut de l’affiche : Vehicle 19 (2013), petit film d’action sympathique dans lequel il incarne un ex-détenu qui, le jour de sa libération, se retrouve avec une ennemie du gouvernement cachée dans le coffre de sa voiture… l’excellent Hours (2013), dans lequel il incarne le père d’un nouveau-né coincé dans un hôpital submergé par l’Ouragan Katrina… de solides séries B qui misent sur son charisme. A l’heure de son choquant décès, Paul Walker venait de terminer Brick Mansions, une production Luc Besson, remake américain de District 13, qui sortira en avril prochain… mais l’acteur est décédé au beau milieu du tournage du septième épisode de Fast & Furious, cette fois réalisé par le génial James Wan. Alors que tous ses partenaires émus (Vin Diesel, Tyrese Gibson, Jordana Brewster, Michelle Rodriguez, Jason Statham, Kurt Russell et bien d’autres) lui rendaient hommage sur les réseaux sociaux, il fut décidé après un long brainstorming, que plutôt que de tuer le personnage de Brian O’Conner, celui-ci figurera bien dans le film. Les images déjà tournées par l’acteur seront utilisées (sans doute en début de film) pour les adieux du personnage, qui décidera de se « retirer »… une manière très respectueuse de garder l’acteur au générique d’un film dont le tournage a repris en janvier et qui sortira désormais à l’été 2015.

 

Paul Walker, c’était un peu le Tom Cruise époque Top Gun… un Tom Cruise qui n’aurait pas vraiment encore eu le temps, malgré quelques belles exceptions, de montrer son éclectisme et le registre de son indéniable talent. Il nous reste heureusement la saga Fast & Furious, preuve d’une énergie et d’un talent qui ne demandaient qu’à être exploités davantage. Le fait que Paul Walker s’est tué en revenant d’un gala de bienfaisance au profit des victimes du typhon aux Philippines, organisé par la fondation caritative Reach Out Worldwide, qu’il avait créée, a de quoi rendre ses nombreux admirateurs… sad and furious.

 

 

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EDOUARD MOLINARO

(1928-2013)

 

Deux semaines seulement après la disparition de Georges Lautner, c’était au tour d’Edouard Molinaro de tirer sa révérence. Contemporains, les deux hommes furent chacun à leur tour, des piliers de la comédie populaire française.

 

Cinéphile invétéré, Edouard Molinaro entre dans le métier en devenant l’assistant de réalisateurs français comme André Berthomieu et Maurice de Canonge, mais aussi d’Orson Welles, sur le court-métrage The Unthinking Lobster (1950). En parallèle, il continue à apprendre sa technique grâce à des films industriels, puis à une bonne douzaine de courts-métrages de fiction sur lesquels il perfectionne son art. Son premier film, un polar intitulé Le Dos au Mur (1958), avec Jeanne Moreau et Gérard Oury, reçoit un accueil positif de la critique. Molinaro, scénariste ou co-scénariste de la plupart de ses films (nombre d’entre eux des adaptations) émerge au même moment que les intellectuels de la Nouvelle Vague dont il restera toujours en marge. Après le succès de son premier film, il réalise quelques modestes séries B policières comme Des Femmes Disparaissent (1959), avec Robert Hossein, Un Témoin Dans la Ville (1959), première collaboration avec Lino Ventura, Les Ennemis (1962) ou encore Peau d’Espion (1967).

 

C’est au cours des années 60 que Molinaro devient un réalisateur populaire de premier plan, avec les succès respectifs de l’excellente comédie policière Arsène Lupin Contre Arsène Lupin (1962), avec Jean-Claude Brialy et Jean-Pierre Cassel, de la comédie de boulevard La Chasse à l’Homme (1964), avec Jean-Paul Belmondo, Jean-Claude Brialy et Catherine Deneuve et de Quand Passent les Faisans (1965), une énième « tontonflingueurerie » dialoguée par Michel Audiard, mettant en scène un casting d’habitués du scénariste (Bernard Blier, Michel Serrault, Paul Meurisse et Jean Lefèbvre)… Des succès modestes mais qui l’imposent dans la profession et qui le fait remarquer auprès d’un géant de la comédie. C’est évidemment son association avec Louis De Funès à l’occasion des célèbres Oscar (1967) et Hibernatus (1969) qui lui vaut ses plus grands succès. Des films tout entiers dédiés à la gloire de sa gesticulante vedette, Molinaro s’effaçant quelque peu derrière elle. Et pourtant, le cinéma d’Edouard Molinaro ne manque pas de style : son sens du montage dynamique est idéal pour donner du rythme à ses scènes comiques. Malgré son implication dans un cinéma purement commercial, Edouard Molinaro affirme son style dans quelques films plus personnels comme Mon Oncle Benjamin (1969), avec Jacques Brel et L’Ironie du Sort (1974), œuvre méconnue et intelligente sur les affres du destin.

 

Grâce à ses deux collaborations avec De Funès, Molinaro devient un des géants du box-office. Des sommets qu’il tutoie encore grâce à ses deux plus grands succès des années 70 : scénarisé par Francis Veber, L’Emmerdeur (1973) est le prototype du « buddy movie » à la française (un genre inventé à part entière par Veber !) à l’occasion duquel apparait pour la première fois à l’écran le personnage récurrent de François Pignon (sous les traits de Jacques Brel), l’éternel maladroit suicidaire et casse-couilles, ruinant la journée et la mission d’un assassin professionnel, Campana (Lino Ventura) par ses jérémiades et autres gaffes. Le tandem du bouffon maladroit et du professionnel sérieux devient une formule à succès et la matrice de toute la carrière de Francis Veber qui réutilisera les modèles de Pignon et Campana avec succès dans sa trilogie La Chèvre / Les Compères / Les Fugitifs… Revu aujourd’hui, L’Emmerdeur pâtit cependant de l’interprétation de Jacques Brel, pas forcément très à l’aise dans la comédie et qui fait regretter l’absence d’un Pierre Richard, mais son scénario particulièrement solide et hilarant, ainsi que le regard incrédule et halluciné de Ventura face à cette catastrophe ambulante, en fait l’un des sommets de la comédie française.

 

En 1978, Edouard Molinaro triomphe à nouveau avec La Cage aux Folles, adaptation franco-italienne de la pièce à succès de Jean Poiret. Co-production italienne oblige, Jean Poiret est obligé, la mort dans l’âme, de céder le rôle de Renato, patron de la boite de nuit gay « La Cage aux Folles » à Ugo Tognazzi, qui ne s’entend pas avec Molinaro et lui fait vivre un cauchemar sur le plateau. Tognazzi récitant ses répliques dans un français sommaire ou en italien, sa voix sera doublée en français par Pierre Mondy… Michel Serrault, quant à lui, pour sa légendaire interprétation du travesti Albin Mougeotte, alias « Zaza Napoli », reçoit le César du Meilleur Acteur. Succès commercial en France, La Cage aux Folles demeure également de 1980 à 1998 le film de langue étrangère le plus vu aux Etats-Unis, et se décline à Broadway (la pièce The Birdcage), puis en remake américain avec The Birdcage, de Mike Nichols en 1996. Un tel succès ne pouvait pas manquer de générer des suites et Molinaro se charge de la première, l’inférieur La Cage aux Folles 2 en 1980 (à nouveau un immense succès) avant de laisser sa place à Georges Lautner pour le très mauvais La Cage aux Folles 3 en 1985.

 

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On le voit, lorsqu’il est aidé d’un bon matériau de départ, pièce de théâtre ou scénario, Edouard Molinaro est capable du meilleur. Sa carrière sera pourtant émaillée de quelques égarements et d’erreurs de jugement. Le Téléphone Rose (1975) est une comédie de moeurs poussive avec Pierre Mondy et Mireille Darc, Pour 100 Briques, t’as plus Rien (1982), adaptation d’une pièce de Didier Kaminka est une comédie dans l’air du temps, sur fond de chômage dans laquelle deux bons à rien (Daniel Auteuil et Gérard Jugnot) se mettent en tête de braquer une banque. Tentant de réitérer les succès précédents des membres du Splendid, Molinaro se plante. Tout comme il se plante en 1984 dans sa tentative de tourner une comédie romantique en anglais avec la bluette insipide Just the Way You Are, mettant en scène la jolie Kristy McNicol… un film dont le synopsis laisse circonspect : « Belle et accomplie, Susan est une joueuse de flute qui a du mal à trouver l’homme de sa vie à cause de son handicap, une jambe paralysée. Pendant une tournée en France, elle décide de passer quelques jours dans une station de ski, en portant un faux plâtre sur sa jambe paralysée pour s’assurer que personne ne remarque son handicap. Une fois sur place, elle rencontre Peter, un photographe séduisant. »… A peine digne d’un roman Harlequin, Just the Way You Are sombre dans les abysses du box-office et constitue le plus gros échec du réalisateur, un film qu’il préfère d’ailleurs oublier. A ce jour, André Dussolier et Gérard Jugnot, seconds rôles invités, doivent encore se demander ce qu’ils sont venus faire dans cette galère…

 

Mais la pire bourde de sa carrière, Molinaro la doit, paradoxalement, à son amour invétéré du cinéma fantastique et à sa volonté de parodier le mythe fantastique par excellence, à savoir le Comte Dracula en personne… Fort du succès de L’Emmerdeur, Molinaro parvient à financer Dracula, Père et Fils (1976) et réussit un coup médiatique incroyable en convainquant Christopher Lee en personne, qui avait bien entendu déjà interprété Dracula 8 fois auparavant (7 fois pour la Hammer, une fois pour Jess Franco) et qui avait pourtant juré qu’on ne l’y reprendrait plus, de reprendre du service, sous prétexte de s’autoparodier. La proposition séduit l’acteur. Mal lui en prit puisque Christopher Lee (parfaitement francophone) se retrouve ridiculisé dans ce nanar où le célèbre Comte, une fois de plus ressuscité débarque par accident sur les côtes de Grande Bretagne, où il devient une vedette de films d’épouvante. Son fils (Bernard Menez !) échoue quant à lui sur les côtes françaises où il subit de multiples déboires en tant que travailleur immigré. Le sort réunit pourtant Dracula et Dracula, Jr. à l’occasion d’un tournage de film en France. Mais les retrouvailles tournent rapidement au vinaigre car une rivalité amoureuse vient envenimer leur relation… Pas grand-chose ne marche dans ce curieux film hésitant sans cesse entre parodie et hommage sincère aux productions Hammer et à l’esthétique gothique, mais qui finit par se vautrer dans le grand n’importe quoi, faute d’un scénario satisfaisant et à cause de la performance éminemment « bernardménézienne » de Bernard Menez…

 

Les années 80 sont moins heureuses et les succès plus modestes pour Edouard Molinaro, même s’il tourne encore une comédie romantique charmante, L’Amour en Douce (1985, avec Daniel Auteuil et la nouvelle venue Emmanuelle Béart) et l’excellente comédie de boulevard A Gauche en Sortant de l’Ascenseur (1988), avec un Pierre Richard en grande forme, un Richard Bohringer en cocu parano et une Emmanuelle Béart sexy en diable.

 

A noter qu’à l’instar de Georges Lautner, Edouard Molinaro ne fut que très rarement complimenté par la critique ou l’Académie des Césars, son statut de grand réalisateur populaire semblant incompatible avec une reconnaissance critique. Dans les années 90, il obtient pourtant sur le tard un début de reconnaissance grâce à sa sublime adaptation de la pièce en huis clos, Le Souper (1992), récit situé à Paris en 1815 alors que le peuple français se pose de sombres questions sur son avenir après la défaite de Waterloo. Talleyrand (Claude Rich) et Fouché (Claude Brasseur), tour à tour adversaires et complices, soupent et se livrent à un duel verbal dont l’enjeu est l’avenir de leur pays. Leur situation est très différente car si Talleyrand a rallié Louis XVIII, Fouché a jadis voté la mort de son frère Louis XVI. Composé de joutes verbales tour à tour hilarantes et émouvantes, Le Souper est sans aucun doute le meilleur film du réalisateur et vaut à Claude Rich le César du Meilleur Acteur.

 

A partir d’un scénario inachevé de Sacha Guitry, Molinaro signe en 1996 son dernier film pour le grand écran, l’excellent Beaumarchais l’Insolent, avec Fabrice Luchini dans le rôle-titre et une distribution impressionnante composée entre autres de Michel Piccoli, Sandrine Kiberlain, Guy Marchand, Alain Chabat, Jean-Claude Brialy, Isabelle Carré, Martin Lamotte, Jean Yanne et Michel Serrault dans le rôle de Louis XV. A nouveau, le succès critique et public vient saluer cette « deuxième partie de carrière » très vite avortée puisque le réalisateur en fin de carrière ne tournera désormais plus que pour la télévision où il avait entamé dès les années 70 une carrière parallèle en livrant des adaptations pleines de finesse des œuvres de Stefan Zweig (La Pitié Dangereuse, 1979, La Ruelle au Clair de Lune, 1988, tous deux avec Michel Piccoli), Honoré de Balzac (La Femme Abandonnée, 1992, avec Charlotte Rampling), Henry James (Ce Que Savait Maisie, 1995, avec Evelyne Bouix) ou encore Emile Zola (Nana, 2001, avec Lou Doillon, joli record d’audience télévisée)… mais aussi une quinzaine d’épisodes de la lamentable sitcom H, dans laquelle s’agittent en vain des comiques pas drôles comme Eric et Ramy et Jamel Debbouze, des pitres qui ne rivaliseront jamais avec les grands acteurs comiques que Molinaro a dirigés tout au long de sa prolifique carrière…

 

Edouard Molinaro est décédé ce 7 décembre dernier (des suites d’une insuffisance pulmonaire) à l’âge de 85 ans. Il restera dans les esprits et dans les cœurs des cinéphiles comme un grand artisan aussi sympathique que talentueux, ainsi qu’un homme d’une gentillesse et d’une modestie très appréciées dans la profession.

 

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PETER O’TOOLE

(1932-2013)

 

Lors d’une pause entre deux prises sur le tournage de King Ralph (1991), amusante petite comédie dans laquelle l’américain John Goodman devient le dernier héritier du trône d’Angleterre après que les membres de la famille royale ont péri électrocutés (!), l’acteur favori des Frères Coen, à l’époque un gros fumeur, cherchait un cendrier mais n’en trouvait pas… se voyant obligé de récupérer ses cendres dans sa main. Son partenaire Peter O’Toole, second rôle de luxe pour une production de cet acabit, observait le manège et lui demanda ce qu’il faisait… Goodman lui répondit qu’il cherchait un cendrier. Ce à quoi Peter O’Toole lui répondit, de sa grandiloquente voix shakespearienne à l’élocution parfaite, un gros cigare vissé au bec en faisant voler ses cendres dans le décor : « Boy, make the world your ashtray ! »…

 

Une anecdote qui résume à elle seule le personnage : grandiloquent, farfelu, drôle, séduisant et toujours, quelles que soient les circonstances, d’une classe folle ! Le parfait gentleman dandy… Difficile à l’annonce du décès de Peter O’Toole le 14 décembre dernier de ne pas verser une petite larme, tant les nombreuses images inoubliables de sa carrière nous reviennent en tête…

 

Né de parents écossais et irlandais, diplomé de l’Académie Royale d’Art Dramatique de Londres, Peter O’Toole a pour camarades de classe Richard Harris et Alan Bates. Avec leur copains de débauche Oliver Reed et Richard Burton, les compères deviendront tous célèbres au cours des années 60… et tous deviendront notoires pour leurs frasques alcoolisées. Son alcoolisme, Peter O’Toole ne l’a d’ailleurs jamais caché, préférant en rire et en jouer, tournant certains de ses films à la limite du coltard… un état qui, à l’écran, se traduit par cet éternel détâchement et par ce port aristocratique qui transforment la moindre de ses performances en quelque chose de fascinant… En 1954, Peter O’Toole devient l’un des plus prestigieux élèves de la Royal Shakespeare Company et du Bristol Old Vic Theatre School où il joue une soixantaine de pièces de théâtre, dont les plus grands classiques shakespeariens : King Lear, Othello, Nutella, Hamlet, MacBeth, Romeo and Juliet, Julius Caesar, mais également Volpone, de Ben Johnson, Major Barbara, de George Bernard Shaw, The Long and the Short and the Tall, de Willis Hall… des pièces dans lesquelles il triomphe et pour lesquelles il reçoit de nombreux prix.

 

peter-otoole-in-lawrence-of-arabiaPour la postérité, Peter O’Toole est bien évidemment avant tout Lawrence d’Arabie (1962)! Préféré par le réalisateur David Lean à Marlon Brando et à Albert Finney, le rôle revient à ce jeune acteur qui devient du jour au lendemain (même si le tournage dure près de deux ans…) dès ce qui n’est que son quatrième film (et son premier rôle principal), une immense star. Le rôle de l’héroïque et charismatique colonel et écrivain britannique Thomas Edward Lawrence lui vaut une reconnaissance internationale ainsi que sa première (sur huit) nomination à l’Oscar du Meilleur Acteur… une statuette qu’il ne gagnera jamais, bien qu’il reçut un Oscar d’Honneur de consolation en 2003 pour l’ensemble de sa carrière… En 2003, le prestigieux American Film Institute nomme T.E. Lawrence le dixième plus grand héros de l’Histoire du cinéma, alors que le magazine Première distingue l’acteur dans son classement des cent plus grandes performances par un acteur de cinéma… Sa place ? Numéro un !

 

Les années 60 seront prolifiques au cinéma et sur scène. Alors que l’éreintant tournage de Lawrence d’Arabie se termine enfin, O’Toole tourne aux côtés de Richard Burton et John Gielgud dans Becket (1964), de Peter Glenville, dans lequel il incarne le Roi Henri II. Pour sa peine, il reçoit un Golden Globe. Il triomphe ensuite dans le film d’aventures Lord Jim (1965), de Richard Brooks, d’après le roman de Joseph Conrad, en officier de marine se lançant dans les aventures les plus périlleuses, un rôle physique qui lui permet de se monter crédible en star de films d’action… Mais Peter O’Toole est un acteur complet et ses deux films suivants, les comédies What’s New Pussycat (Quoi de Neuf, Pussycat ?, 1965, de Clive Donner sur un scénario de Woody Allen) et How To Steal a Million (Comment Voler un Million de Dollars, 1966, de William Wyler), lui permettent de montrer des talents comiques innés. Si le premier ne rencontre pas le succès escompté, le deuxième fait un nouveau triomphe… On l’aperçoit ensuite brièvement dans The Bible : In the Beginning (La Bible, 1966), tentative pour John Huston de retrouver l’ampleur épique des grandes productions de Cecil B. DeMille, ainsi que dans un formidable film de guerre The Night of the Generals (La Nuit des Généraux, 1967, d’Anatole Litvak) dans lequel il incarne, face à Philippe Noiret et son copain du désert Omar Sharif, un terrifiant officier de la Wehrmacht, favori du Führer, suspecté avec deux autres généraux (Donald Pleasance et Charles Gray) du meurtre d’une jeune prostituée dans le Varsovie de 1942. Un rôle très noir pour l’acteur habitué à jouer les héros. Si The Night of the Generals rebute en son temps le public, sans doute choqué de voir Lawrence d’Arabie en personne faisant le salut hitlérien en uniforme nazi, le film d’Anatole Litvak reste pourtant, avec le recul, l’un des meilleurs films de la carrière de l’acteur et l’une de ses meilleures performances. Litvak pose la question de la relativité de la justice en temps de guerre et analyse les conséquences de la folie. O’Toole se révèle fascinant dans le rôle de ce nazi maniaque, obsédé par la propreté et considérant la mort comme son quotidien.

 

Après avoir incarné Richard II dans Becket, Peter O’Toole remet ça dans The Lion In Winter (Le Lion en Hiver, 1968, de Anthony Harvey), superbe adaptation d’une pièce de James Goldman, dans laquelle le roi doit préparer sa succession et, à l’aide de l’épouse qu’il avait autrefois emprisonnée (Katharine Hepburn), doit choisir entre ses trois fils. Nouveau succès pour Peter O’Toole et nouvelle nomination à l’Oscar du meilleur acteur… The Lion In Winter reste, parmi sa longue filmographie, l’une des expériences les plus enrichissantes pour l’acteur, impressionné de donner la réplique à une légende telle que Katharine Hepburn, mais aussi à un nouveau venu qu’il avait déjà croisé sur les planches, un certain Anthony Hopkins dans le rôle de Richard Cœur de Lion…

 

Les années 70 commencent en fanfare puisque l’acteur monte sur scène pour réaliser un vieux rêve, interpréter Waiting For Godot, de Samuel Beckett, face à Donal McCann. On le retrouve sur les écrans en 1972 dans le double rôle de Don Quichote et de son créateur Miguel de Cervantes dans la  comédie musicale Man of La Mancha (L’Homme de la Manche), réalisé par Arthur Hiller. Le film, dans lequel O’Toole donne la réplique à Sophia Loren, est lourdement critiqué pour employer des acteurs doublés lors des numéros musicaux, ce qui n’empêche pas Peter O’Toole de  recevoir une nouvelle nomination aux Golden Globes et de nombreuses louanges. Après Rosebud (1975, d’Otto Preminger), les années 70 seront plus calmes pour l’acteur qui apprend qu’il est atteint d’un cancer de l’estomac, du en grande partie à ses excès d’alcool. L’acteur subit une très lourde opération chirurgicale en 1976 : on lui enlève le pancréas ainsi qu’une bonne partie de l’estomac, une opération qui a pour effet de le rendre diabétique mais qui lui sauve la vie. Hémophile, l’acteur faillit mourir à nouveau en 1978, mais après un long séjour à l’hôpital, se remet péniblement.

 

Ces graves problèmes de santé le forcent à tourner moins, mais nous le retrouvons ensuite dans le rôle de l’Empereur Tibérius dans le fameux Caligula (1979) de Tinto Brass, une production mouvementée du magazine Penthouse, dans laquelle Malcolm McDowell s’en donne à cœur joie dans le rôle de l’empereur dépravé. En douce, le producteur de Penthouse Bob Guccione, tourne de nuit sur le même plateau des séquences hard dont il caviarde le film sans l’aval de son réalisateur, ce qui vaut à des acteurs aussi prestigieux que O’Toole, McDowell, Helen Mirren et John Gielgud d’apparaître malgré eux et sans en avoir conscience dans un film classé X… une situation inédite mais dont Peter O’Toole s’amusera néanmoins avec le temps.

 

Au début des années 80, l’acteur reçoit à nouveau les faveurs des critiques et deux nouvelles nominations à l’Oscar à l’occasion de The Stunt Man (Le Diable en Boîte, 1980, de Richard Rush) dans lequel il incarne un réalisateur de séries B venant en aide à un truand qu’il engage comme cascadeur, mais surtout pour le délicieux My Favorite Year (Où est Passée mon Idole ?, 1982, de Richard Benjamin), excellente comédie romantique dans laquelle il incarne un vieil acteur de films de cape et d’épée sur le retour inspiré d’Errol Flynn… Avec ce rôle, un de ses meilleurs, Peter O’Toole parvient à nouveau à étonner par son sens de la comédie.

 

Sa prestation en invité de marque dans le nanar Supergirl (1984, de Jeannot Szwarc), qui essaie en vain de retrouver le succès de Superman, ne lui vaut évidemment pas les mêmes louanges, mais Peter O’Toole revient en grande forme en 1987 dans The Last Emperor (Le Dernier Empereur), de Bernardo Bertolucci dans le rôle de Reginald Johnston, le précepteur de l’empereur de chine.

 

Dès lors, la filmographie de Peter O’Toole devient plus obscure, l’acteur n’acceptant plus guère que des seconds rôles dans des petites productions. On pourra citer néanmoins The Rainbow Thief (Le Voleur d’Arc-en-Ciel, 1990, d’Alejandro Jodorowski), qui lui permet de retrouver son ami Omar Sharif, Gulliver’s Travels (Les Voyages de Gulliver, 1996, de Charles Sturridge), téléfilm de luxe avec Ted Danson dans le rôle de Gulliver, Joan of Arc (1999, de Christian Duguay), téléfilm avec Leelee Sobieski en pucelle d’Orléans dans lequel il incarne l’évêque Pierre Cauchon et pour lequel il gagne un nouveau Golden Globe, Hitler : The Rise of Evil (Hitler, la Naissance du Mal, 2003, de Christian Duguay), nouveau téléfilm dans lequel il joue face à l’excellent Robert Carlyle dans le rôle du dictateur, Troy (Troie, 2004, de Wolfgang Petersen), superproduction hollywoodienne dans laquelle il incarne le Roi Priam et surtout, une magnifique apparition vocale dans Ratatouille (2007, de Brad Bird), exceptionnel dessin-animé de Pixar dans lequel il incarne le sévère critique culinaire Anton Ego, qui – lors d’une scène empreinte d’une magie propre au studio à la petite lampe – retombe en enfance en goûtant la fameuse ratatouille préparée par Rémy le rat et ses amis… En 2008, le temps d’une saison, il incarne le Pape Paul III dans la série The Tudors opposé au divorce et remariage d’Henry VIII d’Angleterre et qui excommunie le roi.

 

Venus-2006Son dernier coup d’éclat, Peter O’Toole le vit en 2006 avec sa dernière nomination à l’Oscar du meilleur acteur pour la comédie Venus, de Roger Michell. Dans le rôle de Maurice, un vieillard octogénaire rattrappé par le démon de midi et qui tombe amoureux d’une adolescente, petite nièce de son meilleur ami, il se révèle tour à tour drôle, émouvant, pathétique et surprenant… Si Peter O’Toole tourne encore une poignée de films dans des rôles secondaires, Venus représente son véritable chant du cygne artistique, avant de prendre sa retraite en 2012… et de nous quitter le 14 décembre 2013 à 81 ans, à Londres, des suites, comme on dit, « d’une longue maladie »…

 

L’art et la fascination qui émanaient de cet homme, son ami Richard Burton les décrivait de la sorte : « Il ressemblait à un bel oiseau émacié… sa voix claquait comme un fouet… mais le plus important est que l’on ne peut pas détourner le regard lorsque Peter est à l’écran. Etre acteur est souvent considéré comme un métier et je prétends que la plupart du temps, chez la plupart d’entre eux, ce n’est rien de plus. Il existe de très rares exceptions, une poignée d’acteurs et d’actrices qui, une ou deux fois dans une vie, élèvent ce métier au rang d’art, en font quelque chose de mystique et de profondément boulersant. Je pense que Peter O’Toole a cette rare et étrange qualité. »

 

Homme élégant et cultivé (il déclarait connaître par cœur les 154 sonnets de Shakespeare), sportif émérite (il pratiquait le rugby et le cricket), Peter O’Toole, qui avait décliné d’être anobli par la Reine en 1987 (pour des raisons politiques et personnelles) déclara souvent que sa réelle passion était le théâtre, un art auquel il fit honneur tout au long de sa vie. C’est pourtant ses magnifiques yeux bleus se détachant du désert de Lawrence d’Arabie que des générations de spectateurs n’oublieront jamais.

 

Goodbye, Mr. Lawrence…

 

 

 

 

 

En 2013, nous ont également quittés…

 

les réalisateurs David R. Ellis, Nagisa Oshima, Damiano Damiani, Henry Brommel, Gary David Goldberg, Bigas Luna, Liu-Chia Liang, Denys De la Patellière, Ted Post, José Ramon Larraz, Patrice Chéreau, Antonia Bird et Hal Needham…

 

les acteurs Harry Reems, Annette Funicello, Esther Williams, Jim Kelly, Eileen Brennan, Amidou, Dennis Farina, Valérie Benguigui, Daniel Duval, Ed Lauter, Tony Musante, Giuliano Gemma et Joan Fontaine…

 

les musiciens Ray Manzarek, George Duke et Lou Reed…

 

les romanciers Elmore Leonard et Tom Clancy…

 

ainsi que Roger Ebert, critique et auteur…

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

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